Dans Naissance de l’indigénisme : Le Mexique au XXe siècle, Romain Robinet propose une étude ambitieuse consacrée à la manière dont l’État mexicain postrévolutionnaire a construit, administré et transformé la catégorie d’« Indien » tout au long du XXe siècle. Cette gouvernance des populations autochtones altérisées s’est concrétisée au moyen des politiques indigénistes mises en place, constamment expérimentées et renouvelées.
L’ouvrage s’ouvre sur une question volontairement provocatrice : « Qu’est-ce qu’être indigène en Amérique latine ? ». Rappelons que ce qu’on appelle communément au Mexique « Indigène » ou « Indien » concerne les descendants de populations ayant existé sur le territoire avant l’arrivée des Espagnols au XVIe siècle et donc avant la création de l’État-nation dans les marges duquel ces populations vivent actuellement. Ces appellations sont des termes génériques et formulés depuis l’extérieur pour désigner des groupes très divers culturellement et linguistiquement. Ces mêmes collectifs usent par ailleurs de leur propre ethnonyme pour se nommer. L’un des aspects marquants de l’ouvrage concerne précisément l’analyse des catégories employées pour désigner les populations autochtones. Robinet montre que les termes « Indien », « indigène », « autochtone », « aborigène » ou encore « natif » ont longtemps été utilisés de manière relativement interchangeable. Leur usage ne répondait pas toujours à une conceptualisation précise, mais reflétait plutôt les hésitations et les évolutions des représentations étatiques de l’altérité orientées initialement par une vision évolutive et raciale des sociétés humaines. Loin de chercher alors à définir une essence de l’identité autochtone mexicaine, Romain Robinet entreprend au contraire d’historiciser cette catégorie putative afin de montrer qu’elle résulte de processus politiques, administratifs et intellectuels étroitement liés à la construction de l’État-nation mexicain.

L’État mexicain et l’« Indien »
Le livre s’inscrit donc dans une histoire politique de l’altérité vue par l’État et ses effets sur les populations concernées. L’auteur soutient une thèse déjà admise de longue date dans le milieu universitaire : l’« Indien » ne constitue pas une catégorie fixe ni naturelle. Une position qu’il renforce admirablement en analysant la construction historique de cette catégorie façonnée par les politiques publiques, les sciences sociales, les institutions et les rapports de pouvoir mais aussi par l’apport de personnalités spécifiques à cette construction institutionnelle. L’une des principales contributions de l’ouvrage consiste précisément à démontrer que l’indigénisme mexicain ne s’est pas contenté d’administrer des populations définies préalablement comme indiennes : il a contribué à produire les catégories mêmes à travers lesquelles ces populations ont été pensées et gouvernées. Ces mêmes catégories étant alors elles-mêmes intériorisées et récupérées par les populations concernées.
L’ouvrage propose ainsi une vaste synthèse historiographique des relations entre l’État mexicain et les populations autochtones fondée sur une documentation particulièrement riche, notamment des archives d’organisations indigènes, des ministères impliqués, de coupures de presse, d’affiches… Romain Robinet analyse l’évolution des politiques indigénistes dans le contexte du Mexique postrévolutionnaire, mais aussi l’évolution de l’action militante indienne, tout en les replaçant dans une perspective plus large, nourrie d’influences intellectuelles latino-américaines, nord-américaines et européennes. Il souligne également le rôle déterminant joué par les sciences sociales – notamment l’anthropologie – dans la production des savoirs sur les populations indigènes. Les anthropologues, historiens et administrateurs apparaissent comme des acteurs essentiels de la fabrication de l’indianité d’État. Celle-ci valorise les populations indigènes comme héritage national et comme incarnation d’une authenticité et origine historique de la nation mexicaine, tout en considérant ces groupes comme devant se moderniser et se transformer et donc se dissoudre dans la société nationale.
L’auteur met ainsi en lumière un paradoxe fondamental de l’indigénisme mexicain. En effet, d’un côté, les politiques indigénistes prétendent intégrer les populations autochtones dans la nation moderne ; de l’autre, en étiquetant ces populations comme « indigènes » elles contribuent simultanément à maintenir et à produire leur différence. Toutefois, l’auteur ne réduit jamais les populations autochtones à de simples objets passifs des politiques indigénistes. L’un des intérêts majeurs de l’ouvrage réside précisément dans l’attention portée aux formes d’appropriation et de réinterprétation des catégories imposées par l’État. Les populations indiennes développent progressivement des formes d’organisation politique qui mobilisent l’étiquette « indigène » comme ressource militante et identitaire.
L’indigénisme : de l’État paternaliste aux élites indigènes
Romain Robinet organise sa démonstration à travers cinq chapitres denses où se déclinent trois grands cycles chronologiques. Le premier, couvrant la période 1910-1940, correspond à la naissance de l’indigénisme révolutionnaire et à « l’incorporation de l’Indien à la civilisation ». Dans le contexte de la Révolution mexicaine et du projet de construction d’un nouvel État national et socialement homogène, les populations indigènes deviennent un enjeu central du projet modernisateur. L’indigénisme apparaît alors comme un ensemble de politiques visant à intégrer les communautés autochtones à la nation mexicaine métissée au moyen de programmes touchant à l’éducation, la santé, les infrastructures et la réforme agraire. Cette phase est marquée par l’émergence d’une anthropologie au service de l’État incarnée notamment par Manuel Gamio, figure fondatrice de l’indigénisme mexicain, qui contribue à penser la singularité des populations indigènes tout en les inscrivant dans une trajectoire d’intégration nationale impérieuse.
Les premières expérimentations scolaires constituent un aspect particulièrement intéressant de cette période. Romain Robinet évoque notamment les internats indigènes créés dans les années 1930 afin de former de jeunes autochtones considérés comme aptes à recevoir le « progrès ». Ces établissements devaient favoriser l’intégration culturelle et linguistique des populations indigènes tout en formant des intermédiaires entre l’État et les communautés rurales. L’auteur montre cependant que ces politiques éducatives ont produit postérieurement des effets ambivalents : elles participèrent certes à une entreprise paternaliste d’assimilation, mais elles contribuèrent également à l’émergence d’élites autochtones capables de se réapproprier les catégories imposées par l’État et de revendiquer une place dans l’espace politique national. Processus que Romain Robinet désigne comme « l’indigénisme indigène ».
Indigénisme national et transnational
Le deuxième cycle, correspondant aux années 1940-1960, est celui de la stabilisation institutionnelle de l’indigénisme. Cette phase est marquée par la création de l’Institut National Indigéniste (1948-2000), institution centrale dans l’organisation des politiques publiques envers les populations autochtones dans laquelle l’anthropologie appliquée mexicaine a joué un rôle prépondérant. L’indigénisme devient alors un véritable appareil administratif structuré, soutenu par le Parti révolutionnaire institutionnel au pouvoir et par un ensemble d’institutions éducatives et culturelles.
L’auteur insiste également sur la dimension internationale de l’indigénisme à cette époque. Le Mexique accueille en 1940 le premier Congrès indigéniste interaméricain, événement majeur qui contribue à diffuser un modèle indigéniste à l’échelle continentale. L’indigénisme ne se limite donc pas à une politique nationale : il participe d’une circulation transnationale des idées, des savoirs et des pratiques administratives concernant les populations autochtones. On a là donc, aussi, un travail d’histoire connectée qui montre que les réflexions sur les populations indigènes traversent des expériences différentes à travers le continent américain. Les recensements de populations et des critères de définition de l’indigénéité en sont le reflet. Au début du XXe siècle, les classifications reposaient encore largement sur des conceptions raciales et sur l’idée d’une « Indianité pure ». Après la Première Guerre mondiale, puis surtout après la Seconde, les références biologiques tendent progressivement à disparaître au profit de critères matériels, culturels et linguistiques, la langue devenant finalement un marqueur essentiel de l’identification indigène. L’auteur montre ainsi comment les transformations des catégories administratives traduisent l’évolution des manières de penser la nation mexicaine, le métissage et la diversité culturelle.
Mutations contemporaines d’un indigénisme centrifuge
À partir des années 1960 et surtout des décennies 1970-1980, s’ouvre un troisième cycle marqué par la polarisation et la remise en question de l’indigénisme initial. Dans le contexte international des décolonisations et des critiques du colonialisme interne, les anthropologues eux-mêmes commencent à remettre en cause le paternalisme des politiques étatiques. Les notions de participation, d’autonomie et de peuples indigènes prennent alors une importance croissante. Les organisations autochtones se multiplient et développent des revendications plus contestataires. L’indigénisme n’est plus seulement une politique venue d’en haut : il devient également un langage politique approprié par les acteurs autochtones eux-mêmes.
L’ouvrage montre également comment les revendications évoluent au fil du temps. Alors que la question agraire avait longtemps constitué un enjeu central des mobilisations indigènes, celle-ci, avec la distribution des terres issue de la Réforme agraire tend progressivement à céder la place à des revendications culturelles, linguistiques et patrimoniales. Les travaux de Guillermo Bonfil Batalla sur la récupération de la culture et sur la notion de « Mexique profond » jouent ici un rôle important dans la redéfinition des luttes autochtones.
Romain Robinet évoque enfin les transformations contemporaines de l’indigénisme dans le contexte du néolibéralisme et du multiculturalisme. L’auteur montre que les politiques publiques continuent de produire des catégories indigènes, mais selon des modalités nouvelles fondées sur l’interculturalité, la reconnaissance culturelle et la gestion de la diversité. Le soulèvement néo-zapatiste de 1994 apparaît à cet égard comme un moment décisif avec son slogan : « Plus jamais un Mexique sans nous » qui exprime bien cette volonté indienne d’intégration nationale fondée non plus sur l’assimilation ou sur « l’intégration », ni même sur la sécession mais sur la reconnaissance d’une nation plurielle.
L’analyse proposée dans le dernier chapitre, consacré au néo-indigénisme contemporain, apparait plus succincte au regard de la richesse des analyses précédentes. Les questions liées aux populations afrodescendantes, à la pluralité religieuse ou encore au rôle de la pastorale indigène auraient sans doute mérité des développements plus approfondis. L’analyse du rôle de l’Église catholique dans l’organisation des mouvements autochtones constitue néanmoins une piste particulièrement stimulante. La pastorale indigène, en valorisant les pratiques culturelles et religieuses autochtones au sein même du catholicisme participe, elle aussi, à la redéfinition contemporaine de l’indianité militante.
Par ailleurs, si l’ouvrage accorde une place centrale aux discours étatiques, aux institutions, aux organisation ethnopolitiques et aux débats intellectuels, il laisse toutefois de côté l’expérience concrète des populations autochtones éloignées des sphères administratives et militantes. L’analyse de certains programmes étatiques de développement des années 1970-1990 destinés à des populations indiennes rurales (ex. COPLAMAR ou PRONASOL), aurait certainement enrichi la démonstration car ces projets ont profondément transformé les formes d’organisation politique locales et les rapports entre l’État et les communautés indigènes.
Indépendamment de ce regret, nul doute que la richesse des analyses et des thématiques développées et mises en relation par Romain Robinet dans cet ouvrage ouvre, comme toute excellente recherche, sur de nouvelles pistes à explorer. Ce livre inscrit l’histoire de l’indigénisme dans une réflexion plus large sur la construction des États postcoloniaux et sur les mécanismes étatiques de production de l’altérité. En historicisant la catégorie d’« Indien », l’auteur déconstruit toute vision essentialiste et naturaliste de l’identité autochtone et montre que celle-ci résulte de rapports sociaux et politiques en constante transformation. Ce livre constitue ainsi une contribution majeure à l’histoire politique et sociale du Mexique contemporain. Grâce à une approche rigoureuse, nourrie par une vaste documentation et par une réflexion théorique solide, Romain Robinet parvient à montrer toute la complexité des rapports entre État, nation et populations autochtones. Cet ouvrage éclaire non seulement l’histoire du Mexique, mais plus largement les logiques de fabrication des catégories identitaires dans les États modernes. Il permet également de mieux comprendre les débats contemporains autour du multiculturalisme, de la reconnaissance des minorités et des politiques de la diversité. En analysant les ambiguïtés et ambivalences d’un projet oscillant constamment entre intégration nationale et maintien de l’altérité, Romain Robinet propose une réflexion essentielle sur les mécanismes de domination, mais aussi sur les capacités d’appropriation et de résistance des populations concernées. Par son écriture claire, sa richesse documentaire et son ambition historiographique, ce livre s’impose comme une référence incontournable pour quiconque s’intéresse à l’histoire du Mexique, aux politiques indigénistes et, plus largement, aux processus de construction des identités dans les sociétés postcoloniales.
Pour citer cet article
Anath Ariel de Vidas, « Naissance de l’indigénisme : Le Mexique au XXe siècle, un livre de Romain Robinet », Revue Alarmer, mis en ligne le 23 juin 2026, https://revue.alarmer.org/naissance-de-lindigenisme-le-mexique-au-xxe-siecle-un-livre-de-romain-robinet/
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