En mai 1940, l’Allemagne envahit et occupa la Belgique. En juin 1940, l’Allemagne, soutenue par l’Italie, vainquit la France. Son territoire fut divisé en une zone d’occupation allemande (avec Paris), une petite zone d’occupation italienne et une zone contrôlée par le gouvernement de Vichy. Dans toutes ces zones, l’Italie et l’Allemagne (alliées au sein de l’Axe) conservèrent des bureaux diplomatiques, dépendant de leurs ministères des Affaires étrangères respectifs.
En octobre 1940, l’Italie attaqua la Grèce. Celle-ci riposta en pénétrant en Albanie. En avril 1941, l’Allemagne se joignit à l’Italie et la Grèce fut vaincue. Son territoire fut soumis à l’occupation militaire des deux pays vainqueurs ; la majeure partie, y compris Athènes, fut occupée par l’Italie. Thessalonique, qui était le plus grand centre juif du pays, fut occupée par l’Allemagne. Dans ce contexte, le gouvernement italien se trouva en position d’assumer certaines responsabilités à l’égard des citoyens grecs résidant hors de Grèce, y compris les Juifs grecs résidant en France et en Belgique.
Cet article présente trois documents datant de l’été 1942 sur la politique du gouvernement fasciste du Royaume d’Italie à l’égard des Juifs de nationalité grecque résidant dans le centre-nord de la France et en Belgique, ainsi que sur la persécution antisémite mise en œuvre par les autorités d’occupation allemandes.
Pour comprendre la signification de ces documents, il est nécessaire de présenter brièvement deux aspects spécifiques de la politique italienne de l’époque.
Le premier aspect est bien illustré par deux autres documents diplomatiques. Le 3 juin 1942, le ministère des Affaires étrangères du Royaume d’Italie écrivait à son représentant diplomatique à Bruxelles :
Ce ministère, compte tenu du fait que les Juifs italiens à l’étranger représentent souvent un intérêt italien considérable, estime opportun de mener une action en leur faveur, tout en maintenant le principe de la politique raciale.
Ministère italien des Affaires étrangères, Direction des affaires consulaires italiennes à Bruxelles, 3 juin 1942 ; Archives historiques et diplomatiques du ministère des Affaires étrangères, Rome, Documents du ministère des Affaires étrangères [ci-après ASMAE, MAE], Direction générale des Affaires générales, Bureau IV, S.E. 27-869, enveloppe 1, dossier Belgique.
Et le 25 juin 1942, le même ministère écrivait à son représentant diplomatique à Paris :
Pour des raisons de défense des positions acquises par les communautés italiennes dans les différents pays du bassin méditerranéen, et notamment en Tunisie, en Grèce (Thessalonique), au Maroc et en Égypte, nous ne pouvons nous désintéresser du sort des Juifs qui font partie de ces communautés. Nous ne pouvons pas non plus permettre que les Juifs italiens résidant dans d’autres pays étrangers, et en particulier sur le territoire métropolitain français, soient soumis à des mesures discriminatoires par rapport aux citoyens italiens aryens ; et cela […] parce que notre désintérêt éventuel nous mettrait dans une position délicate dans l’action que nous entendons mener pour défendre les communautés juives, en particulier en Tunisie et à Thessalonique.
Ministère des Affaires étrangères italien à la Représentation italienne à Paris, 25 juin 1942 (copie) ; Archives du Mémorial de la Shoah, XLVIII-28.
Ces passages montrent clairement la position italienne : le gouvernement fasciste de Rome, tout en confirmant la politique anti-juive lancée en 1938, était conscient du fait que de nombreux citoyens italiens, résidant à des postes importants à Alexandrie, Smyrne, Thessalonique, Tunis et d’autres villes de la Méditerranée, étaient juifs (souvent descendants d’exilés espagnols et portugais qui avaient acquis la citoyenneté de l’État des Médicis à Livourne) et que, en particulier à Tunis et à Thessalonique, leurs propriétés industrielles et immobilières et leurs activités dans ces lieux étaient essentielles au processus de construction de l’empire italien, qu’il était donc opportun de protéger ces propriétés et ces personnes. Ainsi, pour le ministère des Affaires étrangères et le dictateur Mussolini, la politique impériale était prioritaire par rapport à la politique antisémite, du moins pendant cette phase de la guerre. Elle était tellement prioritaire qu’elle s’étendait également à la France métropolitaine et à la Belgique où la volonté de défendre les « intérêts italiens » existants sur place s’ajoutait au désir d’éviter d’éventuelles répercussions négatives sur la situation à Tunis, Thessalonique, etc.
Voir Michele Sarfatti, I confini di una persecuzione. Il fascismo e gli ebrei fuori d’Italia (1938-1943), Viella, Rome 2023.
Le deuxième aspect concerne une conséquence de l’occupation militaire italienne d’une grande partie de la Grèce (y compris la capitale Athènes, à l’exception de Thessalonique et d’autres zones). Habituellement, un pays qui occupe un autre pays exerce ce qu’on appelle la « protection des intérêts à l’étranger » de ce dernier. Compte tenu de l’étendue du territoire occupé et des intérêts impériaux en Méditerranée, le Royaume d’Italie s’est attribué cette tâche de protection des intérêts grecs à l’étranger. Selon des documents italiens datant de mars 1942, l’Allemagne accepta de facto ce rôle italien. Une disposition italienne du 9 octobre 1941 rappelait que, dans ce cas également, la « protection » concernait les « formes normales d’assistance », ainsi que le renouvellement des documents d’identité de ressortissants grecs, l’octroi éventuel d’aides spéciales, etc..
Voir la correspondance de mars-avril 1942 entre le ministre italien des Affaires étrangères Galeazzo Ciano et les ambassadeurs d’Italie en Argentine et au Japon ; rapportée dans I documenti diplomatici italiani, s. 9, vol. VIII, ministère des Affaires étrangères, Rome 1988, pp. 389, 440-441, 500.
Ministère italien des Affaires étrangères aux représentations diplomatiques et consulaires italiennes, circulaire n° 9, Protection des ressortissants grecs, 29 octobre 1941 ; ASMAE, MAE, Affaires politiques 1931-1945, Italie, enveloppe 87, dossier 6. Voir également Ministère allemand des Affaires étrangères à la représentation allemande à Athènes, 15 septembre 1942 ; rapporté dans Irith Dublon-Knebel, German Foreign Office Documents on the Holocaust in Greece (1937-1944), Université de Tel Aviv, Tel Aviv 2007, pp. 105-106, pp. 264-265.
Documents
Au printemps et à l’été 1942, les autorités d’occupation allemandes à Bruxelles et à Paris intensifient la persécution des Juifs. Les autorités diplomatiques italiennes sur place demandent et obtiennent l’exemption des Juifs de nationalité italienne de l’obligation de porter l’étoile jaune, de l’aryanisation des biens et du travail obligatoire. Certains Juifs grecs demandent alors aux consulats italiens de bénéficier eux aussi de ces exemptions. Ces requêtes sont sans doute motivées précisément par la connaissance de l’exemption accordée aux Juifs italiens (et de diverses autres nationalités) et par la recherche, de plus en plus désespérée, d’un refuge, même partiel, contre la persécution. Il convient d’ajouter que, conformément à la pratique habituelle, le gouvernement grec légitime, en exil à Londres, a confié à l’Argentine la même « protection » des intérêts grecs à l’étranger, et que les diplomates de cette dernière sont aussi intervenus auprès des autorités allemandes en France en faveur de ces Juifs, mais en vain.
Daniel Carpi, Between Mussolini and Hitler. The Jews and the Italian Authorities in France and Tunisia, Brandeis University Press, Hanover et Londres 1994 ; Sarfatti, I confini.
Annie Bellaïche Cohen, Pris au piège : rafles et arrestations, dans Mémorial des Judéo-Espagnols déportés de France, Association Muestros Dezaparesidos, Paris 2019, pp. 147-149.
À la suite de ces demandes, les consulats italiens à Bruxelles et à Bordeaux ont écrit respectivement au bureau du ministère allemand des Affaires étrangères en Belgique et à l’ambassade italienne à Paris. La première de ces lettres figure dans le document I ; le contenu de la seconde lettre peut être déduit du texte du document II. Le document III constitue la suite de ce dernier.
Les documents I et II contiennent les réponses du ministère des Affaires étrangères du Royaume d’Italie à la demande de protection contre la persécution des Juifs grecs.
Document I
Ministère italien des Affaires étrangères aux ambassades italiennes à Berlin et Athènes, 14 août 1942 ; dans ASDMAECI, DG Affari generali, uff. IV, pos. 27.869, b. G, Grecia ; publié dans Anne Morelli, Les diplomates italiens en Belgique et la « question juive », 1938-1943, « Bulletin de l’Institut historique belge de Rome », LIII-LIV (1983-1984), pp. 357-407 : 396-397 ; Daniel Carpi (sous la direction de), Italian Diplomatic Documents on the History of the Holocaust in Greece (1941-1943), Université de Tel Aviv, Tel Aviv 1999, pp. 108-110. Le télégramme du ministère italien des Affaires étrangères au consulat d’Italie à Bruxelles a été envoyé le 14/8/1942, sous le numéro 28275 P.R. ; il est conservé dans le même dossier d’archives.
Télégramme n° 28272 P.R. du 14 août 1942
De : Ministère des Affaires étrangères d’Italie
à : Ambassade d’Italie à Berlin
et pour information à : Représentation italienne à Athènes
Le premier conseiller de l’ambassade d’Allemagne [à Rome] a demandé verbalement à ce ministère [des Affaires étrangères italiennes] des éclaircissements amicaux concernant la communication suivante envoyée le 9 juillet dernier [dernier = 1942] par le consulat royal [d’Italie] à Bruxelles à la « Dienststelle des Auswärtiges Amts [bureau du ministère allemand des Affaires étrangères, en Belgique » [de Bruxelles] : <Le Consulat Royal d’Italie à Bruxelles, faisant suite aux conversations tenues à ce sujet, prie la Dienststelle des Auswärtiges Amts de bien vouloir prendre note et faire connaître aux autorités compétentes que le gouvernement italien a envoyé des instructions à ses représentants à l’étranger concernant la protection des ressortissants grecs y résidant. À ce propos, le Consulat Royal d’Italie prie la Dienststelle des Auswärtiges Amts de bien vouloir faire envisager favorablement par les Autorités compétentes l’exemption de certaines mesures antijuives, déjà obtenue pour les ressortissants italiens de cette race, aussi en faveur des protégés grecs, en faisant remarquer qu’en Grèce aucune mesure de ce genre ne résulte avoir été adopté par les Autorités Italiennes. Il s’agit en particulier du port de l’étoile de David et du service obligatoire du travail. Le Consulat Royal d’Italie exprime à la Dienststelle des Auswärtiges Amts ses remerciements anticipés et l’assurance de sa considération très distinguée.>
Il a été répondu au conseiller susmentionné [le premier conseiller de l’ambassade d’Allemagne à Rome] dans les termes suivants :
Les instructions données aux bureaux [consulats] royaux à l’étranger concernant les citoyens helléniques stipulent que, si les intéressés en font la demande, ils doivent bénéficier des formes normales d’assistance et que les documents nécessaires pour régulariser leur situation auprès des autorités locales doivent être visés et renouvelés. En ce qui concerne le traitement des Juifs grecs, des discussions sont actuellement en cours entre le plénipotentiaire du Reich et le plénipotentiaire [royal] [d’Italie] à Athènes.>
En informant le consulat royal [d’Italie] à Bruxelles de ce qui précède, il a été communiqué au bureau susmentionné [le consulat] ce qui suit :
<Il serait opportun que ce bureau [consulat] suspende l’initiative qu’il a prise en faveur des Juifs de nationalité hellénique.>
Ce qui précède est à votre connaissance confidentielle.
[Blasco Lanza] D’Ajeta [chef de cabinet du ministère des Affaires étrangères]
Ministère italien des Affaires étrangères aux ambassades italiennes à Berlin et Athènes, 14 août 1942 ; dans ASDMAECI, DG Affari generali, uff. IV, pos. 27.869, b. G, Grecia ; publié dans Anne Morelli, Les diplomates italiens en Belgique et la « question juive », 1938-1943, « Bulletin de l’Institut historique belge de Rome », LIII-LIV (1983-1984), pp. 357-407 : 396-397 ; Daniel Carpi (sous la direction de), Italian Diplomatic Documents on the History of the Holocaust in Greece (1941-1943), Université de Tel Aviv, Tel Aviv 1999, pp. 108-110. Le télégramme du ministère italien des Affaires étrangères au consulat d’Italie à Bruxelles a été envoyé le 14/8/1942, sous le numéro 28275 P.R. ; il est conservé dans le même dossier d’archives.
Phrase en français dans le texte d’origine.
Document II
Ministère italien des Affaires étrangères aux ambassades italiennes à Paris, Berlin et Athènes, 29 août 1942 ; dans ASDMAECI, DG Affari generali, uff. IV, pos. 27.869, b. G, Grecia.
Télégramme du 29 août 1942, n° 8/14765
De : Ministère italien des Affaires étrangères
À : Représentation de l’Italie à Paris
et pour information à : Ambassade d’Italie à Berlin ; Représentation italienne à Athènes ; autres destinataires au ministère des Affaires étrangères
Objet : Ressortissants grecs de race juive référence : votre n° 2479/1288 du 12 août dernier [1942]
Ce ministère [des Affaires étrangères] estime qu’il n’est pas opportun que le consul royal [d’Italie] à Bordeaux donne suite aux demandes de protection italienne éventuellement présentées par des citoyens grecs de race juive. Vous trouverez ci-joint, pour votre information confidentielle, une copie d’un télégramme sur le sujet, adressé le 14 courant à l’ambassade royale [d’Italie] à Berlin.
[Blasco Lanza] D’Ajeta [chef de cabinet du ministère des Affaires étrangères]
Ministère italien des Affaires étrangères aux ambassades italiennes à Paris, Berlin et Athènes, 29 août 1942 ; dans ASDMAECI, DG Affari generali, uff. IV, pos. 27.869, b. G, Grecia.
Introuvable à ce stade.
Document III
Ambassade d’Italie à Paris aux différents consulats d’Italie en France (régions du nord et de l’ouest), 15 septembre 1942 ; Archives du Mémorial de la Shoah, XLVIII-28 ; publié dans Carpi (sous la direction de), Italian, p. 112 – Mémorial de la Shoah, Paris (France).
Télégramme n° 3048 du 15 septembre 1942
De : Ambassadeur d’Italie à Paris
à : Consulats d’Italie à Paris, Bordeaux, Dijon, Le Havre, Nancy, Nantes, Reims
et pour information à : Consulat d’Italie à Vichy
Objet : Ressortissants grecs de race juive
Des ressortissants grecs de race juive se sont adressés à nos bureaux [consulats] dans la zone occupée pour savoir si, en cas de mesures sévères à leur encontre, ils pourraient bénéficier de la protection italienne. Le ministère royal, interrogé à ce sujet, a répondu par la négative. Ce qui précède est communiqué pour information et avec la demande de se conformer, le cas échéant, aux instructions susmentionnées.
R. [Royal] Ambassadeur G. [Gino] Buti
Ambassade d’Italie à Paris aux différents consulats d’Italie en France (régions du nord et de l’ouest), 15 septembre 1942 ; Archives du Mémorial de la Shoah, XLVIII-28 ; publié dans Carpi (sous la direction de), Italian, p. 112.
Sur le plan formel, les trois documents montrent le fonctionnement technique des relations entre les ministères des Affaires étrangères des gouvernements alliés et entre les ministères et leurs représentants diplomatiques. L’adverbe « verbalement » au début du document I indique que la communication n’avait pas une grande importance ; toutefois, même les notes « verbales » étaient présentées sous forme écrite, à tel point que le ministère italien a pu transcrire le message du consulat de Bruxelles.
Le document I, s’adressant à des destinataires qui ignoraient tout de l’affaire, en rapporte tous les éléments.
Le consulat d’Italie à Bruxelles a écrit au bureau du ministère allemand des Affaires étrangères à Bruxelles (Dienststelle des Auswärtiges Amts) sans consulter au préalable, ni informer ensuite, le ministère italien des Affaires étrangères et/ou l’ambassade d’Italie à Berlin. Le bureau allemand a informé son ministère à Berlin, qui a chargé l’ambassade à Rome de consulter le ministère allié. Peut-être le consulat a-t-il estimé que les communications de Rome du 9 octobre 1941 et du 3 juin 1942 l’autorisaient de fait à adopter cette position et à la communiquer directement au bureau allemand ; peut-être était-il conscient d’aller trop loin.
Quoi qu’il en soit, l’objet principal de notre réflexion est la ligne de conduite décidée à Rome et communiquée par le ministère des Affaires étrangères à ses représentants à Bruxelles et à Paris (documents I et II), ainsi qu’à ceux de Berlin, Athènes et Vichy (documents I, II et III) : la « protection » accordée aux Juifs italiens par rapport aux politiques des autorités d’occupation allemandes ne devait pas être étendue aux Juifs grecs.
Les documents ne font aucune distinction quant à l’origine de ces derniers, qu’ils proviennent des zones grecques occupées par l’Italie ou de celles occupées par l’Allemagne ou par la Bulgarie. On peut ajouter que l’Italie a en revanche inclus dans sa politique de protection de ses citoyens les Juifs de nationalité ex-yougoslave de Dalmatie et du Kosovo, qui avaient été annexés respectivement au Royaume d’Italie et au Royaume d’Albanie en 1941.
La communication du ministère au consulat (document I) mentionnait des « conversations » entre l’Italie et l’Allemagne, mais l’invitation sous-jacente à « suspendre » la protection signalait au destinataire que les discussions ne se concluraient pas par l’adoption de cette politique de protection par l’Italie. On peut supposer qu’elles concernaient les biens immobiliers, mais des recherches approfondies sont nécessaires.
Il convient d’ajouter que le 31 juillet 1942, le consulat d’Italie à Bruxelles a délivré à certains Juifs grecs des déclarations officielles écrites en français indiquant qu’ils étaient, « suivant une disposition du ministère italien des Affaires étrangères, placés sous la protection des autorités consulaires italiennes ». Dans au moins un cas, en septembre 1942, une famille a échappé à l’arrestation en présentant un document de ce type aux Allemands qui voulaient les arrêter. Il semble donc que le consulat a mis en œuvre ce qu’il avait communiqué le 9 juillet au Dienststelle des Auswärtiges Amts. Après avoir reçu la communication du ministère du 14 août, le consulat n’aurait donc pas retiré les lettres de protection déjà remises, considérées par les Allemands comme valables, du moins le jour de cette tentative d’arrestation.
Morelli, Les diplomates, pp. 378, 396 ; et informations aimablement fournies par Yehoshua Amishav, qui écrit actuellement un livre sur la façon dont les membres de sa famille, qui étaient des Juifs grecs, ont été sauvés en Belgique.
Informations aimablement fournies par Yehoshua Amishav.
Cet aspect nécessiterait également une enquête documentaire approfondie.
D’une manière générale, il n’en reste pas moins que l’Italie a décidé de ne pas assumer la protection des Juifs grecs, en informant également son allié. On peut supposer que c’est à la suite de cela que, « le 21 octobre 1942, Zeitschel, spécialiste des affaires juives de la section politique de l’ambassade allemande à Paris, informe le général Oberg, chef des SS et de la police allemande en France, que le ministère des Affaires étrangères [allemand] autorise l’application des mesures anti-juives à l’égard des Juifs grecs ». Les convois des 9 et 11 novembre 1942 déportèrent plus d’un millier de Juifs grecs ; presque tous étaient originaires de Thessalonique, mais certains étaient nés à Corfou, Athènes et dans d’autres localités occupées par l’Italie. La Vénitienne Erminia Polacco, née citoyenne italienne, devenue citoyenne grecque à la suite de son mariage, connut le même sort. Elle fut déportée de Drancy le 9 février 1943 (sa fille, devenue à son tour citoyenne italienne à la suite de son mariage, ne parvint pas à « libérer » sa mère de ce destin).
Serge Klarsfeld, Le Mémorial de la déportation des Juifs de France, éd. Beate et Serge Klarsfeld, Paris 1978, convoi n° 44.
Klarsfeld, Mémorial, convois n° 44 et 45.
Vanda Sinigaglia au secrétaire d’État du Saint-Siège, 22 janvier 1943 (copie) ; Archivum Romanum Societatis Iesu, Rome, Fonds Pietro Tacchi Venturi, b. 91, dossier 2630, sous-dossier Cesana Erminia ; Klarsfeld, Mémorial.
Et à la mi-février 1943, en réponse à la demande de l’ambassade d’Allemagne à Rome concernant les Juifs du territoire grec, y compris Thessalonique, le ministère italien des Affaires étrangères répondit :
1) Pour les Juifs italiens résidant dans la zone de la Grèce occupée par les troupes allemandes, nous appliquerons des critères analogues à ceux actuellement appliqués, à la suite des demandes allemandes, pour le rapatriement des Juifs italiens résidant en Allemagne ou dans les territoires occidentaux occupés par l’Allemagne ; 2) Le traitement à réserver aux Juifs grecs et étrangers dans la zone de la Grèce occupée par l’Allemagne est une question qui ne concerne pas le gouvernement italien.
Ministère des Affaires étrangères, Cabinet AP – Grèce, Note pour l’ambassade d’Allemagne à Rome, 12 février 1943, avec les mots manuscrits « communiqué verbalement par le chef du Cabinet à [Otto von] Bismarck » ; ASMAE, MAE, Cabinet 1920-1943, enveloppe 1507, sous-dossier Situation des Juifs en Croatie juin 1941-mai 1943 ; publié dans Carpi, Italian, pp. 121-122.
Voilà en résumé l’histoire documentaire de la décision prise à l’été 1942 par l’Italie fasciste de ne pas défendre les Juifs de nationalité grecque contre la déportation nazie. Comme toutes les histoires des citoyens étrangers, sa documentation est conservée dans de nombreuses archives de nombreux pays.
Cette affaire apparaît comme emblématique de la politique de l’Italie fasciste telle que menée jusqu’à l’été 1943 : l’Italie considérait que les Juifs présents sur les territoires qu’elle contrôlait, ainsi que les Juifs de nationalité italienne où qu’ils résidaient, relevaient de sa « compétence », et respectait la « compétence » de l’Allemagne pour les Juifs présents sur les territoires qu’elle contrôlait. Ainsi, en Belgique et en France (y compris le territoire de Vichy !), les Juifs relevaient presque tous de la « compétence » de Berlin, y compris ceux de nationalité grecque, à l’exception de ceux de nationalité italienne, qui relevaient de la « compétence » de Rome, tout comme tous les Juifs du territoire français occupé par l’Italie. De même, sur le territoire grec occupé par l’Allemagne (Thessalonique, etc.), les Juifs relevaient presque tous de la « compétence » de Berlin, à l’exception de ceux de nationalité italienne, qui relevaient de celle de Rome, tout comme tous les Juifs du territoire grec occupé par l’Italie (Athènes, etc.).
Sarfatti, I confini.
Michele Sarfatti, « Fascist Italy and German Jews in South-Eastern France in July 1943 », Journal of Modern Italian Studies, vol. 3, n°3, automne 1998, pp. 318-328.
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SARFATTI Michele, I confini di una persecuzione. Il fascismo e gli ebrei fuori d’Italia (1938-1943), Roma, Viella, 2023, 200 p.
SARFATTI Michele, « Fascist Italy and German Jews in south-eastern France in July 1943 », Journal of Modern Italian Studies, v. 3, n°3, 1998, pp. 318-328.
Pour citer cet article
Michele Sarfatti, « L’abandon par l’Italie des Juifs grecs en Belgique et en France à l’été 1942 : autour de trois documents », Revue Alarmer, mis en ligne le 7 mai 2026, https://revue.alarmer.org/labandon-par-litalie-des-juifs-grecs-en-belgique-et-en-france-a-lete-1942-autour-de-trois-documents/