02.02.22 « Stella gialla » – L’antisémitisme fasciste dans les kiosques de Paris

Le 2 juin 1942, le journal des Italiens de France, La Nuova Italia, fait paraître un article au vitriol dans son édition de Paris. Non signé, écrit en italien, celui-ci est intitulé « Stella gialla » (Étoile jaune), une étoile de David accompagnant au demeurant le texte.

Le 29 mai, la huitième ordonnance allemande impose le port de l’étoile jaune en zone occupée. Son entrée en vigueur est prévue pour le 7 juin. Selon ladite ordonnance, toute personne identifiée comme juive devra, à partir de 6 ans, porter une étoile jaune cousue sur son vêtement. Il convient de préciser que, en Italie même, si les juifs sont victimes de persécutions depuis 1938, le régime n’a pas imposé de signe distinctif.
L’obligation du port de l’étoile s’inscrit dans le sillage des lois et textes antisémites adoptés par les autorités d’occupation et l’État français depuis l’automne 1940, en particulier la loi du 2 juin 1941 portant statut des juifs. Selon ses termes, est juif

Winock Michel, La France et les Juifs. De 1789 à nos jours, Paris, Seuil, 2004, p. 228.

[c]elui ou celle, appartenant ou non à une confession quelconque, qui est issu d’au moins trois grands-parents de race juive, ou de deux seulement si son conjoint est lui-même issu de deux grands-parents de race juive. Est regardé comme étant de race juive le grand parent ayant appartenu à la religion juive.

La Nuova Italia : journal hebdomadaire, politique, littéraire et artistique / fondateur : Nicola Bonservizi, 2 juin 1942, p. 2. Source : BNF.

« Stella gialla » – Un article haineux contre les juifs

Quelle fut l’audience d’un tel article ? La Nuova Italia est tirée quotidiennement à plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires, sans doute entre 15 et 70 000. Quand bien même le journal connaît un taux élevé d’invendus (entre 20 et 30%), il est probable que l’article du 2 juin 1942 ne soit pas passé inaperçu. Il a en tout cas intéressé les autorités françaises, en particulier les services de police, qui l’ont fait traduire vers le français. La traduction est conservée aux Archives de la Préfecture de Police :

Tout le monde, ainsi que ceux qui se laissent chaque jour empoisonner les pensées par la propagande systématique des circoncis de Radio-Londres[,] devrai[ent] se féliciter de l’ordonnance qui impose à tous les juifs de se décorer de l’étoile jaune de Sion.

Le ténébreux labyrinthe de l’affaire Dreyfus, les courageux avertissements du polémiste Édouard Drumont, la cascade ininterrompue des scandales financiers[, dont chacun] portait en filigrane le nez rapace d’un juif et la marque de la solidarité talmudienne, avaient nécessairement signalé à la nation française le danger mortel que les noyaux juifs faisaient peser sur ses glorieuses traditions maternelles et spirituelles, sur [l’éclat] de son histoire[,] sur sa vie individuelle elle-même et sur sa vie collective [de tous les jours]. Mais malgré la tempête populaire, instinctive, purificatrice, soufflant autour de l’écheveau emmêlé des affaires financières du [juif] Stavisky, en 1938, le juif Karfunkelstein [put] se permettre le luxe raffiné [et propre à sa race] d’infliger, comme domicile, l’humidité de la prison de la Santé à l’écrivain nationaliste Charles Maurras, coupable de s’être insurgé, avec sa véhémence habituelle, contre les cliques judaïques qui tentaient, en marge de l’œuvre civilisatrice que l’Italie fasciste [s’apprêtait à accomplir] en Éthiopie, de déchaîner la guerre en faveur du Talmud, [« leur »] guerre. [Les choses étaient telles que], obtenant à son tour l’honneur de la prison, l’actuel [C]ommissaire français pour les questions juives, Darquier de Pellepoix, [fut poussé à définir] le ministère Blum […] avec une phrase restée fameuse [ : ] le « gouvernement judaïque d’occupation ».

Après avoir espéré de voir éclater « leur » conflit [, ] à l’occasion, d’abord [, ] de la guerre civile espagnole, ensuite de la question sudète, les juifs de France se servirent de toutes leurs plus hautes complicités pour poignarder les espérances qui étaient nées dans la nuit de Munich. On ne devrait jamais oublier la satisfaction immense avec laquelle […] les juifs de tous les ghettos d’Europe, [voracement déplacés] sur le sol français, se frottèrent les mains dans la journée du 1er septembre 1939.

Jusqu’à l’offensive allemande de [m]ai et [j]uin 1940, l[a jubilation] juive réussit à s’imposer en France. Par la suite, bien entendu, les faits avaient à peine fait entendre leur [voix incontestable que] les nez talmudiques furent les premiers à disparaître après avoir flairé [l’air mauvais]. Depuis lors, le courage juif se limite à vociférer […] mensonges [et balivernes] derrière les microphones de Londres et de New York, à [griffonner] des [inepties sur] les ardoises des vespasiennes de Paris, [à] armer des mains exaltées pour accomplir des gestes indignes et vils, et [à] spéculer dans [le bazar] du marché noir. Pis encore, ils vont jusqu’à renier la race, le nez rapace, la circoncision et le Talmud, [en] se parant de faux noms de son aryen, se faisant établir de faux documents d’identification, de faux actes de baptême, […] en ne répondant pas à l’appel des ordonnances qui intéressent [les membres de l’ethnie] juive.

Personne ne peut oublier ces simples et élémentaires vérités. Et tous devraient identifier, [en] ceux qui porteront sur leur vêtement, à partir de dimanche prochain, l’étoile jaune de Sion, les plus néfastes et implacables ennemis de la paix et de l’Europe.

Note, 4 juin 1942, carton BA 2165, dossier « La Nuova Italia ». Les passages entre crochets représentent soit un ajout de signe de ponctuation, soit des passages spécifiquement traduits par nos soins, car la traduction d’époque nous a parfois paru quelque peu éloignée du sens du texte-source. 

Une virulence et une obsession surprenantes – Les zones d’ombre de l’article

La violence du propos tenu par l’auteur de « Stella gialla » et la joie que se fait celui-ci de l’imposition du port de l’étoile jaune interrogent. L’histoire de La Nuova Italia, et, plus largement, du fascisme tel qu’il s’exporte en France et à Paris, nous permet de proposer quelques pistes d’analyse.

Qui tient la plume ?

« Stella gialla » n’est pas signée, contrairement à d’autres articles publiés au sein du journal. Celui qui tient la plume apparaît cependant très au fait des poncifs antisémites de son temps (« nez rapace », « mains exaltées », « circoncision »). Il l’est au surplus de l’histoire récente de la France, qu’il s’agisse de l’affaire Dreyfus ainsi que du contexte haineux qui l’entoure (Édouard Drumont publie La France juive en 1886 et dirige le journal antisémite La Libre Parole), ou bien des scandales politico-financiers des années 1930. La mort du financier Serge Stavisky, le 9 février 1934, compromis avec des hommes politiques, avait ainsi une bouffée antisémite.

En outre, l’auteur de « Stella gialla » entretient vraisemblablement un lien avec l’Italie fasciste, qu’il soit de nationalité ou du moins d’origine italienne. L’aisance avec laquelle est écrit le texte en témoigne, au moins autant que l’évocation de « l’œuvre civilisatrice » prétendument accomplie par Mussolini en Éthiopie, en des termes illustrant bien la « langue de bois » du régime. Entré en guerre le 3 octobre 1935 contre Addis-Abeba, Rome se prévaut d’apporter la lumière de la civilisation en Afrique, où il se rend en réalité coupable d’une violence extrême.

En cela, si « Stella gialla » convoque des stéréotypes également présents dans la presse antisémite allemande et française (une caricature figurant dans le même numéro du 2 juin 1942 témoigne de cette circulation), l’hypothèse selon laquelle l’article serait en réalité tiré de la presse étrangère, et traduit seulement dans un second temps vers l’italien, se trouve minorée.

Enfin, peut être formulée une hypothèse quant à l’appartenance politique de l’auteur. Probablement germanophile, au vu de sa célébration de l’ordonnance allemande, il est vraisemblablement fasciste, et sans doute, compte tenu du lieu de publication du journal, membre – ou du moins proche – du Faisceau de Paris. Le Faisceau de Paris constitue une émanation des faisceaux de combat, formés dans la Péninsule en 1919.

En effet, vers 1922-1923, l’idéologie fondée par Mussolini essaime à travers l’Europe et le monde. Si le fascisme à l’étranger (fascismo all’estero) prétend ne viser aucun but politique, il rassemble en réalité d’ardents défenseurs de l’italianité des Transalpins ayant émigré, c’est-à-dire de leurs liens avec l’Italie (manifestés à travers leur attachement à la langue, à l’histoire de la Péninsule, etc.). Par suite, il tend à agréger autour de lui des nationalistes voyant d’un bon œil le régime mussolinien. Tout en prenant racine dans « l’archipel des Ritals » – en Lorraine, dans le Sud-Est ou encore dans le Sud-Ouest, le fascisme établit sa plus importante structure à Paris, à l’instigation de Nicola Bonservizi. Dès l’été 1923, le Faisceau de Paris semble bien installé dans la capitale.

Le terme de « Ritals », argotique, renvoie aux Italiens. Voir Pierre Milza, Voyage en Ritalie, Paris, Éditions Payot & Rivages, 2004 [1993], p. 296.

Rapport de la Préfecture de Police, 31 août 1923, carton 97CPCOM-214, Archives diplomatiques de La Courneuve.

À Paris, le Faisceau s’appuie donc entre autres sur La Nuova Italia, qui, jusqu’en 1925, porte le titre français d’Italie nouvelle. Sans se confondre parfaitement avec le Faisceau au plan organique, La Nuova Italia n’en reste pas moins dirigée par des fascistes. Nicola Bonservizi lui-même en occupe, le premier, le poste de directeur. Compte tenu de la nature même du journal, il ne fait aucun doute que « Stella gialla » y est publiée en 1942 avec l’accord, sinon la bénédiction, du directeur.

Celui-ci n’est alors plus Bonservizi, mais Pietro Solari, le premier ayant succombé le 24 mars 1924 aux blessures infligées par un antifasciste, Ernesto Bonomini, alors qu’il dinait au Savoia, restaurant italien du quartier de l’Opéra.

Une ligne anciennement ou nouvellement antisémite ?

De fait, une lecture cursive de La Nuova Italia interdit de qualifier « Stella gialla » d’épiphénomène. La piste d’un texte qui aurait été publié isolément pour se féliciter d’une mesure dure prise contre les juifs semble devoir être écartée. La Nuova Italia a exprimé à plusieurs reprises des positions antisémites, au moins ponctuellement. Ce faisant, le journal a emprunté la route ouverte par Rome à partir de 1938, au moyen, notamment, du Manifeste des savants racistes, publié le 14 juillet 1938, et du journal La Difesa della razza (La Défense de la race), lancé le 5 août suivant.

La période précédant la Débâcle semble davantage caractérisée par des attaques dirigées contre les juifs se trouvant en Italie : le 21 juillet 1938, La Nuova Italia publie le Manifeste ; le 29 septembre 1938, elle justifie les mesures d’éloignement des élèves juifs en Italie par la nécessité de protéger la « conscience du peuple italien » ; le 17 novembre, elle assure que l’antisémitisme proféré par le Duce n’a rien de fabriqué, et, au contraire, irrigue ses discours depuis 1919. Nombreux sont en effet les Italiens, en 1938, à avoir le sentiment de l’invention d’un problème juif.

Au vu du risque qu’emporterait une charge féroce contre les juifs français, il apparaît plus prudent d’épargner ces derniers : une telle initiative pourrait se traduire par une interdiction administrative de parution, ou bien être contrôlée sur le fondement des décrets-lois Marchandeau du 21 avril 1939, lesquels prévoient des poursuites contre ceux incitant à la haine raciale et religieuse. Une offensive contre une partie de la population française apparaît d’autant moins bienvenue que, sous les deux gouvernements Blum, en 1936-1937 et en 1938, le Président du Conseil lui-même est l’objet de propos haineux : Charles Maurras, chef de l’Action française, s’en prend à lui en 1936, et est incarcéré en conséquence à la Santé. C’est encore Blum que l’extrême droite affuble du nom de « Karfunkelstein », afin d’instiller l’idée que le Président du Conseil dissimulerait ses origines étrangères.

Marie-Anne Matard-Bonucci, Totalitarisme fasciste, Paris, CNRS Éditions, 2018, p. 177.

Cependant, la défaite de mai-juin 1940 paraît marquer une forme de rupture dans l’attitude de La Nuova Italia. Avec l’instauration du régime de Vichy et le début de l’Occupation, la posture du Faisceau et de La Nuova Italia se radicalise. Tandis que le premier se range du côté de l’Axe, la seconde délie son langage. Le 24 avril 1941, le journal met en accusation les pseudo-responsables de la défaite du printemps 1940, vilipendant l’« ex-ministre juif Jean Zay », à l’Éducation nationale entre 1936 et 1939, le « juif Mandel », à l’Intérieur en 1940, ou encore Léon Blum, « le grand rabbin du Palais Bourbon » – reprenant ici une expression du journal antisémite Je suis partout. Le 8 juin 1942, un écho est fait à « Stella gialla », à travers l’article « La prima giornata delle stelle gialle » (« La première journée des étoiles jaunes »), qui entend insister sur l’indifférence de la foule face à cette nouvelle mesure.

« Stella gialla » ne marque ainsi ni le début, pas plus que la fin, de la virulence antisémite. Mais quand bien même cet article ne constitue pas un épiphénomène, il demeure particulièrement violent. Est-ce pour cette raison que la Préfecture de Police prend le soin de le faire traduire ? La réponse à cette question est extrêmement difficile à apporter, sans informations supplémentaires. D’autres hypothèses seraient également possibles. La décision de traduction relève-t-elle spontanément d’un agent philofasciste ? Ou bien d’un individu désireux d’attirer l’attention des autorités françaises sur l’activisme fasciste en zone occupée – soit qu’il réprouve cette immixtion dans l’absolu, soit qu’il y voit un empiètement sur l’allié allemand ?

Un texte gratuit ou intéressé ?

En dernier lieu, le mobile de la publication interroge.
Il est bien sûr possible que « Stella gialla » n’ait que vocation à saluer l’introduction d’une mesure sévère à l’égard des juifs vivant en zone occupée, y compris italiens. Dans la mesure où semblable décision à l’encontre des juifs n’a pas cours en Italie dans le même temps, on peut aussi imaginer que des fascistes établis hors des frontières, témoins de législations plus fermes à l’étranger, regrettent cette absence. À travers cet article, ils chercheraient alors à inspirer une mesure analogue à Rome.
Mais il resterait encore à savoir si le regret de l’absence d’une mesure semblable en Italie est sincère, d’une part, instrumentalisé, d’autre part (l’un n’excluant pas l’autre). Dans Paris occupé, en effet, La Nuova Italia aurait pu vouloir donner des gages aux collaborationnistes, et surtout à l’Allemagne. L’enjeu serait d’en susciter la bienveillance, alors que le journal trouve en moyenne moins preneur que les autres : 22% de ses exemplaires restent invendus, contre 0,98% en moyenne pour les autres journaux de Paris. En tout cas, six jours après la publication de l’article, celui-ci ne produit pas l’effet escompté – si tant est qu’un tel effet soit effectivement recherché : une hausse de ses stocks de papier est refusée au journal par les autorités occupantes.

Lettre du Beauftragte der Militärbefehlshabers für Pressepapier (chargé d’affaires auprès du Commandement militaire pour le papier de presse) au directeur de La Nuova Italia, 8 juin 1942, AJ/40/1014, AN.

Marquer pour mieux haïr – Les traits saillants de l’article

Quels que soient les mobiles de La Nuova Italia, ses vociférations à l’égard des juifs ne sont qu’un écho de l’antisémitisme banalisé circulant alors activement dans l’Europe occupée. L’auteur s’attache à doubler le stigmate physique, à savoir l’étoile, d’un stigmate moral. Trois outils sont en particulier convoqués pour parvenir à cette fin.

Une menace héréditaire pour la paix et pour la société

Pour commencer, les juifs sont dépeints, tout au long de l’article, comme foncièrement belliqueux, et, a fortiori, comme des intrigants.

D’une part, leur désir de déclencher une guerre à des fins personnelles (« « leur » guerre »), notamment pour satisfaire une volonté d’enrichissement, constituerait une menace pour la stabilité de la paix en Europe. Cette thématique des juifs fauteurs de guerre, si elle est ancienne, a été remise à l’honneur par Hitler dans ses discours, en particulier celui prononcé le 30 janvier 1939. Elle irrigue également la propagande antisémite fasciste, comme celle portée par le journal La Difesa della razza. Ainsi, selon l’auteur de « Stella gialla », toutes les opportunités seraient bonnes, aux yeux des juifs, pour précipiter un affrontement. La « guerre civile espagnole », d’abord, qui éclate en 1936, aurait constitué une aubaine manquée pour eux. La « question sudète », ensuite, fin septembre 1938, ne donne pas non plus lieu à un conflit généralisé. Pourtant, selon l’article, « les juifs de France se servirent de toutes leurs plus hautes complicités pour poignarder les espérances qui étaient nées dans la nuit de Munich », où sont signés les accords cédant les Sudètes à Hitler. « Stella gialla » pointe finalement la prétendue « satisfaction immense » éprouvée par les juifs d’Europe, le 1er septembre 1939, date coïncidant avec l’invasion de la Pologne par l’Allemagne, suivie, deux jours plus tard, de l’entrée en guerre de la France.

D’autre part, l’auteur de l’article soutient l’idée que les juifs conspireraient à nuire aux intérêts français, en employant contre eux des méthodes violentes (« armer des mains exaltées »), en se compromettant dans des trafics illégaux (« le bazar du marché noir ») ou en se terrant à Londres et New York. Pierre Dac, attaqué par Philippe Henriot sur Radio-Paris pour ses origines juives, intervient par exemple régulièrement sur les ondes de Radio-Londres. On peut d’ailleurs penser que « la propagande systématique des circoncis de Radio-Londres » lui est pour partie imputée par l’article.

Les aryens et les autres

« Stella gialla » se réfère ensuite à la notion d’aryanisme, pour mieux dénoncer les juifs « se parant de faux noms de son aryen », et ainsi les exclure encore un peu plus de la communauté nationale.
La Péninsule s’est tenue globalement à l’écart de l’engouement existant pour l’aryanisme à partir du XIXe siècle, notamment en Allemagne, même si certains penseurs italiens manient la notion, à l’image du philologue Angelo de Gubernatis ou d’Alfredo Niceforo. Le fascisme finit par consacrer cette notion, introduite dans l’ordonnancement juridique par la loi du 17 novembre 1938. Les mariages « entre les citoyens italiens de race aryenne et les personnes appartenant à d’autres races » se trouvent ainsi interdits, selon les termes de la loi, en écho à la loi allemande du 15 septembre 1935 sur la « protection du sang et de l’honneur allemand ».

En dépit de la consécration juridique de l’aryanisme, sa définition n’en reste pas moins floue en Italie, où la loi du 17 novembre 1938 n’énonce pas véritablement les critères fondant l’appartenance à la « race aryenne », alors même que ceux caractérisant l’appartenance à la « race juive » sont bien connus : enfants dont l’un des parents est juif et l’autre étranger, dont la mère est juive ou le père inconnu, etc. Il en découle qu’un individu est tenu pour aryen en creux : « la formule « race aryenne » […] désigne seulement « la circonstance négative de ne pas appartenir à la race juive » », écrit le juriste italien Carlo Costamagna en 1940. Par extension, il est difficile de savoir quels noms sont considérés par l’article comme étant proprement de « son aryen » : plausiblement les noms italiens, mais aussi – peut-être – les noms français.

Marie-Anne Matard-Bonucci, Totalitarisme fasciste, op. cit., p. 232.

La langue au service de la haine

Il serait enfin possible de lire, dans « Stella gialla », des mots révélant l’évolution linguistique subie par l’italien à la faveur du tournant antisémite. La réforme de la langue doit concourir à stigmatiser, dans le débat public, l’ennemi nouvellement désigné. C’est le cas lorsque le mot « stirpe », qui peut désigner la « race », quoique sans dimension biologique affirmée, est remplacé par celui, plus explicite, de « razza ». Il en va de même avec la substitution de « giudaismo », qui comprend la sonorité « Judas », et est par conséquent plus susceptible d’exciter l’antisémitisme catholique, à « ebraismo », afin de désigner le « judaïsme ».

Or, l’auteur de l’article semble conscient de ces distinctions sémantiques. Il utilise ainsi tout à la fois le terme « giudaico » (« cliques judaïques » et « gouvernement judaïque d’occupation ») et « ebraico » (« noyaux juifs »). C’est encore cette distinction que l’on retrouve dans le numéro du 24 avril 1941, entre l’« ex-ministre juif Jean Zay » (« ex-ministro ebreo Jean Zay ») et le « juif Mandel » (« giudeo Mandel »). De même, l’auteur dissocie la « razza » (« renier la race ») et l’« etnica » (« l’ethnie juive »).

 In fine, l’auteur de « Stella gialla » fait montre d’une bonne maîtrise de la doxa raciste et antisémite du national-socialisme, du régime de Vichy et du fascisme italien, lesquels, à mesure que le temps passe, sont de moins en moins dissemblables.

Bibliographie

  • Gentelle Dominique, La Nuova Italia. Présentation de l’organe du Fascio de Paris de 1923 à 1939, mémoire de DEA dirigé par Pierre Milza à Sciences Po Paris, Paris, Bibliothèque de Sciences Po Paris, 1981, 122 p.
  • Matard-Bonucci Marie-Anne, L’Italie fasciste et la persécution des juifs, Paris, Presses universitaires de France, 2012, 645 p.
  • Matard-Bonucci Marie-Anne, Totalitarisme fasciste, Paris, CNRS Éditions, 2018, 319 p.
  • Milza Pierre, « Le fascisme italien à Paris », in Revue d’histoire moderne et contemporaine, tome 30, n°3, juillet-septembre 1983, p. 420‑452.
  • Milza Pierre, Voyage en Ritalie, Paris, Éditions Payot & Rivages, 2004 [1993], 639 p.
  • Winock Michel, La France et les Juifs. De 1789 à nos jours, Paris, Seuil, 2004, 409 p.

Cet article prend en outre appui sur mes deux mémoires de recherche soutenus à l’École normale supérieure Paris-Saclay, sous la codirection de Marie-Anne Matard-Bonucci et Olivier Wieviorka, respectivement en juillet 2020 (« Le fascisme italien en France au prisme du fascisme dans la Péninsule : miroir fidèle ou miroir fêlé ? Le Faisceau de Paris (1922-1931) ») et 2021 (« Le Faisceau de Paris (1922-1944). Une « Petite Italie » fasciste en France ? »).

Pour citer cet article

Corentin Santilli, « « Stella gialla » – L’antisémitisme fasciste dans les kiosques de Paris », RevueAlarmer, mis en ligne le 2 février 2022, https://revue.alarmer.org/lantisemitisme-fasciste-dans-les-kiosques-de-paris/

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