29.08.20 Alma, le vent se lève de Timothée de Fombelle


Couverture du livre de Timothée de Fombelle, Alma, le vent se lève, Paris, Gallimard Jeunesse, 2020, 400 pages.

Ça commence comme un conte. Deux enfants allongés sur l’herbe à l’ombre d’un cheval inconnu, et baptisé Brouillard parce qu’il est blanc et ne ressemble pas aux petits zèbres familiers. Dès le début, on peut percevoir que cet animal étrange est une menace autant qu’une promesse. Alma qui signifie « libre » dans la langue des Okos, et son petit frère Lam, vivent au sein d’une famille heureuse et isolée, dans une vallée paradisiaque coupée du reste du monde par des ravins qui ne deviennent accessibles que lorsqu’ils se remplissent de pluie par quelques passages dérobés. L’au-delà fait rêver les enfants et Alma invente pour son petit frère des histoires qui décrivent ce monde extérieur qu’elle ne connaît pas plus que lui. L’interdiction de leur père est sans appel : ils ne doivent jamais s’aventurer hors de la vallée. Bien sûr,grâce à Brouillard, Lam brave l’interdit paternel et se laisse guider vers des territoires aussi intrigants que dangereux. Ces contrées sont celles où sévit la traite des esclaves sur la côte africaine du golfe de Guinée. Alma et son père se lancent alors à la poursuite de Lam. Le père des enfants, Mosi, autrefois nommé Moïse Schakle, est lui-même un ancien trafiquant négrier de la côte. Nao leur mère, enceinte, demeure avec son fils aîné, mais eux aussi ne tarderont pas à tomber dans les griffes des chercheurs d’esclaves Ashanti.

 ©FrançoisPlace – Gallimard Jeunesse 2020.

Il s’en suit un récit serré aux multiples personnages digne des meilleurs récits d’aventure sur fond historique. L’action se déroule en 1786. Un jeune garçon, enfants trouvé, Joseph Mars, intrépide et débrouillard, embarqué comme moussaillon, est au cœur du livre. Il prétend posséder une partie de l’énigme qui permettrait de remonter jusqu’au trésor de Luc de Lerne, pirate redoutable. Ce dernier n’apparaîtra qu’à la fin, dans son repaire des Caraïbes, mais il accompagne le déroulement de l’action par sa réputation qui est déjà une légende. Joseph Mars suscite très vite l’envie du terrible capitaine Gardel qui dirige La Douce Amélie, navire négrier appartenant au riche armateur Bassac, de La Rochelle. Ce dernier vit dans son hôtel particulier avec sa fille Amélie, demoiselle instruite, avisée, courtisée par toute la ville pour sa fortune.

 ©FrançoisPlace – Gallimard Jeunesse 2020.

Sur le navire, le charpentier nommé Poussin est un des rares à pouvoir tenir tête au capitaine, tant son savoir- faire est indispensable. Mais sa présence ne s’explique pas seulement par ses compétences. Il mène sa propre enquête, car son jeune fils et son maître charpentier Bassompierre ont été vraisemblablement assassinés à La Rochelle. Poussin a dans l’idée que sur le navire il pourra résoudre cette énigme. On compte encore parmi les passagers le cuisinier noir, Cook, libre donc et aussi un pauvre hère endetté, embarqué contre quelques pièces dans une taverne du port. Enfin, il y a les nombreux captifs de ce navire négrier qui doit accoster à Saint-Domingue pour alimenter le marché aux esclaves et la main-d’œuvre des plantations sucrières. Dans la partie du navire réservée aux femmes esclavisées, Nao, la mère d’Alma survit avec difficulté tant les conditions d’existence sont dures. Chez les hommes, est détenu le frère aîné d’Alma. Alma elle-même s’est glissée comme passagère clandestine à la recherche de Lam le plus jeune frère.

 ©FrançoisPlace – Gallimard Jeunesse 2020.

Timothée de Fombelle est un écrivain talentueux. L’imagination se laisse porter et les scènes très imagées sont appuyées par les dessins bienvenus de François Place. C’est aussi un écrivain exigeant. Le vocabulaire de la marine des mâts à la cambuse en passant par le bastingage comme l’aménagement d’un navire négrier n’auront plus de secret pour lui. L’auteur prend son temps dans cette trilogie dont Alma, Le vent se lève n’est que le premier volume. Il pose lentement les différents morceaux du puzzle et il faudra de la patience pour commencer à relier les lieux et les personnages entre eux. Mais le récit est solidement bâti et le rythme s’accélère juste au bon moment. On se laisse prendre par un roman adressé aux bons lecteurs à partir de 13 ans environ, qui rencontreront là un style riche et rigoureux, rythmé par des dialogues qui soutiennent l’attention.
Le récit mélange l’imaginaire d’un temps reculé, le XVIIIe siècle, auquel on associe volontiers les aventures de pirates, des territoires vastes qui relient les côtes françaises de l’Atlantique, le continent africain, l’océan sur lequel le navire négrier vogue en direction des plantations sucrières de Saint-Domingue. On l’aura compris le lien entre ces espaces est la traite des esclaves.

L’auteur est bien renseigné, la fin du XVIIIe siècle est une période où le trafic des esclaves bat encore son plein malgré les aléas liés aux guerres européennes. Les royaumes africains du littoral fournissent des esclaves razziés à l’intérieur des terres, transportés puis « stockés » soit dans les navires, soit dans les forts européens du littoral où ils peuvent attendre de longs mois avant d’être embarqués sur les navires négriers. Les acteurs de la traite sont autant des Africains que des Européens, Français, Anglais, Hollandais ici. Le récit n’oppose pas de méchants Blancs à de gentils Noirs. Tous les Noirs ne sont pas des captifs, certains sont libres et tous ne forment pas un bloc, mais ont des origines, des langues, des trajectoires différentes. En cela, on retrouve les avancées de la recherche historique qui a montré la complexité des relations entre les différents acteurs des traites négrières. Pour autant la responsabilité des Européens n’est pas édulcorée et la violence à bord du navire est palpable.

Mais Alma est bien une fiction et Timothée de Fombelle se garde de faire une pesante leçon d’histoire. Son livre est tout indiqué pour introduire la connaissance des traites négrières au jeune public qui commence à l’aborder en cours d’Histoire-géographie du cycle 4 (en 4ème exactement) où l’on étudie ce qu’a été la traite négrière occidentale et quelle a été sa place dans le commerce international, puis dans le premier chapitre du thème 2 du programme de Seconde (L’ouverture atlantique) où un Point de Passage et d’Ouverture porte sur le développement de l’économie « sucrière » et de l’esclavage dans les îles portugaises et au Brésil. On ne peut plus dire que ces questions sont ignorées des programmes scolaires. Encore faut-il que le corps enseignant s’en empare et qu’il en ait les outils. Le livre de Timothée de Fombelle peut offrir une belle entrée aux élèves justement entre la classe de 4ème et celle de Seconde et pourrait servir de support à une fructueuse collaboration entre professeurs de Lettres et d’Histoire-géographie afin d’éveiller les consciences sur la distinction entre littérature et histoire et sur les réalités de ce que fut une exploitation criminelle arc-boutée sur une violence inouïe.

Bibliographie sommaire

COQUERY-VIDROVITCH, Catherine, MESNARD, Eric, Etre esclave, Afrique-Amériques, XVe-XIXe siècle, Paris, La découverte, 2019.

REDIKER Marcus, A bord du négrier, une histoire atlantique de la traite, Seuil, « Points », Paris, 2017.

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