18.12.25 « L’inclusion politique des juifs en Occident. Appartenir à la cité, faire communauté », un dossier de la revue Médiévales

Fruit d’une journée d’étude organisée au musée d’Art et d’Histoire du judaïsme en juin 2022 dont la qualité scientifique avait égalé le succès public, ce dossier thématique paru dans la revue Médiévales et dirigé par Claude Denjean, Pierre Savy et Claire Soussen propose une réflexion approfondie sur les modalités d’inclusion politique des juifs en Occident. L’apport global de ce dossier relève des choix épistémologiques et méthodologiques proposés par ses coordinateurs dès l’introduction qui, en prenant à contre-courant certaines tendances historiographiques, permettent réellement de porter un regard renouvelé sur la situation des juifs dans l’histoire occidentale. À travers les neuf contributions qui composent ce dossier se dessine ainsi une inclusion à double niveau qui repose à la fois sur le fait d’appartenir à la cité, et sur le fait de faire communauté. Un double niveau d’inclusion par lequel les juifs purent, tout à la fois, avoir une place dans la société et mener une vie juive.

« L’inclusion politique des juifs en Occident. Appartenir à la cité, faire communauté », Médiévales, n°86, Presses universitaires de Vincennes, 2024, 201 p., pp. 5-135

L’évolution de la place des juifs en Occident

Cette question de l’inclusion politique des juifs en Occident est envisagée sur une longue période qui va de la fin de l’Antiquité jusqu’au XVe siècle, la grande partie des articles portant sur le Moyen Âge, et plus spécifiquement sur la période XIe-XVe siècles. Une telle approche sur le temps long a le grand mérite de permettre d’envisager l’évolution de la définition et de la place des juifs, à la fois comme membres de la société politique de l’Occident médiéval et comme membres d’une communauté distincte.

Un tel arc chronologique donne par ailleurs à comprendre l’importance de certaines césures ou évolutions marquant des changements importants pour les juifs en Occident. Parmi ces dates, deux peuvent être rappelées : l’édit de Caracalla de 212 qui donne à tous les habitants de l’Empire la citoyenneté romaine ; puis le XIe siècle qui, avec la réforme grégorienne, marque l’affirmation de l’Église chrétienne, fondée sur la séparation entre clercs et laïcs, et entre chrétiens et non-chrétiens. Si dans la phase d’affirmation du christianisme, les juifs ne sont qu’un groupe ethnique parmi d’autres, la phase d’affirmation hégémonique de l’Église aboutit à la marginalisation des autres confessions, en particulier celle du judaïsme, réprouvé mais maintenu comme peuple témoin. Au sein de ces grandes phases, certaines contributions permettent une approche plus fine encore de la chronologie, en pointaint certaines dates charnières où se révèlent les rapports de force en présence. La contribution de C. Nemo-Pekelmanétudie ainsi la constitution impériale de 412, Die Sabbato, qui marque la reconnaissance juridique du sabbat et des fêtes juives. Une décision d’autant plus marquante qu’elle s’inscrit dans un contexte d’affirmation de l’Église, notamment en Italie. Depuis le milieu du IVe siècle, les églises romaines et italiennes développent en effet une nouvelle forme de pastorale et de contrôle du temps, marquée par l’affirmation d’une nouvelle liturgie du dimanche, par le calendrier martyrial et par l’attaque de plus en plus forte des fêtes juives et du sabbat. La décision impériale de 412, renouant avec une tradition remontant à l’époque d’Auguste, constitue alors une victoire politique pour les juifs italiens.

Une approche plurielle du champ politique

L’autre intérêt de cette réflexion collective est de souligner la diversité des situations des juifs en Occident. L’ensemble des contributions parcourt en effet une vaste aire géographique, intégrant la couronne d’Aragon, les royaumes de France et d’Angleterre, l’Italie et les villes du monde germanique. Fondé sur un travail précis de contextualisation et sur le souci d’articuler les jeux d’échelle dans les différents espaces envisagés, ce dossier développe une approche fine et complexe de cette histoire, en évitant toute forme d’essentialisation. Ce faisant, il éclaire les différentes modalités d’inclusion politique (fiscalité, serment, participation aux rites collectifs…), les formes de contrats entre les juifs et les pouvoirs politiques, ainsi que la portée des textes législatifs qui les concernent. Marie Dejoux propose ainsi une relecture des ordonnances prises par les rois de France contre les usuriers juifs dans la première moitié du XIIIe siècle. C’est bien par une recontextualisation historique précise qu’elle en redéfinit la nature. Il en ressort que ces textes sont moins normatifs que prescriptifs, et ne visent pas à fixer un statut pérenne, qui aurait attaché les juifs durablement à la glèbe de leur seigneur. En réalité, le statut des juifs a alors une portée plus temporaire et prend surtout sens dans un contexte de compétition seigneuriale, dont l’historienne suggère, malgré tout, que les juifs purent parfois tirer parti.

Envisagé dans sa globalité, le dossier permet de souligner la pluralité des modalités d’inclusion politique des juifs en Occident en fonction des espaces et des époques. La place accordée aux juifs n’est en effet pas la même selon les types d’entités politiques (État impérial, monarchie, ville, ensembles régionaux étatiques), le degré de maturation politique auxquels on les saisit et la nature des luttes entre les différents pouvoirs en présence dans l’aire géographique considérée. C’est ce qui ressort par exemple de l’article d’Amélie Sagasser qui étudie la place des juifs dans les espaces germaniques au XIe siècle. Partant des privilèges accordés aux juifs par l’évêque Rüdiger de Spire en 1084, puis confirmées et élargis par l’empereur Henri IV en 1090, ainsi que des collections canoniques prégrégoriennes du Xe siècle peu étudiés jusque-là, elle étudie la portée de la contractualisation de la présence des juifs dans les villes allemandes. Alors que, depuis l’époque carolingienne, les privilèges attribués ne concernaient que certains juifs, ceux-là définissent dès lors les juifs comme une communauté et comme une composante intégrante de la ville, en leur octroyant divers droits (libre négoce, emploi de chrétiens, vie religieuse…). Là encore, le travail de contextualisation permet de mieux mettre en lumière la portée de ces textes. Et de révéler que le statut des juifs se définit non seulement par rapport à des intérêts économiques, mais qu’il prend sens aussi à un autre niveau, renvoyant aux luttes de pouvoir entre les autorités temporelles et ecclésiastiques, avec la querelle des investitures, dans lesquelles les évêques se trouvent alors imbriqués. Dans le cas de l’évêque de Spire, ces privilèges lui donnent donc à la fois les moyens de marquer son appartenance au parti impérial et de renforcer la présence durable des juifs dans sa ville. En d’autres termes, on voit que la place des juifs à l’échelle de la ville s’inscrit dans des rapports de force politiques globaux, qui se situent à l’échelle de l’Empire et de l’Occident chrétien.

Une approche renouvelée des sources

Les apports de cette réflexion collective sont aussi liés aux sources qui sont mobilisées et la façon dont elles le sont. Outre la variété des corpus documentaires, on peut relever l’intérêt de l’archéologie, en particulier dans la contribution de Manon Banoun qui propose une approche méthodologique inédite pour aborder les quartiers juifs médiévaux de Paris. En croisant des sources fiscales et des sources archéologiques, elle étudie le quartier de la Tacherie, situé sur la rive droite, entre la fin du XIIe siècle et le début du XIVe siècle. Ce faisant, il apparaît possible de mieux localiser les équipements cultuels de ce quartier et de mieux comprendre l’organisation interne des communautés juives, et donc par là même l’espace vécu de celles-ci et leur insertion dans la ville. Plusieurs contributions proposent par ailleurs un regard renouvelé sur certains fonds d’archives ou mettent en jeu des archives rarement étudiées. Romain Saguer étudie la vie des populations des quartiers juifs des villes de la couronne d’Aragon à partir de sources notariales et de la documentation royale rarement abordée sous cet angle. En plus des thèmes liés à la vie quotidienne, comme les métiers ou l’habitat, ces sources royales permettent d’enrichir l’analyse des rapports entre les juifs, le roi et le reste de la société aragonaise et d’éclairer d’autres aspects de la vie des communautés juives, notamment sous l’angle des contributions fiscales.

Plusieurs contributeurs attirent par ailleurs l’attention sur la question de la méthode d’analyse des documents, en soulignant par exemple l’effet des sources sur le regard historique. De même apparaît-il nécessaire, dès que cela se révèle possible, d’articuler sources normatives et sources de la pratique, ce pour envisager le champ social de la façon la plus précise et nuancée possible. Tel est le cas dans la contribution d’Alessandra Veronese qui analyse la présence juive dans les villes italiennes au bas Moyen Âge. L’histoire des juifs dans les villes du centre et du Nord de l’Italie ne saurait en effet s’y réduire à l’activité de crédit, ce à quoi certaines sources normatives ont tendance à les réduire, comme par exemple les canons du concile de Latran IV. La prise en compte d’autres sources, notamment judiciaires, rend possible une approche plus fine et complexe des réalités sociales. En dépit des interdits sans cesse répétés de certaines formes de sociabilités, nombre de sources témoignent ainsi des contacts constants entre juifs et chrétiens, qu’il s’agisse de clercs ou de laïcs, notamment lors des fêtes comme les mariages ou les circoncisions. Les juifs n’étaient pas véritablement séparés de la société environnante. Aussi convient-il de souligner le contraste entre normes et pratiques, entre les aspects théoriques et la réalité de la présence juive. Dans le Nord et le Sud de l’Italie, les juifs étaient présents à la fois à travers leurs activités économiques mais aussi, et plus fondamentalement encore, à travers les relations sociales quotidiennes qu’ils entretenaient avec les chrétiens, et que les autorités n’ont pas réussi à interrompre, jusqu’au début du XVIe siècle du moins.

Agentivité

Parmi les autres apports de ce dossier, on retiendra aussi la pleine reconnaissance des juifs comme acteurs de cette histoire, en remettant en question toute idée de passivité, de dépendance absolue à l’égard des autorités ou d’exclusion du champ politique. En s’inscrivant dans la continuité des recherches sur l’agentivité (agency), cette réflexion collective propose une approche plus complexe de l’histoire politique de l’Occident. Il apparaît que les juifs ont véritablement joué un rôle actif dans celle-ci, tout comme dans la définition de leur propre présence dans les cités et ce, même s’ils demeurent toujours en position de minorité, d’infériorité et de dépendance. Ainsi est-il intéressant de voir comment ils ont pu négocier leur inclusion politique, notamment par le biais de leurs représentants. Loin d’apparaître comme des membres passifs du jeu social, les juifs se révèlent être des acteurs à part entière, capables de faire des suppliques, de négocier, de déployer des stratégies dans le but de défendre les intérêts de leur communauté à l’intérieur de la cité ; et de contribuer, ce faisant, à définir leur forme d’appartenance à la cité. Force est ainsi de constater que les juifs sont insérés dans le jeu politique et qu’ils y participent à toutes les échelles, en ville comme dans le monde rural, d’une façon spécifique. C’est là ce que souligne l’article co-écrit par Claude Denjean et Claire Soussen,qui étudie la situation spécifique des juifs dans les monarchies occidentales (péninsule ibérique, France, Angleterre). De ce tableau, ressort l’intérêt d’envisager le statut des juifs par rapport aux différentes instances politiques propres à chaque espace, en particulier la royauté, mais aussi la noblesse, l’Église ou les villes, tout en reconnaissant la façon dont les juifs parviennent, en dépit du poids des structures sociales, politiques et religieuses, à saisir des opportunités, se défendre, entrer en pourparlers pour défendre les intérêts collectifs du groupe. Les juifs sont ainsi capables de négociation, même s’ils ne sont pas des acteurs comme les autres et que leur position, plus visible, va avec leur fragilisation de leur statut à la fin du Moyen Âge.

Ambigüité et limites de l’inclusion politique

En somme, ce dossier propose de très stimulantes analyses sur les différentes modalités d’action et d’inclusion des juifs, et sur les relations concrètes entre juifs et chrétiens à tous les niveaux du jeu social et politique. Des réflexions qui invitent aussi à s’interroger sur la question des limites de cette inclusion politique, de même que sur les discriminations et les violences que les juifs subissent dans un certain nombre d’espaces occidentaux dans les derniers siècles médiévaux. Certes ces événements ont été largement étudiés par le passé et il ne s’agit pas ici de revenir à une « histoire lacrymale » dont on a pu montrer les limites ces vingt dernières années. Cependant comme le rappelle David Nirenberg dans son ouvrage Antijudaïsme (traduit en français en 2023), l’enthousiasme pour la liberté « ne doit pas rendre aveugle aux asymétries de pouvoir ». Juifs et chrétiens n’ont en effet jamais le même pouvoir d’action dans les rapports de force en Occident. De façon générale, les juifs ne bénéficient que d’une citoyenneté incomplète, voire temporaire ; ils ne jouissent pas des mêmes droits que les chrétiens ; ils se trouvent dans une forte relation de dépendance juridique à l’égard des autorités politiques ; et leur situation ne fait que se dégrader au fil des siècles médiévaux.

David Nirenberg, Antijudaïsme, Paris, Labor et Fides, trad française, 2023, p. 20.

C’est là ce qui fait tout l’intérêt de s’intéresser à la situation politique et juridique précise des juifs dans les différents espaces envisagés, et à la chronologie valable pour chacun d’eux. Ainsi en Italie,  il n’y a pas eu, jusqu’à la fin du XVe siècle « d’accusations infâmantes, de pogroms, de massacres », comme le rappelle Giacomo Todeschini. Néanmoins, il souligne toute l’ambiguïté de leur statut, loin de l’âge d’or souvent décrit. En effet, les juifs y connaissent une certaine proximité avec les cours des princes et des papes, et un certain nombre de villes du Centre et du Nord leur octroient des droits de citoyenneté, plus ou moins complets et permanents. Mais cela ne doit pas amener à conclure à un climat d’intégration idéale et paisible. Partant de l’analyse précise de différentes formes documentaires et des représentations des juifs qui s’y déploient, G. Todeschini montre ainsi toute l’ambiguïté de l’inclusion politique des juifs dans les villes italiennes, puisque celle-ci repose sur une citoyenneté incomplète, avec des degrés de citoyenneté variables, et temporaire, articulant admission et expulsion, et sur leur fragilité juridique en tant que communauté. Si bon nombre de sources (chroniques, documents privés, actes notariaux) témoignent de l’importance des relations interpersonnelles au quotidien entre juifs et chrétiens à une époque où les logiques d’appartenance ne sont pas encore codifiées et standardisées, les juifs ont malgré tout une position à part dans la cité. Et cette position évolue progressivement vers une stigmatisation grandissante, une marginalisation, avant de prendre la forme de la ghettoïsation. Pour le monde germanique, on observe des évolutions, qui sans être identiques à celles des villes italiennes, sont intéressantes à comparer sur le plan de leur portée. En premier lieu, on peut rappeler l’ampleur des mesures antijuives, des discriminations et des violences dont les juifs sont de plus en plus victimes dans cet espace à partir du XIIIe siècle. L’espace germanique est par ailleurs le théâtre de terribles massacres, ce dès la période des croisades au lendemain des privilèges de l’évêque Rüdiger et d’Henri IV à la fin du XIe siècle, mais surtout au XIVe siècle, au moment de la Peste Noire. Enfin, si on trouve aussi dans les villes allemandes cette double inclusion politique largement étudiée dans ce dossier, les juifs demeurent des citoyens de deuxième catégorie et la dynamique globale, à partir du XIIIe siècle et surtout au siècle suivant, va dans le sens d’une exclusion progressive des juifs de la cité. Une exclusion qui passe par le rejet des juifs de la communauté citadine, par la disparition de nombreuses communautés juives (kehillot) qui existaient jusque-là, et par l’inéluctable déclin de celles-ci dans l’ensemble du monde rhénan à partir du XVe siècle. 

Pour le monde germanique, voir, entre autres, A. Haverkamp, Jews in the Medieval German Kingdom, Online Édition, Trier University Library, 2015. Je me permets par ailleurs de renvoyer à deux publications récentes sur l’histoire des juifs dans l’espace germanique au Moyen Age. René Gutman, Aude-Marie Certin, Le baptême ou la mort. Le massacre des juifs dans l’espace rhénan à partir de deux chroniques hébraïques des croisades, Éditions de l’Éclat, Paris, 2024 ; « Les juifs et la cité dans l’espace du Rhin supérieur (XIe-XVIe s.) », Revue du Rhin supérieur, 2024. En ligne : https://www.ouvroir.fr/rrs/index.php?id=438.

Pour citer cet article

Aude-Marie Certin, « L’inclusion politique des juifs en Occident. Appartenir à la cité, faire communauté », un dossier de la revue Médiévales, Revue Alarmer, mis en ligne le 18 décembre 2025, https://revue.alarmer.org/linclusion-politique-des-juifs-en-occident-un-dossier-de-la-revue-medievales/

retour
enregistrer (pdf)

Pour aller plus loin