26.10.20 Legacy of Blood: Jews, Pogroms and Ritual Murder in the Land of the Soviets de Elissa Bemporad

 
Elissa Bemporad, Legacy of Blood: Jews, Pogroms and Ritual Murder in the Land of the Soviets, Oxford, Oxford University Press, 2019.

L’ouverture des archives dans les anciennes républiques soviétiques donne lieu, depuis plusieurs années, à un nombre croissant de travaux fondés sur des matériaux originaux et qui mettent en lumière l’histoire jusque-là trop méconnue des quelques deux millions et demi de Juifs soviétiques. Les accusations de supposés meurtres rituels perpétrés par les Juifs en vue de recueillir du sang chrétien furent l’une des légendes antisémites les plus tenaces et les plus mobilisatrices dans l’Empire russe et à l’origine de nombreux pogroms ou affaires . Dans son dernier ouvrage, Elissa Bemporad, récemment nommée professeur à la City University of New York, analyse la persistance, l’évolution et la mémoire de ces accusations et de ces violences après la révolution de 1917 dans un pays, l’Union soviétique, qui prétendait être en totale rupture avec les formes d’antisémitisme passées et avoir garanti l’égalité aux minorités, dont la minorité juive. Cette évolution de thèmes et de pratiques antisémites majeurs est analysée en miroir des évolutions multiples suivies par les Juifs soviétiques. Il ne s’agit donc pas seulement d’analyser ce que Juifs et non-Juifs soviétiques ont conservé de l’antisémitisme qui imprégnait les territoires de l’empire russe, mais aussi en retour de voir ce que cette imprégnation leur a fait. Analysant avant tout des situations et des cas ancrés localement, puis dans un deuxième temps les réactions des autorités, la perspective adoptée permet de relativiser la rupture introduite par la révolution de 1917 en termes de représentations et d’attitudes populaires. Cette perspective démontre surtout la persistance importante pendant toute l’époque soviétique des accusations antisémites à travers l’ensemble du territoire de l’URSS, mais principalement dans celui de l’ancienne zone de résidence des Juifs à l’époque tsariste qui s’étendait du sud de la Lettonie à la Mer Noire.

Couverture d’un livre publié à Moscou en 1926 intitulé Pogroms juifs. 1918-1921. Archive Blavatnik, New York.
L’ensemble du livre se trouve sur le site de la collection Blavatnik.

Robert Weinberg, Blood Libel in Late Imperial Russia: The Ritual Murder Trial of Mendel Beilis, Bloomington, Indiana University Press, 2019.

A la fondation de l’URSS, les Juifs nouvellement devenus citoyens soviétiques sont confrontés aux conséquences immédiates des pogroms de la guerre civile qui a suivi l’effondrement de l’empire et qui constituent autour de 1919 la pire persécution antisémite avant la Shoah. Le premier chapitre de l’ouvrage revient brièvement sur cette persécution et ses caractéristiques générales : la participation de l’ensemble des armées aux violences, en particulier des armées antibolcheviques et la prégnance du mythe du judéo-bolchevisme dans leur déclenchement. L’autrice souligne surtout la radicalité prise par la violence antisémite par rapports aux vagues de pogroms précédentes (autour de 1881 et de 1905 notamment), en particulier en raison de la militarisation des pogroms : massacres de grande ampleur, viols de masse, fuites massives des populations, etc. Autant de dimensions qui, pour E. Bemporad, font de cette séquence un moment génocidaire.

Pour de plus amples développements sur ce moment, voir : Lidia Miliakova (éd.), Le livre des pogroms. Antichambre d’un génocide, Ukraine, Russie, Biélorussie, 1917-1922, Paris, Calmann-Lévy/Mémorial de la Shoah, 2010, en particulier l’introduction de Nicolas Werth et pour une mise au point récente : Elissa Bemporad, Thomas Chopard (dir.), numéro thématique « The Pogroms of the Russian Civil War at 100: New Trends, New Sources », Quest. Issues in Contemporary Jewish History, n°15, août 2019. 

A rebours d’une historiographie cherchant à identifier les responsables politiques des massacres, l’historienne examine, dans le long terme, les effets dévastateurs des violences sur les victimes, notamment sur les femmes. Elle analyse l’impossibilité de clore cette séquence, tant du point de vue judiciaire que mémoriel : recouvrements des biens pillés et procès des auteurs des violences sont rendus difficiles en dépit des initiatives des autorités, tandis que les rares tentatives de monumentaliser la mémoire des pogroms rencontrent immédiatement des résistances de la part des responsables locaux comme des populations voisines. Elle met aussi en exergue l’ambivalence du discours officiel sur le sujet, entre universalisation du sort des Juifs pour mieux stigmatiser la contre-révolution et effacement de la spécificité de l’antisémitisme – une ambivalence et des non-dits qui ne sont pas sans rappeler les lendemains de la Seconde Guerre mondiale et de la Shoah .

Antonella Salomoni, L’Union soviétique et la Shoah, Paris, La Découverte, 2008.

L’impact des persécutions antisémites a notamment été souligné dans l’accélération des migrations juives en provenance d’Europe centrale et orientale, mais l’ouvrage interroge, à l’inverse, leurs effets sur les populations qui sont demeurées sur ces territoires. Reprenant en partie les conclusions de ses travaux précédents sur la Biélorussie soviétique, ici élargis à l’ensemble de l’URSS, E. Bemporad souligne combien la guerre civile a précipité une « alliance judéo-soviétique », les violences antisémites ayant conduit les Juifs à soutenir le seul pouvoir qui ne favorisait pas un antisémitisme virulent : le pouvoir soviétique. Un processus qu’elle résume ainsi : « Les pogroms ont fabriqué les Juifs soviétiques » (p. 23), les incitant à gagner en masse les cœurs du nouveau monde soviétique (Leningrad et Moscou, les centres industriels) ainsi que les administrations du nouveau régime. Mais à côté de ces évolutions sociales générales et rapides, E. Bemporad souligne à travers une multitude d’exemples les difficultés au niveau local, les entraves à entrer dans les rangs de tel syndicat ou de telle administration ou les accusations insidieuses de confisquer le pouvoir.
L’ouvrage envisage ensuite comment l’avènement du pouvoir soviétique a aussi permis de mettre un point final à l’affaire Beilis née en 1911 d’une accusation de crime rituel. Par la condamnation de plusieurs des acteurs du procès, au travers de procès spectacle et d’une propagande bien orchestrée (articles de presse, synthèses historiques, expositions, etc.) les nouvelles autorités tentèrent de renvoyer l’antisémitisme au passé tsariste et de l’utiliser comme anathème politique. Des responsables du procès sont poursuivis par la justice soviétique ou exécutés sommairement. Les autorités vont par ailleurs au-delà en constituant sous l’auspice du Commissariat du peuple à l’Education en décembre 1919 une Commission d’enquête sur les matériaux liés aux crimes rituels, animée par des militants communistes juifs et appuyée sur huit historiens, quatre non-juifs et quatre juifs, dont le célèbre Simon Doubnov. La commission avait pour mission d’appliquer sa méthode critique aux documents relatifs aux crimes rituels à l’époque tsariste et conservés aux Archives sénatoriales russes, jusque-là inaccessibles. Elle avait aussi pour objectif de déconstruire les différentes accusations mais s’est transformée en un lieu de débat inédit entre intellectuels juifs et non-juifs, apportant une caution scientifique à la condamnation de l’antisémitisme par le Parti bolchevique et les autorités soviétiques.

Elissa Bemporad, Becoming Soviet Jews: The Bolshevik Experiment in Minsk, Bloomington, Indiana University Press, 2013.

Cette attitude générale des autorités, et des autorités centrales en particulier, qui trouve un écho pendant tout l’entre-deux-guerres à travers des campagnes récurrentes contre l’antisémitisme, contraste avec les nombreux exemples de persistance des accusations de meurtre rituel qui forment tout l’enjeu du reste de l’ouvrage. En avril 1922, par exemple, à Moscou, la découverte d’un homme juif portant sur son dos le cadavre enveloppé dans un sac d’un jeune enfant entraîne immédiatement la résurgence des accusations de meurtre rituel. L’enquête dévoile pourtant que l’enfant est juif, mort dans les conditions de pénuries qui frappent alors toute les républiques soviétiques et que l’accusé avait été employé afin surtout de diminuer les frais d’inhumation. La liste est longue des cas analysés : à Moscou en 1922, donc, mais aussi à Minsk en 1926, la même année à Belyov, en Russie centrale et à Kaniv en Ukraine, pendant et après la Seconde Guerre mondiale, en particulier à Lviv en 1945, mais aussi au Caucase et en Asie centrale. Partout des Juifs sont accusés d’avoir tué pour obtenir du sang de chrétien (et parfois de musulman). Les derniers exemples analysés de cette tradition antisémite sont le prétendu complot des « blouses blanches », visant les médecins juifs proches du pouvoir en 1953, et des rumeurs qui courent jusqu’aux années 1960 et au-delà. A travers ces différents cas, E. Bemporad souligne les évolutions rencontrées par ces accusations, amorcées à la fin du XIXe siècle. Evolution dans les victimes présumées, d’une part, qui jusque-là étaient systématiquement des enfants innocents et qui deviennent parfois des femmes, généralement jeunes. Evolution aussi des accusés pointés du doigt par les rumeurs, qui là aussi prennent parfois les atours d’une femme. A l’expansion géographique se superpose donc une extension des victimes potentielles d’accusations soit désormais l’ensemble des populations juives et plus seulement les jeunes hommes. A travers les différents exemples, on assiste aussi à « une sécularisation du meurtre rituel » (p. 130) qui ne se greffe plus seulement sur des rituels religieux (en particulier la Pâque juive) mais sur des éléments du quotidien, les pénuries alimentaires, la médecine moderne, le viol de jeunes filles dans les grandes villes ou la disparition des enfants dans une société éprouvée par les difficultés et les guerres. Née dans une société imprégnée de religion, l’accusation épouse la sécularisation et la modernisation des sociétés et pour tout dire se banalise.

Couverture du journal satirique athée publié en URSS. Le numéro de 9 de l’année 1926 représente le roi David avec comme légende : « Souviens-toi, Seigneur, du Roi David et de toute sa douceur ».

L’autrice impute ces résurgences multiples à plusieurs facteurs. Elles sont corrélées, d’une part à la lutte antireligieuse entamée dans les années 1920 qui rend notamment illégal en URSS l’abattage rituel et la circoncision. D’autre part, avec l’afflux massif de paysans dans les villes soviétiques, arrive une population moins exposée aux discours bolcheviques de lutte contre l’antisémitisme. Si cette dernière explication est séduisante, elle omet que les rumeurs de meurtre rituel sont des phénomènes essentiellement urbains, déjà au XIXe siècle. En dépit d’une indéniable vigueur de l’antisémitisme paysan, attisé notamment pendant la période révolutionnaire et la guerre civile, il faudrait identifier les relais locaux des rumeurs et des accusations pour s’assurer de l’importance des paysans – une identification que la forme même des rumeurs rend extrêmement difficile, sinon impossible. De même, l’antisémitisme paysan avait pris une tournure nettement sociale et politique lors de la guerre civile, à travers une adhésion massive au mythe du judéo-bolchevisme, reléguant au second plan les thématiques religieuses, même si celles-ci ne disparaissaient pas totalement. Si les bolcheviques étaient accusés d’exécuter les prêtres et de transformer les églises en synagogues ou en écuries, ils étaient surtout blâmés – au même titre que d’autres acteurs de la guerre civile, par ailleurs – pour leurs réquisitions en hommes et en grains et pour leur politique autoritaire. Il n’en reste pas moins vrai que, comme le souligne l’ouvrage, les paysans se sont emparés de ce trope de l’antisémitisme pour contester leur expérience urbaine neuve et contester la façon dont la nouvelle société soviétique moyennant l’urbanisation rapide, favorisait certaines couches de la population plus que d’autres. Cette mise en perspective sur la période de l’entre-deux-guerres et du stalinisme permet par ailleurs de renouveler l’approche des violences antisémites populaires pendant et après la Seconde Guerre mondiale pour mieux souligner combien, si la propagande nazie réutilisait ces accusations massivement, elle résonnait avec un antisémitisme bien ancré localement.

La persistance de l’antisémitisme, en particulier des thèmes liés aux accusations de meurtre rituel, avait été étudiée sur la longue durée pour la Pologne , mais cet ouvrage permet enfin d’envisager cette continuité pour l’ensemble de l’Europe orientale tout en soulignant les particularités du contexte soviétique. En s’appuyant sur toute une série de cas, le propos montre les limites de ses qualités : immédiatement parlant, ancré dans les archives et l’analyse fine, il manque parfois de retours synthétiques plus généraux, sans pour autant jamais perdre le lecteur. La société soviétique y est envisagée comme traversée de contradictions politiques et sociales qui soulignent tout à la fois l’intégration rapide et la fragilité des populations juives, sous le coup d’une menace permanente. Les politiques étatiques y apparaissent aussi avec plus d’ambivalence dans leurs effets et susceptibles d’être détournées par leurs usages populaires. L’ouvrage permet donc une approche dynamique de l’antisémitisme à l’Est en même temps qu’une porte d’entrée suggestive dans l’histoire des Juifs soviétiques.

Joanna Tokarska-Bakir, Légendes du sang. Pour une anthropologie de l’antisémitisme chrétien, Paris, Albin Michel, 2015.

Pour citer cet article :

Thomas Chopard, « Legacy of Blood: Jews, Pogroms and Ritual Murder in the Land of the Soviets de Elissa Bemporad », RevueAlarmer, mis en ligne le 26 octobre 2020. URL : https://revue.alarmer.org/elissa-bemporad-legacy-of-blood-jews-pogroms-and-ritual-murder-in-the-land-of-the-soviets/

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