23.04.20 Intersectionnalité

En France hexagonale, au cours de la quinzaine d’années écoulée, l’intersectionnalité s’est imposée comme une notion incontournable dans les milieux militants anticapitalistes et antiracistes, dans les départements de sciences humaines et sociales et au sein des réseaux situés entre ces deux espaces. L’usage qui est fait de l’intersectionnalité se veut généralement à la fois analytique et politique. Le premier objectif de ceux et celles qui emploient cette notion est de reconnaître que s’articulent toujours différents rapports sociaux de domination, d’exclusion ou de marginalisation : sexisme, racisme, exploitation des classes laborieuses, homophobie ou encore validisme. Pour les militants et certains chercheurs, le second objectif est de concevoir et de mettre en œuvre des pratiques politiques visant l’abolition ou, à tout le moins, l’infléchissement de ces rapports de domination.

JAUNAIT Alexandre et CHAUVIN Sébastien,. « Intersectionalité », in ACHIN C. et BERENI L. (dir.), Dictionnaire genre & science politique : concepts, objets, problèmes, Paris, Sciences Po Les Presses, p. 286-297, 2013.

La notion d’intersectionnalité a été forgée en 1989 par la juriste africaine américaine Kimberlé Crenshaw qui remarquait que, aux Etats-Unis, la spécificité des expériences vécues par les femmes issues de minorités ethnoraciales n’était pas prise en compte. Les associations communautaires représentant les populations auxquelles ces femmes étaient censées appartenir ne tenaient pas compte des logiques de domination liées au genre. Parallèlement, les organisations féministes censées parler au nom de toutes étaient majoritairement blanches et n’abordaient pas le racisme. L’intersectionnalité signale ces points aveugles afin que ces situations de minoration multiple soient considérées, notamment sur le plan des droits civiques et de la lutte contre les discriminations .

CRENSHAW Kimberlé,. « Mapping the Margins: Intersectionality, Identity Politics, and Violence against Women of Color », Stanford Law Review, 43 (6), p. 1241-1299. DOI : 10.2307/1229039, 1991.

Les travaux de K. Crenshaw s’inscrivent dans une histoire longue de la lutte pour l’égalité des descendant·e·s de captif·ve·s africain·e·s mis en esclavage aux Etats-Unis .

Sojourner Truth, Library of Congress

Après l’abolition de l’esclavage (1865) et une période temporaire dite de reconstruction censée favoriser cette égalité, la confiscation de leurs droits civiques à la fin du XIXe siècle soulève à la fois la question raciale et celle du genre . En effet, les femmes américaines de toutes couleurs de peau n’acquerront le droit de vote qu’après 1920. La question pour les femmes africaines américaines politisées se posait donc de savoir comment lutter pour l’égalité des sexes dans un contexte raciste et pour l’égalité raciale au sein de cercles africains américains non moins sexistes et patriarcaux que le reste de la société états-unienne. À partir des années 1970, après le mouvement pour les droits civiques, c’est cette articulation entre racisme et sexisme qu’analysent les autrices et militantes Angela Davis, Audre Lorde et bell hooks pour ne citer que les plus connues. Militante féministe et lesbienne, A. Lorde ajoute à ces réflexions des considérations sur l’homophobie.

Photographie de Bettye Lane, « International Women’s Year march », 12 mars 1977. Source : Schlesinger Library on the History of Women in America, Radcliffe Institute.

hooks bell, [1981], Ain’t I a woman: Black women and feminism, London, Pluto Press, 1990

ROLLAND-DIAMOND Caroline, Black America :  une histoire des luttes pour l’égalité et la justice, XIXe-XXIe siècle. 1 vol. Paris, la Découverte, 2016.

Les minuscules sont conformes à la pratique de bell hooks elle-même.

Au-delà donc de la généalogie précise des approches intersectionnelles, le principe qui les sous-tend enjoint à penser l’intersectionnalité à des périodes historiques qui précèdent de loin aussi bien l’émergence de la notion que ses usages sociaux et politiques. Que les acteur·rice·s principalement concerné·e·s aient pensé ou non leur situation en des termes analogues, il devient possible de réexaminer leurs trajectoires et les relations ou rapports sociaux qui sont plus généralement à l’œuvre.

En France, c’est par le truchement des cercles militants et universitaires féministes que la notion d’intersectionnalité à proprement parler a été introduite dans les débats académiques et politiques, notamment à partir des années 2000. Au sein de certains syndicats d’extrême gauche tel que Sud Education 93 et de mouvements antiracistes dits politiques comme le collectif Mwasi, en découdre avec un universalisme républicain rétif à la reconnaissance de la dimension véritablement raciale de certains rapports sociaux inégalitaires signifie poser simultanément la question du racisme ainsi que celle du sexisme et, dans certains cas, celle des rapports de classe. L’idée d’une nécessaire « convergence des luttes » s’est ainsi imposée.

BACCHETTA Paola et FALQUET Jules, « Introduction ». Les cahiers du CEDREF. Centre d’enseignement, d’études et de recherches pour les études féministes, no 18 (1 décembre 2011) p. 7‑40.

Des critiques et désaccords divisent néanmoins militants et chercheurs dont les approches sont souvent toutes catégorisées comme intersectionnelles. Jugeant trop mécanique et culturaliste l’intersectionnalité telle que K. Crenshaw la définit, la sociologue française matérialiste Danièle Kergoat estime que les rapports de domination sont consubstantiels et coextensifs, c’est-à-dire qu’ils s’interpénètrent plus qu’ils ne s’additionnent et évoluent conjointement. L’approche plus appliquée et pragmatique de K. Crenshaw vise une action légale et politique qui part des catégories qui existent et opèrent dans un contexte social donné. Celle de D. Kergoat relève d’une sociologie se voulant certes engagées et critiques mais qui cherche, à première vue et en premier lieu, une compréhension des rapports sociaux, ce qui rend la démarche beaucoup moins programmatique. C’est néanmoins par rapport à d’autres enjeux que les tenants de ces deux approches s’opposent. Tandis que D. Kergoat reproche une forme de culturalisme et de schématisme à K. Crenshaw, différents chercheurs, dont la canadienne Sirma Bilge, condamnent une tendance, chez D. Kergoat, à accorder le primat à la classe. Elles et ils y voient une tentative d’esquiver ou à tout le moins de minimiser la question de la race, non pas au nom d’un républicanisme mais d’une orthodoxie marxiste.

Pancarte dans une manifestation contre les violences sexistes, 24 novembre 2018. Source : Flickr.

KERGOAT Danièle, « Dynamique et consubstantialité des rapports sociaux », in DORLIN Elsa (éd.), Sexe, race, classe. Pour une épistémologie de la domination, actes du 5e Congrès Marx international (Paris-Nanterre, 2007), Paris, PUF, p. 111-125, 2009. GALERAND Elsa et KERGOAT Danièle, « Consubstantialité vs intersectionnalité ? À propos de l’imbrication des rapports sociaux ». Nouvelles pratiques sociales 26, no 2 (2014), pp. 44‑61. https://doi.org/10.7202/1029261ar.

À la suite des philosophes latino-américains théoriciens du décolonial (notamment Annibal Quijano, Enrique Dussel et Walter Mignolo), différents mouvements académiques, militants ou encore artistiques cherchent à trouver à la fois des outils analytiques et un mode d’action politique détachés de l’hégémonie occidentale en vue d’une véritable décolonisation. Les théoriciens du décolonial estiment que même si certaines approches postmodernistes et le marxisme sont critiques de la modernité occidentale et/ou de l’économie de marché, elles demeurent insuffisantes en ce qu’elles sont nées en Occident pour penser des situations propres aux aires culturelles qu’il recouvre . La conférence de Bandung (1955) et l’œuvre de penseurs militants issus des pays du Sud anciennement colonisés, tels que (pour ce qui concerne la France) Frantz Fanon (1925-1961) et Aimé Césaire (1913-2008), sont considérés comme le point de départ d’une action et d’une pensée décoloniales. Elles se fondent sur une mise en lumière des limites épistémiques et politiques des approches eurocentrées pour penser et résoudre les difficultés spécifiques auxquelles sont confrontées ces régions.

MIGNOLO Walter. La désobéissance épistémique: rhétorique de la modernité, logique de la colonialité et grammaire de la décolonialité. Traduit par Yasmine Jouhari et Marc Maesschalck. Bruxelles, Belgique, Pays multiples, 2015.

CESAIRE Aimé, Lettre à Maurice Thorez, Paris, « Présence africaine » (Impr. Union), 1956. FANON Frantz, SARTRE Jean-Paul, CHERKI Alice, et CHERKI Mohammed HARBI, Les damnés de la terre. La Découverte-poche (Paris), ISSN 1272-1492 

Dans une logique analogue, des penseurs activistes et/ou académiques féministes, post- ou décoloniaux et queer critiquent les institutions et politiques qui mobilisent des catégories et des normes sexuelles et de genre occidentales dans le but de venir en aide aux femmes et aux minorités sexuelles des pays non occidentaux. Outre l’idéologie du progrès sur laquelle ces démarches se fondent en réinstaurant ainsi une dichotomie entre des pays du Nord, blancs modernes et émancipés, d’une part, et des populations non-blanches et extra-occidentales, archaïques à émanciper, d’autre part, ces formes d’ingérences ont également ceci de problématique qu’elles imposent souvent des manières eurocentrées de penser et de nommer. Parallèlement à cette dimension géopolitique de la domination épistémique occidentale est aussi dénoncée la marginalisation des minorités ethno-raciales au sein des pays européens et nord-américains. Les mécanismes sociologiques qui expliquent un accès inégal aux ressources pour les plus démunis, parmi lesquels les minorités ethno-raciales tendent à être surreprésentées, conduisent aussi à leur exclusion de certains cercles d’action politique.

Signifiant initialement « bizarre » en anglais, l’adjectif queer a été utilisé comme insulte pour désigner les hommes homosexuels puis réapproprié dans une logique d’inversion du stigmate. Toutefois, queer représente également un mouvement qui se caractérise par une volonté de valoriser une identification alternative à celles, plus hégémoniques, de gaie et de lesbienne. L’idée est que « l’identité gaie » est liée à une subculture marchandisée, surtout accessible à des hommes de classes moyennes et plus aisées. Elle s’est graduellement normalisée depuis les années 1970 et tend de plus à s’imposer à l’échelle internationale. Cette normalisation va de pair avec une nouvelle normativité qui impose comme modèle des manières de vivre sa sexualité et son identité de genre. Le mouvement queer vise à déstabiliser ces formes de catégorisation tout en faisant valoir une diversité d’identifications qui existe à la marge et au sein de populations plus défavorisées. Ces identifications interrogent souvent les oppositions rigides entre homme/femme et homo/hétéro. Voir BUTLER Judith, Trouble dans le genre. Le  féminisme et la subversion de l’identité. Traduit par Cynthia Kraus. Paris, La Découverte, 2005 et DRUCKER Peter, « The Fracturing of LGBT Identities under Neoliberal Capitalism », Historical Materialism 19, no 4 (1 janvier 2011) pp. 3‑32. Une traduction est disponible dans la revue Période en ligne à cette adresse http://revueperiode.net/la-fragmentation-des-identites-lgbt-a-lere-du-neoliberalisme/;

MURRAY D. A. B. Opacity: gender, sexuality, race, and the « problem » of identity in Martinique. New York, P. Lang, 2002. MASSAD Joseph Andoni, Desiring Arabs. Chicago, Etats-Unis d’Amérique, Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande du Nord, The University of Chicago press, 2007. MOHANTY Chandra Talpade, « Sous le regard de l’Occident : recherche féministe et discours colonial », in DORLIN Elsa (dir.), Sexe, race, classe. Pour une épistémologie de la domination, actes du 5e Congrès Marx international (Paris- Nanterre, 2007), Paris, PUF, p. 145-182, 2009.

BACCHETTA Paola, « Co-Formations : des spatialités de résistance décoloniales chez les lesbiennes « of color » en France ». Genre, sexualité & société, no 1 (29 juin 2009).

Manifestation à Paris le 8 mars 2019. Jeanne Menjoulet. Source : Flickr

Aussi en France des mouvements féministes, gais et lesbiens et antiracistes historiques sont-ils critiqués pour être presque exclusivement blancs et non représentatifs, en défendant un universalisme qui masque leur références qui ne peuvent être que culturellement situées . Les controverses récurrentes liées au port du voile soulèvent des réflexions du même ordre. Le fait d’interpréter cette forme d’expression d’une religion ou d’une culture musulmanes uniquement relevant uniquement de l’oppression sexiste rend inaudible la voix des femmes qui le portent tout en s’identifiant comme féministes. Dans le même temps, en dépit de l’existence de mouvements réactionnaires et hétéro-sexistes qui se réclament de l’islam, cette analyse univoque du port du voile contribue à la popularisation de l’idée selon laquelle il existe un sexisme atavique à une population minoritaire stigmatisée sur la base de son phénotype et de ses pratiques culturelles et religieuses réelles ou fantasmées .
L’ensemble des débats soulevés par l’intersectionnalité n’épargne pas le champ universitaire. S. Bilge argue par exemple que, en Amérique du Nord comme en Europe, la popularisation de cette notion a surtout profité à des autrices blanches qui s’approprieraient la notion à leur avantage, sans reconnaître ni citer les autrices minoritaires et en excluant la question raciale au profit de celle du genre. Cette tendance, que S. Bilge nomme, à la suite de Nacira Guénif-Souilamas, le « blanchiment », incarnerait le nouveau danger contre lequel il faudrait se prémunir. Le « blanchiment » représente pour elle une dépolitisation de la notion d’intersectionnalité pour n’en faire qu’un outil méthodologique de recherche acritique, dans des cercles académiques privilégiés et très majoritairement voire exclusivement blancs.

NOËL-THOMASSAINT Fania. Afro-communautaire : appartenir à nous-mêmes. Paris, Éditions Syllepse, 2019. VERGES Françoise, Un féminisme décolonial. Paris, La fabrique, 2019.

GUENIF SOUILAMAS Nacira, et MACE Éric, Les féministes et le garçon arabe. La Tour-d’Aigues (Vaucluse), Éd. de l’Aube, 2004. HAMEL Christelle, « La sexualité entre sexisme et racisme : les descendantes de migrant·e·s du Maghreb et la virginité », Nouvelles Questions Féministes, 25 (1), p. 41-58, 2006. DOI : 10.3917/nqf.251.0041.

Bien que la notion d’intersectionnalité provienne de la tradition du féminisme noir, en France, ses usages politiques et sociaux reflètent davantage des tensions liées à la race. C’est sans doute ce qui explique que sa dissémination fasse suite à (tout en s’articulant avec) l’intensification des débats politiques et académiques autour de ladite question raciale, abondamment médiatisés à la suite des émeutes urbaines de 2005 . Au-delà de la race, l’intérêt heuristique majeur des approches intersectionnelles tient au fait qu’elles permettent de penser l’articulation des différentes formes de domination pour révéler des dynamiques sociologiques qui ont pu et continuent sans doute en partie à échapper à l’attention des chercheurs, des militants et des organisations et institutions politiques. L’enjeu est désormais de veiller à ce que pratiquer l’intersectionnalité ne devienne pas une simple norme ou injonction. Sans quoi, il ne s’agira plus que d’une forme d’affichage de convictions servant à se présenter comme (tout en s’auto-congratulant d’être) d’autant plus engagé·e, radical·e et, de ce fait, louable qu’on est à la fois anticapitaliste, anti-sexiste, antiraciste, anti-homophobie etc. Les chercheurs comme les militants risquent alors de se limiter à des discussions essentiellement théoriques avec ou contre des collègues, dans un entre-soi sociologique déconnecté des populations à qui l’intersectionnalité est censée bénéficier.

FASSIN Didier. « L’intervention française de la discrimination ». Revue française de science politique 52, no 4 (2002), pp. 403‑23. FASSIN Didier FASSIN Éric (dir.), De la question sociale à la question raciale: représenter la société française. Paris, La Découverte, 2009.

Un deuxième risque concerne la tentation d’appliquer de manière caricaturale une grille de lecture intersectionnelle pour dénoncer les « vieux mâles blancs hétérosexuels et bourgeois » voire des « féministes blanches » opposés à des « femmes et queer racisé·e·s et/ou prolétarisé·e·s ». Il serait dommage qu’en réduisant ainsi l’intersectionnalité à des slogans, certes efficaces, et que sous prétexte de réaliser une analyse systémique des différents rapports de domination imbriqués, on en vienne à une lecture simpliste et réifiante. Car, en effet, si l’on parle de rapports sociaux de domination, il est nécessaire de rendre compte de leur origine, de leur mécanisme et de leur nature. Les populations qui vivent véritablement (et parfois en même temps) le racisme, le sexisme, l’homophobie et l’exploitation capitaliste, ne constituent pas pour autant des groupes ou des communautés clairement identifiées dont les « identités » seraient limitées à leur « race », à leur genre, à leur orientation sexuelle et à la classe sociale à laquelle elles appartiennent ou encore à une quelconque combinaison schématique de ces variables. Avant d’être une solution, les approches intersectionnelles cristallisent donc d’abord un questionnement et un défi pour une meilleure compréhension de mécanismes complexes en vue d’une transformation sociale et politique.

Pour aller plus loin

Kimberlé Crenshaw en 2017, vidéo en anglais.
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