20.02.20 Xénophobie

Naissance d’un néologisme

Les mots « xénophobie », « antisémitisme », « racisme » désignent différents aspects de ce qu’on appelle généralement la « haine de l’Autre ». Tous les trois sont apparus dans la langue française entre 1880 et 1900, c’est-à-dire au moment où la IIIe République a mis en place les institutions démocratiques qui structurent toujours notre régime politique. Trois éléments essentiels le caractérisent : l’intégration de l’ensemble des citoyens au sein de l’Etat national, le triomphe du régime parlementaire et la liberté de la presse.

L’une des grandes difficultés que rencontre le chercheur tient au fait que ces mots ont été forgés dans le cadre des luttes politiques de cette époque. A ce titre, ils véhiculent des jugements de valeur que le savant ne peut pas reprendre à son compte, même s’il partage, en tant que citoyen, la morale humanitaire qui condamne ces discours de haine. Lorsqu’un chercheur essaie de comprendre ces discours pour pouvoir les expliquer, il peut être accusé de vouloir les justifier. Ce risque est d’autant plus grand que ceux qui s’affrontent sur ces questions dans l’espace public s’approprient constamment les travaux des spécialistes pour tenter de légitimer leur point de vue.

Une autre difficulté qui découle de l’origine polémique des mots « antisémitisme », « racisme » et « xénophobie » tient au fait qu’ils sont utilisés, le plus souvent, pour assigner une identité aux individus qui sont mis en cause. Cette logique dénonciatrice aboutit à affirmer que telle ou telle personne est raciste, antisémite ou xénophobe, alors que la recherche scientifique doit se contenter de qualifier des discours, des comportements, des programmes politiques, etc.

Quand on examine l’usage de ces termes sur la longue durée, on constate qu’ils ne sont pas séparés par des frontières conceptuelles strictes. « Xénophobie », « racisme », « antisémitisme » sont trois mots qui servent à qualifier le rejet de celui qui est ou perçu comme étranger ou différent. Les explications avancées pour expliquer ce type de comportement sont souvent les mêmes. On invoque les stéréotypes, les préjugés, la peur de l’altérité, mais aussi les intérêts de ceux qui veulent justifier leurs privilèges et parfois leurs crimes. Ces discours de haine sont efficaces sur le plan émotionnel car ils sont construits sur un clivage entre « eux » et « nous ». Ce qui différencie l’antisémitisme, le racisme et la xénophobie, c’est surtout la définition de ce « eux », ceux qui en raison de leur religion, leur race ou leur nationalité sont mis hors du « nous ». Plus précisément, l’antisémitisme dérive d’un clivage religieux hérité du Moyen Âge (juif/chrétien) reformulé en termes racialistes/racistes à partir du XIXe siècle ; le racisme se construit principalement sur une dualité de couleur de peau. Le terme xénophobie lui est privilégié encore aujourd’hui quand le rejet est fondé non pas sur les critères de religion ou de race, mais sur le statut même d’étranger.

Dans le cadre de cette notice, je me concentrerai sur la manière dont ce terme a été utilisé à différentes époques dans notre espace public. Le mot « xénophobie », apparaît pour la première fois dans un dictionnaire lors de l’édition du Nouveau Larousse Illustré datée de 1904-1907. Il ne sera officialisé par l’Académie Française que dans la huitième édition de son dictionnaire datée de 1935.
Ceux qui se sont penchés sur l’histoire du mot précisent fréquemment qu’il est dérivé du néologisme « xénophobe » dont l’invention est attribuée à Anatole France dans son roman Monsieur de Bergeret à Paris, daté de 1901, où il s’en prend aux « misoxènes, xénophobes, xénoctones, et xénophages ». En réalité, un examen attentif de la presse de l’époque prouve que le terme « xénophobie » avait déjà été utilisé dans un article du Figaro daté du 5 juin 1895, afin de caractériser le comportement d’un parti politique roumain qui avait écrit sur son drapeau « la Roumanie aux Roumains ».

Pierre Villard, « Naissance d’un mot grec en 1900 : A. France et les xénophobes. », Mots, 1984, n° 8, p. 191-195. https://www.persee.fr/doc/mots_0243-6450_1984_num_8_1_1147

La lecture des journaux de l’époque montre aussi que le couple xénophobe/xénophobie s’est imposé dans le vocabulaire courant avant la publication du roman d’Anatole France. La véritable naissance du mot date des mois de juillet-août 1900. Toute la presse rend compte à ce moment-là de la révolte des Boxers en Chine. Ce mouvement politique – qui combat à la fois les colons étrangers et le pouvoir féodal de la dynastie mandchoue des Qing – finit par assiéger les légations étrangères présentes à Pékin, avant d’être violemment réprimé par les huit nations alliées contre la Chine (dont la France). Le terme xénophobie est à nouveau utilisé massivement par la grande presse en 1907-1908 pour dénoncer les révoltes contre la domination française au Maroc, résistance présentée comme une illustration de la « haine de l’étranger ».

Ces deux exemples montrent que les mots xénophobe/xénophobie ont fait irruption dans la langue française pour discréditer les luttes contre la domination qu’exerçait la France dans des pays formellement indépendants, mais placés de fait sous la tutelle des puissances coloniales. Dans les journaux de la Belle Époque, les autres articles qui évoquent la « xénophobie » relèvent tous de la « politique extérieure ». Des exemples sont mentionnés à propos de la Roumanie, du Venezuela, du Japon, etc, mais jamais en France. La Libre Parole, le quotidien d’Edouard Drumont, avait pourtant comme sous-titre « la France aux Français ». Maurice Barrès avait été élu député en 1893, avec un programme intitulé « Contre les étrangers ». Il fut reçu à l’Académie française après avoir publié un livre ayant pour titre Scènes et doctrine du nationalisme (1902). Mais ces discours ne sont jamais présentés par la presse de l’époque comme des exemples de xénophobie. De même, ce terme n’est alors jamais utilisé pour qualifier les agressions visant les travailleurs immigrés, Belges et Italiens notamment. On constate qu’il n’y a pas de différence sur ce point entre un quotidien comme l’Humanité et les autres titres de la presse parisienne.

En situant dans un roman d’Anatole France – un écrivain connu pour son engagement dans le camp dreyfusard – l’origine du mot xénophobie, on a accrédité l’idée que ce terme se serait imposé dans le cadre du combat républicain pour les droits de l’homme, alors qu’en réalité il a d’abord servi à discréditer les résistances contre le pouvoir colonial français.

Après la Première Guerre mondiale, le terme est de plus en plus souvent utilisé pour désigner les dérives nationalistes qui se produisent en Europe : en Grande-Bretagne, en Russie, en Allemagne et l’on commence à l’évoquer pour la France. Toutefois, l’on constate que « xénophobie » est progressivement supplanté par un mot nouveau : « racisme », utilisé d’abord à propos de l’Allemagne, puisque le parti nazi se présente lui-même explicitement comme un parti raciste.

Un nouveau palier dans l’usage du terme « xénophobie » est franchi au début des années 1970. La consultation du catalogue de la Bibliothèque Nationale de France montre que jusqu’en 1972, en effet, ce mot n’avait jamais été utilisé dans le titre d’un livre. A partir de ce moment-là, la xénophobie devient un problème auquel on peut consacrer tout un ouvrage. C’est l’une des conséquences du mouvement de Mai 68 qui a permis un fort développement des luttes antiracistes. Un autre facteur qui va accentuer l’intérêt des chercheurs et des experts pour la xénophobie, c’est la loi du 13 juillet 1990. La Commission nationale consultative des droits de l’homme est tenue, désormais, de publier un rapport annuel qui dresse un état des lieux du racisme, de l’antisémitisme et de la xénophobie en France. Cette prise en charge institutionnelle peut être vue comme l’aboutissement du processus de définition né au début du XXe siècle.

Orientation bibliographique

  • Gérard Noiriel, Le massacre des Italiens. Aigues-Mortes. 17 août 1893, Fayard, Paris, 2010.
  • Gérard Noiriel, Immigration, antisémitisme et racisme en France, Fayard, 2014.
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