04.06.21 Religion, lignages et « race ». Entretien avec Vincent Vilmain

L’historien Vincent Vilmain (TEMOS, Université du Mans) dirige le programme de recherche ReLRace (Religion, lignages et « race »). L’objectif du programme consiste à réinterroger de manière prudente, précise et circonstanciée la notion de « race » en la déconnectant, d’une part, de l’histoire du racisme et en l’abordant, d’autre part, sous un prisme nouveau qui est celui de la religion. Dans cet entretien, Vincent Vilmain revient sur les étapes et les apports de ce projet.

Transformation 2 de Mark Brown (1975-…) [ 2007, huile/toile, 134,62 x 121,92 cm,
coll. part., Prague-Toronto]. Sur cette image, voir le texte de Renaud Bouchet.

Les champs de la « race » et du religieux se sont-ils déjà rencontrés par le passé dans l’historiographie ?

« Race » et religions se sont bien entendu rencontrées dans l’historiographie mais dans des contextes bien précis et dans une relation souvent à sens unique. Les contextes en question, ce sont ceux de régimes politiques souvent ouvertement racistes – les États-Unis de l’esclavage et de la ségrégation raciale, l’Allemagne nazie, l’Afrique du Sud de l’Apartheid. Quant à la relation présentée, il s’agit, la plupart du temps, d’un accommodement de toute ou partie des autorités religieuses établies aux présupposés raciaux de ces régimes, généralement fondés sur une conception biologique de la « race ». L’exemple le plus éloquent est bien sûr celui du protestantisme allemand qui se rassemble majoritairement, après l’arrivée au pouvoir de Hitler, au sein de la Deutsche Reichskirche laquelle, outre une allégeance sans faille au régime, professe une forme de néo-marcionisme censé purger le christianisme de toutes ses influences juives.

Dans la seconde moitié du XXe siècle, de nombreuses voix, catholiques comme protestantes se sont élevées pour dénoncer ces collusions et réaffirmer l’incompatibilité fondamentale, de leur point de vue, de la religion chrétienne et de son universalisme avec la « race » et le racisme. De telles affirmations, que l’on peut retrouver également dans l’islam ont pu inhiber les chercheuses et les chercheurs et ce d’autant plus qu’au cours de la seconde moitié du XXe siècle, les travaux se focalisent à l’excès sur une notion de « race » associée exclusivement à l’émergence de la pensée scientifique moderne. Ces considérations appellent a minima deux réserves. Premièrement, les conceptions d’un universel varient énormément entre les religions voire au sein même d’une religion notamment autour de la définition des contours de la communauté. Deuxièmement, même en s’attachant aux religions ouvertement universalistes et prosélytes, si l’on y trouve bien de nombreuses sources affirmant le primat de la foi sur toute autre identité, les traditions scripturaires ou exégétiques permettant de construire de la « race » sont aussi abondantes. Par conséquent, le recours ou non à l’universel est bien souvent déterminé par des configurations politiques conjoncturelles.

A partir de quand les historiens ont commencé à s’intéresser aux liens entre religion et race ?

Quelques situations ont fait l’objet de travaux déjà relativement anciens. C’est le cas en particulier des Eglises du sud étasunien antebellum dont le rôle majeur dans la justification de l’esclavage sur des bases scripturaires a été très tôt étudié dans les années 1970 et 1980. Il en est de même pour la question de la limpieza de sangre dans le monde ibérique de la fin du Moyen-Âge et de l’époque moderne. Cependant ces travaux qui commencent dès les années 1940 cherchent trop souvent à faire des statuts de pureté de sang une préfiguration de l’antisémitisme racial nazi et présentent de nombreux biais. Ils ont donc suscité certaines relectures critiques récentes. Les travaux cherchant donc à comprendre de manière globale et connectée l’importance des discours théologiques dans la construction des identités lignagères et raciales sont donc relativement récents et se sont multipliés à partir des années 2000 à la fois aux Etats-Unis, mais également en France souvent associés à des enquêtes cherchant à questionner la « race » sous toutes ses dimensions. Je pense en particulier aux travaux du programme StaRaCo dirigé par Antonio de Almeida Mendès et Clément Thibaud ou à ceux de Claude Olivier-Doron.

Comment en êtes-vous venus vous-même à ces thématiques ?

Spécialiste de l’histoire des Juifs et du judaïsme à une époque, le XIXe siècle où la race est omniprésente, ces thématiques sont très tôt apparues dans mes sources et ont suscité de nombreux questionnements notamment autour des réponses apportées par les Juifs aux assignations raciales dont ils sont l’objet. Cependant, j’ai toujours cherché à inscrire mes travaux dans une perspective plus globale du fait minoritaire en me montrant attentif aux intersections potentielles. Je me suis plus particulièrement intéressé à la façon dont les minorités s’emparent des stigmates qui leur sont accolés pour soit les renverser, soit les déplacer soit encore tenter de les effacer. A ce titre, comparer, par exemple, comment Juifs d’un côté et Africains-Américains de l’autre relèvent le défi de leur racialisation sur des bases religieuses m’est apparu pertinent et potentiellement fructueux. La construction de ce programme ANR a ensuite été le produit d’une longue démarche de structuration pensée après ma thèse et entamée à mon arrivée au Mans à travers de nombreuses et stimulantes collaborations scientifiques le colloque « Les religions face aux théories et aux politiques de la « race » » en 2016, la journée d’études « Missions, musées et collections scientifiques » en 2017 ou encore le séminaire itinérant collaboratif construits avec l’URMIS, SPHERE, le CRHIA et TEMOS en 2018 et 2019.

Peut-on parler de conceptions spécifiquement religieuses de la « race » ?

Il s’agit d’une question éminemment difficile dans la mesure où les sens et les usages du terme de « race » sont extrêmement fluctuants. L’objet de ce programme est de montrer que non seulement les religions peuvent s’accommoder de conceptions raciales fondées sur la biologie, mais qu’elles peuvent produire de la « race » à partir d’un substrat qui leur est propre. Dès lors, c’est moins la question d’une conception spécifiquement religieuse de la « race » – entendu a minima comme un groupe dont les individus membres voient leurs qualités, d’abord physiques mais aussi morales, intellectuelles, culturelles déterminées dans des normes propres et partagées avec ses ascendants comme avec ses contemporains – que celle de l’origine du déterminisme qui est posée. Au déterminisme biologique pensé dans le cadre de l’histoire naturelle se substitue un déterminisme divin ou prophétique à travers une sanction – élection ou malédiction – portant généralement sur un individu mais qui se transmet ensuite à son lignage. L’exemple le plus connu et le plus étudié est celui de la malédiction de [C]ham dans Gn 9:21-27 qui permet par toute une série de subterfuges, d’omissions, d’interpolations et d’autres accrétions exégétiques de justifier l’esclavage des populations noires africaines, aussi bien en contexte musulman que chrétien.

Le premier objectif de ce programme et de produire une approche comparée et transversale de ces différents schèmes sans omettre d’étudier les contre-discours, en particulier ceux produits par les musulmans et les chrétiens noirs, lesquels emploient le plus souvent les mêmes sources scripturaires, soit pour réaffirmer une forme d’universalité dans leur religion, soit au contraire pour inverser et déplacer le stigmate. C’est en particulier à cette tâche que s’attelle Baptiste Bonnefoy, chercheur postdoctorant recruté dans le cadre du programme. Il a ainsi publié depuis un an plusieurs notices à ce sujet sur le site du programme.

Le projet s’intéresse-t-il à toutes les religions ? Qu’en est-il des religions non universalistes ou prosélytes ?

Le programme s’intéresse plus particulièrement aux religions prônant l’universalité du salut dans la mesure où ce principe a conduit à la construction d’un discours d’imperméabilité au déterminisme et à l’immuabilité de la « race » Cependant les travaux de ReLRace ne s’interdisent pas non plus de scruter les autres religions dans leur rapport à la « race ». C’est dans cette logique que nous avons conçu notamment la dernière table ronde de notre premier symposium prévue le 10 juin 2021 après-midi « autour d’autres cadres généalogiques de l’élection » où nous aborderons les cas de l’hindouisme, du shintô des religions afro-cubaines et altaïques.

Observe-t-on des passerelles entre ces discours religieux sur la « race », l’histoire naturelle et la raciologie dite scientifique du XIXe siècle ?

Les circulations sont effectivement nombreuses entre le XVIIIe et le XXe siècle et elles s’opèrent dans les deux sens. Au sein du christianisme et en particulier dans la sphère protestante, apparaissent un certain nombre de discours conçus pour sauvegarder le récit biblique dans sa dimension historique. Ainsi, pour répondre aux défis posés par la nouvelle dimension chronologique du monde établie par les géologues, tout comme parfois pour justifier des différences phénotypiques au sein de l’humanité, certains n’hésitent plus au XIXe siècle à recourir aux théories pré-adamistes – stipulant l’existence d’humanités précédant la création d’Adam et Eve –, pourtant combattues comme profondément hérétiques au XVIIe et au début du XVIIIe siècle. Par ailleurs, les religions qui apparaissent à l’époque contemporaine proposent des récits révélés qui, sur plusieurs aspects, reflètent l’influence des vérités scientifiques du moment. C’est le cas dans le mormonisme et c’est particulièrement manifeste dans la cosmogonie de la Nation of Islam où Yakûb forge les « diables blancs » en ayant recours à des pratiques eugéniques. Enfin, au XIXe siècle, des échanges très concrets se mettent en place entre les anthropologues de salon (armed chair anthropologist) généralement imprégnés de « raciologie » – et leurs relais sur le terrain de leurs travaux qui sont bien souvent des missionnaires. Ce phénomène qui s’observe aussi bien en milieu protestant que catholique produit des expériences parfois singulières où les considérations des uns s’entremêlent avec la pensée des autres comme dans la relation entre le révérend John Roscoe de la Church Missionnary Society et l’anthropologue James Frazer étudiée par Maud Michaud

Comment le programme compte-t-il les identifier et les analyser ?

Plusieurs stratégies ont été définies par l’équipe au cœur du programme. Les deux principales sont les suivantes. Tout d’abord, un important chantier de lexicographie sera proposé notamment pour saisir de quelle manière le terme de « race » apparaît dans les traductions des textes sacrés à partir de l’époque moderne. Les mots qu’il supplante seront scrutés tout en s’efforçant de savoir si ce choix de traduction impose ou non une nouvelle interprétation du texte ; c’est un problème particulièrement épineux autour du terme hébraique zer’a (זֶרַע) désignant généralement la semence au sens propre mais pouvant aussi désigner au sens figuré la descendance et qui à ce titre a pu être traduit par « race ». Ces travaux s’intéresseront également, par ce truchement, à l’émergence du terme « race » dans le vocabulaire de l’islam et aux interpolations spécifiques s’opérant ainsi dans l’exégèse musulmane. L’autre chantier, déjà évoqué, concerne les relations entretenues entre les mondes de la mission et ceux de l’anthropologie ainsi que les influences réciproques qui s’exercent en particulier dans le contexte de l’expansion coloniale.

Comment l’équipe du programme prévoit-elle de diffuser et de valoriser ces recherches ?

Le programme ReLRace est particulièrement sensible à la dimension « valorisation » de la recherche. Depuis le lancement du programme, un carnet de recherche Hypothèses permet de suivre les développements de travaux entrepris avec des publications hebdomadaires. Par ailleurs, une plate-forme Omeka est en cours de mise en place. Elle permettra de valoriser la documentation recueillie dans le cadre du programme et de produire des expositions virtuelles qui accompagneront les manifestations scientifiques. Ces dernières feront l’objet de publications classiques mais elles seront également valorisées à travers la production de capsules vidéo destinées ensuite à produire un ou plusieurs web documentaires sur les thématiques du programme à l’image de ceux produits précédemment dans le cadre des projets « Judaïsmes européens. Laboratoires des identités partagées (1770’s-1930’s) » et HEMED (Webdoc « Religions, droits et libertés »)

Pour citer cet article

Rédaction RevueAlarmer, « Religion, lignages et « race ». Entretien avec Vincent Vilmain », RevueAlarmer, mis en ligne le 4 juin 2021, https://revue.alarmer.org/religion-lignages-et-race-entretien-avec-vincent-vilmain/

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