Avec Amérique, continent indigène, Pekka Hämäläinen livre un ouvrage essentiel pour qui veut comprendre et mesurer la portée de la recherche récente en histoire continentale de l’Amérique du Nord. Depuis les années 1970, celle-ci développe des méthodes qui l’affranchissent des paradigmes impérialistes qui structuraient la profession depuis ses débuts. Elle décentre le récit de la colonisation et abolit les frontières de l’histoire des empires européens jusqu’alors confinées à celles des États-nations métropolitains. Le principe premier de cette méthodologie nouvelle est de considérer la souveraineté des nations autochtones comme réelle et évidente et de mettre au jour leurs choix, leurs intérêts, et leurs motivations, invisibilisés dans les archives européennes par des pratiques d’écriture au service de la démonstration de l’inévitable force de l’invasion européenne.
Il s’agit de lire les sources des colonisateurs, ici, les colons britanniques puis américains, en intégrant les savoirs développés par l’histoire autochtone (indigenous history), l’anthropologie, et l’archéologie, sur le continent nord-américain précolombien et sur les espaces de rencontre entre colonisateurs et nations autochtones depuis le début du XVIe siècle jusqu’à la fin du XIXe siècle. On mesure ainsi la capacité d’agir des nations souveraines et la contingence des alliances et des rapports de force, d’un espace contesté à l’autre. On constate aussi que, malgré les clameurs à la fois triomphantes et victimaires des colonisateurs, ils restent très longtemps dépendants du commerce autochtone et ne s’approprient des territoires qu’au prix d’une très grande violence.

Amérique des nations
Cet ouvrage propose donc une histoire longue du continent nord-américain, depuis le peuplement indigène 11 000 ans avant notre ère jusqu’à la fin du XIXe siècle. Elle parcourt à la fois le temps et l’espace, pour centrer l’étude sur l’adaptation des nations et des confédérations indigènes à leurs environnements spécifiques, leurs migrations et reconfigurations pendant la période précolombienne, puis leur capacité d’agir lors de leurs rencontres avec les colonisateurs européens.
L’approche chronologique du temps long du peuplement autochtone permet de dégager des valeurs, des croyances et des pratiques partagées par les habitants de l’Amérique du Nord précolombienne. Parmi celles-ci, on retrouve la centralité du lien familial et clanique au cœur de toute négociation politique ou commerciale, la matrilinéarité des clans et le rôle économique, politique et spirituel des femmes, l’interconnectivité entre les espaces de souveraineté propres à chaque nation par les liens familiaux, les migrations et le commerce, et enfin la puissance exercée par les confédérations qui étendent leur réseaux commerciaux et leur domination économique et stratégique, par la négociation et la guerre, à l’échelle régionale. Ce récit, remarquable de clarté malgré la densité du propos, détaille chaque rencontre et chaque reconfiguration (la migration, les changements de souveraineté, les nouvelles générations de guerriers) en circulant d’est en ouest et du nord au sud au fil des siècles.
Le récit s’attarde en particulier, dans un premier temps, sur la confédération iroquoise au XVIIIe siècle, dont les territoires étaient traversés par les routes commerciales françaises dans la vallée du Saint Laurent et les Grands Lacs, et bordés plus au sud par les implantations britanniques et hollandaises qui remontaient le long des fleuves Ohio et Hudson vers l’intérieur. Par la diplomatie et la guerre, elle parvint jusqu’à la Révolution américaine, qui la divise, à tirer parti de la compétition coloniale sur ses terres, soustrayant aux Européens les armes et les denrées nécessaires pour consolider sa puissance et son contrôle du commerce régional, tout en freinant l’expansion. Dans la seconde partie de l’ouvrage est étudiée en particulier la formation des « empires équestres » (p. 373) des Comanches et des Lakotas, dont Pekka Hämäläinen est spécialiste, au XIXe siècle et jusque dans les années 1880, quand l’État fédéral a raison de la résistance indigène dans le Nord des Grandes Plaines.
Résilience et agency amérindiennes : apports et limites d’un renouveau historiographique
On prend ainsi la pleine mesure du pouvoir de nations en reconfiguration perpétuelle, qui migrent, adaptent leurs modes de vie, s’allient, mais aussi s’affrontent et se déchirent, pour préserver leur souveraineté, leur autonomie et la sécurité de leurs familles, face à la catastrophe humaine et environnementale que fut la colonisation progressive du continent. Ce temps long de l’histoire géopolitique de l’Amérique du Nord va à l’encontre de la vision téléologique de l’inévitable conquête américaine qui perdure dans l’imaginaire étatsunien. Il démontre au contraire la logique racialiste qui, dans les sources, réduit les populations indigènes aux « sauvages indiens » de la Déclaration d’Indépendance afin d’invisibiliser leur présence et leur capacité d’agir et de justifier la spoliation et les massacres. Cet ouvrage est donc aussi une histoire de la violence, à la fois outil et moteur de chaque rencontre, et une histoire de la résilience autochtone, qui connait un renouveau historiographique extrêmement riche ces dernières années.
Le parti pris méthodologique et narratif de cet ouvrage soulève néanmoins un certain nombre de problèmes. Premièrement, il adopte la chronologie classique de l’émergence de l’État fédéral comme un tournant dans les pratiques expansionnistes des colons britanniques : avant le traité de Fort Stanwix de 1768, qui fragilise la confédération iroquoise, ils pénétraient en terre autochtone pour le commerce, et après cette date, c’est la terre que les spéculateurs américains ont visée. Ce choix chronologique tire un trait sur les savoirs accumulés par les colonisateurs depuis le début de l’implantation au gré des contacts avec les peuples autochtones et réduit la période coloniale, d’avant les États-Unis, à un prélude à la conquête à venir. Par conséquent, il ne permet pas de dégager de continuité dans la longue série d’appropriations des terres et des corps autochtones, de traités bafoués, d’expéditions organisées, et de massacres que contient l’ouvrage dès le cinquième chapitre.
Le choix de traduire par « pionniers », terme propre à l’expansionnisme américain du XIXe siècle, le mot « settler », qui renvoie aux groupes de colons faisant avancer, de manière souvent autonome, la souveraineté anglaise puis britannique dans les territoires de souveraineté autochtone, traduit une volonté d’attribuer la gestion du peuplement aux élites impériales et aux gouvernements coloniaux. De la sorte, le rapport à la terre et l’institutionnalisation des pratiques expansionnistes des colons eux-mêmes, dont la population croit de manière exponentielle dès le début du XVIIIe siècle, ne sont pas interrogés. Il en va de même pour la racialisation à l’œuvre dans les sources dès les premières expériences de peuplement au siècle précédent.
Ainsi, cette synthèse remarquable, qui résiste en tous points à la victimisation qui est l’un des processus au cœur de l’histoire étatsunienne, est néanmoins traversée par un paradoxe, car elle fait cohabiter dans le récit la puissance indigène qui met en évidence l’ineptie, la faiblesse et la cupidité des colonisateurs, avec la description de la perte progressive mais colossale des territoires effectivement colonisés à la fin de la période traitée. La conclusion porte ainsi sur la résilience des populations autochtones et le renouveau de leur historiographie en plein essor, mais il ne rend pas compte de la portée structurante de l’accès à la terre et de la haine raciale dans les sources des colonisateurs, à partir desquelles s’est écrite l’histoire expansionniste américaine que cet ouvrage entend renouveler.
Pour citer cet article
Agnès Delahaye, « Amérique, continent indigène : Une autre histoire de la conquête de l’Amérique du Nord, un livre de Pekka Hämäläinen », Revue Alarmer, mis en ligne le 21 mai 2026, https://revue.alarmer.org/amerique-continent-indigene-un-livre-de-pekka-hamalainen/