04.02.20 Marx antisémite?

Les Juifs ont été le plus souvent perçus jusqu’à la Révolution française à travers la figure médiévale de l’ennemi du christianisme, usurier et adepte de rites suspects. Cette image subsistera longtemps mais d’autres facteurs de rejet entrent en scène à partir des années 1830. Apparu en Europe sous la Renaissance, le mythe du Juif errant connaît la consécration dans la littérature du début du XIXe siècle dans le roman populaire avec parfois un aspect progressiste. Mais surtout avec les débuts du capitalisme, la critique des Juifs se concentre sur l’image qu’on se fait de leur rôle économique : aussi ils forment une race aussi particulière que néfaste. Ces conceptions reposent principalement sur un antijudaïsme séculaire jusqu’à la décennie 1870. C’est alors que le terme « antisémitisme » est formulé en Allemagne sous la plume d’un journaliste, l’ancien socialiste Wilhelm Marr (1819-1914), et propagé par des hommes politiques tels que Adolf Stoecker, quelques années avant que Edouard Drumont ne publie dans notre pays sa France juive.

De façon apparemment paradoxale, Karl Marx contribue à donner des arguments aux antisémites de gauche avec son texte sur la question juive, écrit en 1843 et publié l’année suivante. Certains ont vu dans ce texte célèbre et controversé une preuve de l’antisémitisme de l’auteur du Capital; mais il constitue surtout une brève étape dans la construction de sa pensée. En 1843, Bruno Bauer, enseignant à l’université de Bonn, qui vient de perdre sa charge en raison de ses propos antireligieux, s’interroge : les Juifs d’Allemagne doivent-ils revendiquer leur émancipation politique ? L’Allemagne est alors divisée en une multitude d’États autonomes dont seuls certains accordent les droits civiques aux Juifs : il faudra attendre l’unité allemande (1871) pour que ces droits soient reconnus par l’Empire. Élevé dans la religion protestante, devenu athée voire anticlérical, Bauer prétend que les Juifs sont inférieurs aux chrétiens et ne peuvent s’intégrer à la société. Plusieurs intellectuels juifs expriment alors leur désaccord avec Bauer.


Marx et Bauer ont tous deux été des disciples critiques de Hegel et se connaissent. Marx défend publiquement Bauer, sans être pourtant entièrement d’accord avec lui : il estime que les Juifs ne pourront pas s’émanciper sans « se détacher complètement et définitivement du judaïsme ». Pour Marx, la conquête des droits civiques par les Juifs est nécessaire mais ils doivent aussi réclamer la garantie de la liberté religieuse, droit imprescriptible du citoyen. Ce n’est pas la religion qui conditionne la vie des Juifs mais les conditions d’existence qui leur ont été historiquement imposées : en les enfermant dans « le trafic » et « l’argent », les États allemands ont favorisé l’émergence de la caricature sociale du « judaïsme ». L’analyse de Marx, assez schématique, réduit le judaïsme à l’argent et au commerce, tout en l’assimilant au développement de la société bourgeoise. Selon Marx, l’image du Juif se confond avec « l’empire de la propriété privée et de l’argent ». En conclusion, il estime que « l’émancipation sociale du Juif, c’est l’émancipation de la société du judaïsme. » Par ailleurs, dans sa correspondance privée, Marx se laissera aller ultérieurement à de nombreuses remarques hostiles envers les Juifs, notamment à l’égard du socialiste Ferdinand Lassalle . Ces préjugés sont alors partagés par de nombreux contemporains, y compris par certains intellectuels juifs.


On a parfois avancé l’idée selon laquelle l’attitude de Marx s’expliquerait par la « haine de soi juive », cette notion apparue au tournant du XXe siècle et définie en 1930 par Théodor Lessing qui consiste à intérioriser le regard négatif de la société. Petit-fils de rabbin, fils d’un converti au protestantisme, lui-même éduqué dans cette religion, Marx a-t-il rejeté ses origines ? Vilipendé comme allemand et comme juif par Bakounine, attaqué par le socialiste antisémite Eugen Dühring, Marx a pu ressentir son milieu familial d’une façon contradictoire, mêlée d’attirance et de rejet. Lié à des Juifs, notamment à l’historien du judaïsme Heinrich Graetz, Marx n’en a pas moins exprimé des critiques acerbes à l’égard de certains Juifs . Ces critiques – leur « égoïsme consubstantiel », leur fascination pour « le Dieu/Argent » – proviennent vraisemblablement de l’influence exercée sur Marx par Feuerbach qui semble avoir associé, au moins de façon inconsciente, deux accusations contre les Juifs : leur matérialisme et le fait qu’ils aient été des déicides. Marx a pu être influencé par Emmanuel Kant, dont Léon Poliakov souligne l’importance dans la genèse de la pensée antisémite, ainsi que certains socialistes français, notamment Charles Fourier.

Le texte de Marx a suscité jusqu’à nos jours une abondante littérature. Pour Robert Misrahi, Marx était antisémite et selon Pierre Birnbaum, Marx se serait fait « avec délices l’écho des préjugés de son temps ». Mais selon Robert Mandrou, ce texte, trop souvent cité « par les contempteurs du marxisme qui s’apitoient sur le juif antisémite », doit être lu « avec attention et probité ». Claude Lefort, plus récemment Daniel Bensaïd, Lionel Richard et Jacques Aron ont également réfuté la vision d’un Marx antisémite. Trois éléments ressortent de ces débats . Toute lecture du texte de Marx doit le situer dans son contexte, celui de l’Allemagne des années 1840 ; il ne peut donc être jugé à l’aune ultérieure du Capital. Marx est alors un penseur qui se cherche. Il connaît mal le problème juif et se contente de reprendre l’argumentation des défenseurs de l’assimilation en Allemagne : son plaidoyer en faveur de l’émancipation des Juifs va à l’encontre de ce que diront bientôt des socialistes utopiques tels que Alphonse Toussenel et Pierre-Joseph Proudhon. Ensuite, Marx ne reviendra jamais ultérieurement sur la question juive, ce qui montre son peu d’intérêt pour elle. Enfin, ce texte n’aurait jamais suscité de telles polémiques si Marx n’avait accédé à la notoriété : si tel n’avait pas été le cas, son écrit de jeunesse serait bien oublié aujourd’hui. Dès lors, en faire un antisémite n’a aucun sens.

En 1890, Friedrich Engels sera le premier dirigeant du mouvement ouvrier à s’élever contre l’antisémitisme. Mais plusieurs antisémites de gauche utiliseront le texte de Marx. Libre-penseur et d’abord anarchiste, Augustin Hamon (1862-1945) publie en 1889 un ouvrage dans lequel il stigmatise « les agissements malhonnêtes et criminels… de la haute banque dirigée par Rothschild » et dénonce la morale juive dont le seul objectif est de gagner de l’argent ; il souligne l’adéquation existant entre « l’esprit mercantile (avec) la race bourgeoise et juive… Les youddis ne font que du commerce ». En 1898, il dénonce « les Juifs rués depuis cent ans à la curée de la France… Sans avoir travaillé, ils obtiennent actuellement la plus grande part de la fortune territoriale et avec leurs complices, les judaïsants, maîtres des valeurs, ils commandent aux parlementaires corrompus ». Le texte de Marx sera utilisé à plusieurs reprises jusqu’à nos jours parfois de façon ambiguë et même par des négationnistes.

Les polémiques engendrées par ce texte contrastent avec le silence existant sur la pensée ouvertement antisémite, raciste et machiste d’un des inspirateurs du socialisme français. Hostile au capitalisme naissant, Pierre Joseph Proudhon (1809-1865) défend un projet de société reposant sur une économie à base de petits propriétaires indépendants dont les rapports seront régis par l’échange libre et réciproque de produits et de services. En 1847, il qualifie, dans ses Carnets, Marx de « ténia du socialisme ». Les deux hommes se sont rencontrés à Paris en 1844 et ont eu de bonnes relations. Mais la rupture survient deux ans plus tard quand Proudhon publie la Philosophie de la misère que Marx tourne en dérision dans sa Misère de la philosophie, où il reproche à Proudhon son ignorance des théories économiques ; la polémique s’envenime ensuite. On s’étonne que cet antisémitisme de Proudhon ne soit que très rarement évoqué par les nombreux chercheurs qui se sont penchés sur son œuvre, alors que le texte de Marx continue à susciter de telles polémiques.

retour
partager