21.04.20 De l’usage des guillemets à «race». Réponse d’une historienne à un historien

En rapprochant la « race » de la sorcellerie, Colette Guillaumin entendait montrer que certaines chimères, fruit de l’imagination humaine, n’en ont pas moins des effets bien réels sur les sociétés, et en l’espèce, désastreux. Invention du racisme, la « race » est devenue réalité à travers des textes, des pratiques et des politiques. C’est bien parce qu’on a méprisé, discriminé, gouverné au nom de la « race » et parce que le mot charrie une histoire et un présent néfastes qu’il ne s’agit pas d’un vocable ordinaire. Préférer, lorsque c’est possible, racisme à « race » ou habiller le mot de guillemets ne vise pas tant à se munir de pincettes pour saisir un objet inspirant dégoût ou suspicion, ni même à « dire une chose sans la dire » comme le suggère Jean-Frédéric Schaub, mais plutôt à signaler le caractère polysémique du vocable et les différents registres sémantiques auxquels il renvoie.

L’emploi du mot se justifierait autant que celui de genre ou de classe sociale dès lors que ces notions décrivent des constructions sociales et non des réalités empiriques. Soit, mais peut-on mettre sur le même plan deux notions qui ont contribué à une meilleure connaissance des sociétés humaines, tout en forgeant des instruments d’émancipation, et un vocable qui, en tout cas dans son acception initiale et pendant plusieurs siècles, a moins servi la fabrication de savoirs que la justification du pouvoir de certains groupes humains au détriment d’autres. En suggérant l’existence de déterminations naturelles ou culturelles divisant l’humanité, les représentations fondées sur la notion de « race », y compris, et même a fortiori lorsque celles-ci se fondaient sur une approche qui se voulait scientifique, ont moins contribué à éclairer le mode de fonctionnement des sociétés qu’à en différer la compréhension.

À cette objection, il pourrait être répondu qu’il existe un usage plus récent du mot « race » dans les sciences sociales, en quelque sorte de « deuxième génération » ;  lequel sert à dévoiler une autre réalité, qui est celle du racisme et des dynamiques de « racialisation» toujours à l’œuvre dans nos sociétés. Précisément, puisqu’il s’agit de décrire des constructions et non des réalités empiriques, l’invention plus tardive de mots tels que racisme ou « racialisation », avec le supplément de sens introduit par les suffixes, contribuent mieux encore que les guillemets, à restituer l’idée que les races sont des constructions sociales.  Non seulement l’emploi de « race sans guillemets » est source d’incompréhension et de malentendus auprès de personnes peu au fait du récent « racial turn» mais la réintroduction du mot comporte le risque, via les sciences sociales, d’une banalisation et relégitimation  dans un sens moins constructiviste qu’essentialiste.

Pourtant, la mémoire des atrocités commises au nom de la « race », l’émancipation des peuples colonisés, le combat mené par les organisations antiracistes, les différents textes de condamnation votés par les organisations internationales, l’invalidation des théories qui fondaient l’approche raciale sur des considérations scientifiques : toutes ces évolutions avaient contribué au bannissement du mot « race » dans certains pays d’Europe, à commencer par la France, après la Seconde Guerre mondiale. Cette évolution n’empêcha pas, bien entendu, le racisme de continuer à exister et à s’exprimer moyennant des procédés d’euphémisation ou en substituant des déterminations culturelles aux justifications biologiques. Pourtant, les interdits intellectuels, politiques et juridiques pesant sur les mots contribuèrent à brider l’expression de propos racistes. Comme semble l’indiquer un bref sondage à caractère bibliographique, jusqu’à la fin du XXe siècle, cette évolution fut également accompagnée d’une raréfaction progressive du mot dans les travaux de sciences sociales en langue française.

Force est de constater avec Jean-Frédéric Schaub, que depuis quelques années le vocable a de nouveau fait irruption dans les études sociologiques ou historiques, moyennant un processus qui s’est effectivement produit à rebours des évolutions mentionnées. Il conviendrait d’analyser en détail les mécanismes d’une telle renaissance.  Sans réduire le processus en question à un phénomène superficiel de mode ou de conformisme intellectuel, il semble difficile d’ignorer que ce retour s’inscrit dans un contexte de circulation croissante des chercheurs, des œuvres et des concepts. L’émergence d’un champ spécifique de l’historiographie, celui des Relations culturelles internationales et l’intérêt pour les phénomènes d’hybridations en sont indéniablement le symptôme. Beaucoup a été écrit sur l’impact de la French Theory et sur les Cultural Studies aux États-Unis, mais il reste encore à analyser les mécanismes de pénétration des post-colonial studies dans l’hexagone et plus largement des concepts forgés outre-Atlantique. On ne peut oublier que la réintroduction de « race » dans la langue des sciences sociales est en partie l’œuvre de médiateurs culturels ayant eux-mêmes séjourné sur les campus américains et considéré, à tort ou à raison, que la boite à outils intellectuelle forgée sur place pouvait être exportée utilement pour penser et résoudre les questions de racisme dans les sociétés européennes.

La matrice états-unienne ou anglo-saxonne de la révision sémantique du vocable « race » dans les sciences sociales ne constitue évidemment pas, en soi, un motif de critique du processus en question. Mais comment user d’un paradigme en faisant abstraction du contexte dans lequel s’est opérée sa légitimation scientifique ? La « race » est une catégorie validée par les recensements de population aux Etats-Unis  mais aussi une notion que se sont réappropriée les minorités en lutte dans un processus classique de retournement du stigmate. Comment ignorer le lien étroit entre ce contexte militant et les transformations des sciences sociales? La création des départements de black studies ou d’ethnic studies est étroitement liée à l’influence du Black Power ainsi que l’apparition de concepts tels que « racisme d’État » (Carmichael), racisme institutionnel, racisme systémique-, autant d’expressions qui ont fait flores parallèlement au revival du mot « race » sur la scène académique hexagonale ?

Bien évidemment, nul ne songe ici à faire des procès d’intention en « racisme inversé » ou en « indigénisme » aux chercheurs qui choisissent l’abandon des guillemets à « race ». Mais si l’on prend acte de la valeur fortement politique du mot, ne convient-il pas avant toute réappropriation du vocable de se demander jusqu’à quel point les chercheurs peuvent accorder une valeur heuristique à un mot né comme une arme, dans un contexte si spécifique aux Etats-Unis ? Est-on si sûr, d’autre part, a fortiori dans un climat d’expansion des populismes et des mouvements néo-fascistes, de s’être libéré de la valeur sémantique de « première génération » ?  Peut-on justifier la deuxième vie du vocable en écrivant « selon que l’on se situe des sciences de la vie, de la législation ou des sciences sociales, il n’est pas question de la même chose ». Comme s’il existait des frontières étanches entre différents cercles de langage, suivant que l’on s’exprime dans la vie courante ou dans le champ académique ? Comme si nous n’étions pas avertis du caractère performatif des mots particulièrement s’agissant des questions de « race » et de racisme ?  C’est bien parce que le « langage est une peau » comme l’écrivait Barthes, à tout autre propos, qu’il convient de ne pas banaliser le mot « race » et de continuer à en souhaiter la disparition.

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