24.04.20 David Chariandy, Il est temps que je te dise. Lettre à ma fille sur le racisme

David Chariandy, Il est temps que je te dise. Lettre à ma fille sur le racisme, (I’ve Been Meaning to Tell You. A Letter to My Daughter), traduit de l’anglais (Canada) par Christine Raguet, Zoé, 112 p.

David Chariandy est un écrivain canadien de langue anglaise, professeur de littérature à l’Université Simon Fraser. Tous ses livres, des romans jusqu’à présent (Soucougnant, 33 tours) créent un pont entre Trinité-et-Tobago et la banlieue de Toronto où David Chariandy a grandi dans les années 1970. Son identité, son héritage, sa « race », il les raconte dans cet essai qui, en une centaine de pages, narre son expérience du racisme en terre canadienne : des insultes, aux regards obliques en passant par le test Adn (AND) du National Geographic. David Chariandy parle de lui en laissant sa page ouverte aux autres, aux autres générations, en cherchant à toujours décentrer son regard de sa propre expérience.

C’est dans un restaurant prétentieux, à la nourriture aussi rare que chère (où, souligne-t-il, le soda contient du « véritable sucre de canne ») que commence la lettre ouverte de David Chariandy à sa fille. Dix ans après les faits, il lui rappelle une scène qui s’y était passée alors qu’elle n’avait que trois ans et qu’ils déjeunaient ensemble dans la joie et la quiétude.  Ce jour-là, une femme joua des coudes pour obtenir un verre d’eau avant lui et lui asséna : « Je suis née ici. Je suis chez moi ici ».

Cette scène, dont on comprend au fil des pages l’extrême banalité, n’est que l’un des prétextes pour adresser à sa fille, sans paternalisme aucun, cette longue lettre ouverte où il lui raconte quelle a été son enfance, son adolescence et son entrée dans l’âge adulte en tant que personne, vue comme Noir au Canada, mais aussi l’histoire de ses propres parents, des immigrants de la Caraïbe et de leurs parents avant eux. Il tisse un fil entre les générations aux prises avec l’esclavage, l’engagisme, l’exil, et les discriminations. Il évoque la fierté des siens qui n’ont pas laissé le regard porté sur eux se confondre avec leur propre regard.

Il livre ce récit à l’aube de l’adolescence de sa fille, rendant hommage à son intégrité, sa détermination de jeune fille de 13 ans, prête à se défendre et à défendre les autres. Il mêle à son propre récit des adresses pleines de tendresse et d’espoir à sa fille qui fête son anniversaire entre l’investiture de Donald Trump à la maison blanche le 20 janvier 2017 et l’assassinat à Québec de six musulmans en train de prier dans une mosquée le 29 janvier.

 Les enfants lisent les histoires dans les pauses et les silences, dans l’agacement et la tristesse, dans le chagrin et la peur derrière les visages affichant l’assurance. Et les enfants choisissent parfois le silence. Un enfant ne va pas toujours raconter de gaité de cœur, par exemple, comment lui, qui est issu de la classe ouvrière noire et vit dans une banlieue blanche de classe moyenne, en vient à incarner ce qu’on craint dans une ville et une nation en pleine mutation. Il hésite à exprimer ce qu’il ressent parce qu’il souhaite qu’on le prenne pour quelqu’un de fort. 

Cet essai de David Chariandy n’est nullement programmatique, tout en étant fondamentalement politique. Il ne sait de quoi le futur de sa fille – fruit de l’union d’une Blanche et d’un Noir – sera fait. Il craint le pire, espère le meilleur pour cette génération. Surtout, il raconte par petites touches son expérience de jeune garçon noir devenu écrivain, aujourd’hui relativement privilégié, mais ayant fait l’expérience « viscérale » du sectarisme et du racisme. Il dit la répétition de la question « d’où venez-vous ? » qui lorsque la réponse n’est pas celle attendue devient « d’où venez-vous vraiment ? » ; il dit la violence de l’insulte, qui marque le corps et l’esprit et les stratégies pour y répondre et le compagnonnage nécessaire avec d’autres jeunes garçons noirs aux expériences similaires :

 En tant que jeunes Noirs, nous étions confrontés à ce que même nos parents ne voyaient pas toujours : les sacs à main tenus fermement dès qu’on approchait ; la vigilance systématique des caissiers quand on entrait dans un magasin ; tous les jours, les mêmes idées reçues des adultes à propos de notre intelligence, notre moralité, nos corps.

C’est là peut-être que le texte de David Chariandy est le plus saisissant, c’est quand il dit, sans hargne, la performativité du racisme qui, à force d’insidieusement mettre à l’écart des individus, dans une multiplication de petits rien du quotidien, produit in fine une mise au ban plus durable. Lorsque lui et ses quelques amis noirs qui ont eu la chance et la possibilité d’aller à l’université se rencontrent, ils ne parlent pas de leurs propres expériences du racisme, mais racontent les vies de tous ceux « brillants, plus brillants qu’eux » qui n’avaient pas eu la possibilité de prendre le chemin des études supérieures.

C’étaient des enfants de familles aimantes, bien que luttant quotidiennement comme la nôtre, mais avec un parent malade dont l’état de santé avait plongé la maisonnée dans le chaos. C’étaient des enfants qui s’étaient fait arrêter et condamner pour des délits mineurs liés à la drogue ; des enfants qui étaient devenus amers et susceptibles, qui en étaient arrivés à continuellement se blesser ou à blesser les autres dans des rixes stériles à propos de “réputation” (…) 

Dans ce texte, David Chariandy s’inscrit dans une filiation littéraire avec James Baldwin, auquel il se réfère comme à un maître, auteur d’une lettre à son neveu en 1962 et à Countee Cullen dont le poème « Incident » donne son titre à un chapitre de cet essai. Mais c’est avec modestie, sur un mode mineur, qu’il s’approprie et reprend ces deux lieux communs de la littérature sur le racisme que sont le roman de l’insulte et la lettre à un proche.

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