16.01.24 Dulcie. Du Cap à Paris, enquête sur l’assassinat d’une militante anti-apartheid, un livre de Benoît Collombat et Grégory Mardon

Trente-cinq ans après l’assassinat de Dulcie September, le 29 mars 1988, et après la tentative, très récente, et achoppée de rouvrir son procès en France, Benoit Collombat, journaliste à la cellule investigation de Radio France, et Grégory Mardon, dessinateur, signent la bande dessinée Dulcie du Cap à Paris, enquête sur l’assassinat d’une militante anti-apartheid. L’opus de près de 300 pages retrace les coulisses d’une enquête de dix ans auprès des principaux acteurs de l’affaire. L’engagement pris par la France aux Nations Unies, en 1977, en signant la résolution 418 du Conseil de Sécurité afin d’isoler politiquement et économiquement le régime ségrégationniste d’apartheid de Pretoria, n’a pas mis fin aux relations économiques entre les deux pays.

Benoit Collombat et Grégory Mardon, Dulcie du Cap à Paris, enquête sur l’assassinat d’une militante anti-apartheid, Futuropolis, 2023.

Qui est Dulcie September ?

Figure peu connue voire oubliée de l’histoire française et sud-africaine, Dulcie September a embrassé, très jeune, une carrière d’enseignante. Catégorisée comme « métisse du Cap », elle est témoin des conséquences désastreuses des lois de l’éducation bantoue qui instituent la ségrégation dans le système scolaire sud-africain. Parallèlement à l’enseignement, elle s’engage dans le militantisme auprès du mouvement Yu Chi Chan Club, groupe d’inspiration maoïste, qui deviendra le National Liberation Front (NLF).

Un peu moins d’un an après avoir rejoint le Front, elle est arrêtée et condamnée à cinq ans de prison. À sa sortie, elle est bannie de la vie publique, ne peut plus circuler librement dans le pays et ne peut plus exercer son métier d’enseignante. Elle choisit alors l’exil, en Angleterre d’abord, puis à Lusaka en Zambie, où elle se rapproche des mouvements de résistance de la diaspora sud-africaine. À la fin de l’année 1983, elle est nommée responsable du bureau parisien de l’African National Congress (ANC), le parti de Nelson Mandela, après que François Mitterrand, élu Président, autorise l’installation du mouvement de libération sur le territoire français. À ce poste, qu’elle occupe jusqu’à sa mort en 1988, elle mène des campagnes de sensibilisation et se déplace dans toute la France pour parler du terrible quotidien des communautés noires en Afrique du Sud soumis à un régime criminel. Elle s’exprime à la télévision française où une même sempiternelle question lui est posée : « l’ANC doit-elle être considérée comme une organisation terroriste ? ». De manière franche, elle répond aux journalistes que « les vrais terroristes sont le régime raciste d’apartheid d’Afrique du Sud et leurs lois ségrégationnistes. »

En parallèle de ses campagnes d’information sur l’apartheid sud-africain, Dulcie September enquête sur les trafics d’armes et les projets de collaboration militaire et nucléaire menés par des entreprises françaises (que des réseaux protègent au sommet de l’État). Force est de constater que son travail d’enquête et ses rencontres dérangent alors. L’ouvrage considère qu’elle en savait sans doute trop au moment où le régime d’apartheid s’essoufflait sous le poids des campagnes mondiales de boycott économique. En 1988, année de son assassinat, les responsables de l’ANC commencent à préparer leur partenariat économique, avec les entreprises qui collaboraient déjà avec le régime sud-africain d’apartheid. Surveillée et suivie, Ducie September tente, en vain, d’obtenir une protection policière. Elle sera assassinée à quelques mois de l’élection présidentielle française marquant le début du second mandat de François Mitterrand.

Figure effacée de l’histoire de l’Afrique du Sud et de la France, de nombreux hommages lui ont pourtant été rendus. Peu après sa mort, Jean-Michel Jarre lui dédie une chanson portée sur scène par un chœur de femmes africaines. Puis, en mars 2019, l’ONG Open Secrets (dont la mission est de demander au secteur privé de rendre des comptes pour les crimes économiques et les violations des droits humains durant l’apartheid) lance un podcast de huit épisodes intitulé « Who killed Dulcie ? ». Un an plus tôt, le directeur de l’ONG Hennie Van Buren, autre personnage clé de la bande dessinée de Collombat et Mardon,
avait exposé les réseaux transnationaux de criminalité et de vente d’armes dans son opus de plus
de 400 pages – Apartheid Guns and Money où il consacre un chapitre entier à l’assassinat de Dulcie
September.

Hennie Van Buren, Apartheid Guns and Money : A Tale of Profit. Oxford, C. Hurst and Company Publishers Limited, 2019.

En 2021, le mouvement de soutien à September se prolonge avec la sortie du film documentaire du réalisateur sud-africain Enver Samuel, Murder in Paris. Le film retrace des parties de la vie de l’activiste tout en interrogeant plusieurs pistes ayant conduit à son meurtre. Une campagne de sensibilisation, ainsi qu’une pétition, sont lancées en ligne sous le hashtag #justicefordulcie et #mercidulcie. En parallèle, le film est projeté et suivi de discussions dans les écoles sud-africaines pour faire vivre ses combats – tout aussi contemporains – auprès des jeunes générations.

Benoit Collombat et Grégory Mardon, Dulcie du Cap à Paris, enquête sur l’assassinat d’une militante anti-apartheid, Futuropolis, 2023, p. 23.

Réinscrire les combats de Dulcie September au centre de l’intrigue

La bande dessinée s’inscrit dans la lignée de ces hommages et fait figure d’acte de justice réparatrice à plusieurs titres. Tout d’abord, rappelons que, côté français, la majorité des archives autour de l’affaire sont toujours scellées, empêchant la famille de Dulcie September d’avoir accès à ses cahiers et travaux. Dans leur bande dessinée, Collombat et Mardon prennent soin de mettre en valeur le travail d’enquête et d’écriture de September, qu’il soit reconstitué ou raconté par ses proches collaborateurs. Jacqueline Dérens, ancienne militante contre l’apartheid, fondatrice de l’association Rencontre nationale avec le peuple d’Afrique du Sud (RENAPAS), est d’ailleurs l’un des principaux protagonistes du livre. Elle a été l’une des collaboratrices les plus proches de September pendant son séjour en France et, comme le rappelle Colombat dans de nombreuses interviews données depuis la parution de la bande dessinée, elle en a été l’élément déclencheur. Elle avait publié, en 2013, une biographie de September retraçant son engagement politique de l’Afrique du Sud à son mandat au sein de l’ANC en France.

Jacqueline Derens, Dulcie September, Le Cap 20 août 1935-Paris 29 mars 1988 – Une vie pour la liberté, Non Lieu Editions, 2013

Dans la bande dessinée, Dérens évoque les nombreuses pressions que September subissait au quotidien et les précautions qu’elle devait prendre à chacun de ses déplacements. On ne peut qu’admirer, au fil des pages, l’engagement sans faille de la militante pour la cause : la libération du peuple sud-africain.

La bande dessinée lance discrètement un appel à celles et ceux qui s’aventureraient dans l’écriture de ce type de récits. Il rappelle que la voix des activistes ne peut pas être mise en sourdine. Ces récits doivent être aussi documentés avec celles et ceux qui ont été leurs proches fidèles de combat. L’intrigue sur le crime et les suppositions sur ceux qui ont voulu la faire taire à jamais viennent après.

Rappelons qu’en mars 1988, l’assassinat de September avait fait la une de la presse et des journaux télévisés dans une actualité déjà bien chargée par la campagne présidentielle. Néanmoins, la consultation des archives de l’Institut National de l’Audiovisuel (INA) nous montre qu’aucune chaîne de télévision n’avait pris le temps de retracer le parcours ou le travail de Dulcie September – la réduisant à une statistique dans la longue liste des personnes assassinées qui portaient haut le combat de l’ANC. September est pourtant l’unique membre du mouvement à avoir été assassinée hors du continent africain et, qui plus est, à Paris, lieu hautement symbolique de la diplomatie européenne et de promotion des droits humains.

Les enjeux autour de la mémoire de Dulcie September nous renvoient aussi à la place des femmes activistes dans un mouvement anti-apartheid assez masculin et plutôt sexiste. L’histoire triomphante de l’ANC a retenu davantage les actes de bravoure des hommes, mettant moins en valeur le combat de nombre de femmes qui dénonçaient des violences au sein du parti. Elles sont nombreuses à avoir fait preuve d’autant de courage que September et à avoir même perdu la vie, comme ce fut le cas d’autres femmes exilées comme Ruth First et Jeanette Schoon par exemple.

Benoit Collombat et Grégory Mardon, Dulcie du Cap à Paris, enquête sur l’assassinat d’une militante anti-apartheid, Futuropolis, 2023, p. 159.

Une histoire diplomatico-postcoloniale

La bande dessinée travaille à battre en brèche l’idée que la France aurait été tout de suite acquise à la cause de Nelson Mandela. Cette France qui en 1990, au cours de sa tournée mondiale, le célébrait en grande pompe après son élection comme président de la nouvelle nation arc-en-ciel, a aussi masqué, le plus possible, toute trace de sa complicité passée avec le régime d’apartheid. Certains soutiens politiques et économiques se sont à peine cachés, de concert avec des groupes qui à l’Assemblée Nationale et au Parlement européen qui affirmaient ouvertement leur accointance politique et morale avec la régime sud-africain. Citons, par exemple, le Courrier Austral Parlementaire, publication épisodique considérée comme l’organe du lobby pro-apartheid en France., Ces soutiens, insiste la bande dessinée, dépassaient largement le clivage droite-gauche. Preuve à l’appui, une partie du discours de September du 31 janvier 1988 où elle confronte les sympathisants de gauche devant le Congrès du mouvement anti-apartheid, proche du Parti Socialiste, y est fidèlement retranscrit. Face à ceux qui devaient être ses collaborateurs, elle s’indigne : « ce n’est pour moi ni le moment ni l’endroit d’avoir une confrontation publique, mais la question fondamentale que je pose ici, à vous tous, est la suivante… le mouvement anti-apartheid soutient-il l’ANC comme le mouvement de libération du peuple sud-africain reconnu comme tel non seulement dans le monde entier, mais avant tout par le peuple sud-africain lui-même ? » Elle avait conscience du double langage et de la nécessité de rappeler qu’elle devait rester la première interlocutrice dans le dialogue entre la France et l’Afrique du Sud en préparation d’une démocratie post-apartheid.

La bande dessinée souligne toutefois que ces relations allaient bien plus loin qu’une coopération strictement bilatérale entre les deux pays. A l’image d’une toile d’araignée qui s’étend tout au long du récit, les rapports avec l’Afrique du Sud révèlent comment les forces économiques et les institutions françaises gardent des rapports privilégiés avec des pays africains et européens qui lui servent de relais. Exhumant une archive peu connue, Collombat révèle un entretien avec Aimé Habib, membre du parti communiste réunionnais qui a travaillé en collaboration étroite avec Paul Vergès, fondateur du même parti qui a été grand soutien financier de l’ANC. Habib explique qu’au moment où Vergès avait été élu député européen, on lui avait confié la mission d’enquêter sur l’utilisation des ports de la Réunion comme pivots pour contourner l’embargo. Les vannes utilisées dans les centrales nucléaires françaises étaient estampillées produits réunionnais pour être acheminées en toute sécurité et en toute impunité vers l’Afrique du Sud. 

C’est sans doute l’une des plus grandes forces de la bande dessinée. Collombat, devenu personnage–narrateur de cette enquête, nous immerge dans l’intimité de ses rencontres avec tous ces acteurs, qu’elles soient de visu ou non. Oscillant entre un discours didactique et malicieux, donnant à voir non sans humour les preuves de mauvaise foi de certains des témoins, Collombat et Mardon font de cette histoire diplomatico-postcoloniale, un récit à taille humaine. Les lecteurs partagent leurs émotions, leurs épiphanies tout comme leurs agacements. Cette méthodologie donne de la force à la trame narrative, car les lecteurs ne sont jamais mis à distance avec l’enquête, bien au contraire, les angles choisis font souvent d’eux des membres à part entière de la conversation. On y apprécie d’ailleurs l’ironie qui transpire dans de nombreuses planches – comme dans ce dessin exquis de poupées russes pour représenter les associations amicales françaises du régime sud-africain. Cette ironie a sans doute servi aux auteurs de rempart face au manque criant d’humanité des politiques et industriels français devant la gravité des évènements en Afrique du Sud et la primauté donnée à l’argent sur le reste.

Benoit Collombat et Grégory Mardon, Dulcie du Cap à Paris, enquête sur l’assassinat d’une militante anti-apartheid, Futuropolis, 2023, p. 88.

Recréer des archives pour pallier le manque de justice

L’enquête s’intéresse à tous les protagonistes laissant la possibilité au lecteur de se faire sa propre opinion. Le récit est juxtaposé en contre-champ par la reconstitution minutieuse par le dessinateur des archives qui dormaient dans les boites scellées et classées secret défense de l’État. Ces archives – cartes, lettres, emails, communiqués, extraits de journaux, conversations téléphoniques, SMS sont un gage de l’exemplarité et du sérieux de l’investigation menée. Contrairement à l’enquête bâclée par la justice de l’époque, Collombat et Mardon refusent toute approximation, vérifient les informations au peigne fin. Avec beaucoup d’inventivité, ils se servent de toutes les possibilités créatives offertes par la bande dessinée pour exposer une à une les pièces à conviction à un lecteur devenu juré d’un procès imaginaire où les intouchables viennent s’expliquer à la barre. Dans la deuxième partie du récit, le lecteur appréciera d’être immergé dans la psyché de l’auteur-enquêteur Collombat qui, de témoignage en témoignage, avance dans sa recherche de la vérité.

Le noir et blanc et les plans clair-obscur inscrivent l’enquête dans une esthétique des films noirs policiers de l’entre-deux-guerres. Les nombreuses scènes de rencontre dans les rues et cafés parisiens replacent aussi la ville-lumière au centre des zones d’ombre de cette enquête officiellement classée sans suite.

Le choix d’ouvrir les premières pages de la bande dessinée par la scène du meurtre, accompagnée d’extraits de l’autopsie permet d’ailleurs d’évacuer ce qui aurait pu s’étaler sur des dizaines de page dans d’autres récits plus racoleurs. Collombat et Mardon y posent l’éthique de leur engagement face à l’affaire : la trame narrative s’ouvre au fur et à mesure. Elle interroge ceux qui auraient pu être les commanditaires et qui avaient tout intérêt à faire taire la voix de September. La piste du crime passionnel, un féminicide classique, sera un temps évoquée. On ne tue pas tant une activiste pour les histoires qu’elle pourrait raconter dans le présent, que ce qu’elle pourra divulguer dans le futur. L’intransigeante Dulcie September allait aussi gêner dans la construction de l’Afrique du Sud post-apartheid. Voilà la leçon à retenir de ce magnifique ouvrage.

On assiste au fil des pages à une guerre des réécritures de l’histoire, de ceux qui ont dû se réinventer afin que leur réputation et leur héritage ne soient pas entravés par les tâches indélébiles d’une collaboration peu morale avec le régime d’apartheid. La difficulté de rouvrir les archives et le procès pour Dulcie September viennent sans doute de là.

Aujourd’hui, reste l’espoir que d’autres livres dans la veine de celui-ci honorent le travail d’activistes qui eux aussi ont beaucoup perdu en défendant leurs idéaux de justice et d’égalité. Cette bande dessinée est une nouvelle étape pour que l’histoire de September existe dans les mémoires collectives françaises et sud-africaines à jamais entremêlées. Le livre insiste pour qu’enfin la justice française réponde aux demandes d’appel des familles et des proches afin que, de leur vivant, les nombreuses zones d’ombre qui planent encore sur l’assassinat de Dulcie September puissent disparaitre.

Pour citer cet article

Léonard Cortana, « Dulcie. Du Cap à Paris, enquête sur l’assassinat d’une militante anti-apartheid, un livre de Benoît Collombat et Grégory Mardon », RevueAlarmer, mis en ligne le 10 janvier 2024,
revue.alarmer.org/dulcie-du-cap-a-paris-enquete-sur-lassassinat-dune-militante-anti-apartheid-un-livre-de-benoit-colombat-et-gregory-mardon/

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