14.10.22 Le droit à la différence. L’universalisme français et les juifs, un essai de Maurice Samuels

Le droit à la différence, sous-titré L’universalisme français et les juifs est la traduction française de l’ouvrage éponyme initialement paru aux États-Unis en 2016.  Son auteur, Maurice Samuels, est professeur de littérature française contemporaine (XIXe-XXe siècles) à l’université de Yale et historien des juifs de France au XIXe siècle. Il a consacré plusieurs ouvrages à ce dernier thème, notamment Inventing the Israelite (2011), traduit en français en 2017 sous le titre L’invention de la littérature juive en France aux éditions Hermann et, plus récemment, un essai sur la figure controversée de Simon Deutz, fils du grand-rabbin de France, converti au catholicisme qui dénonça la duchesse de Berry et devint une figure publique de « traître » particulièrement honnie sous la Restauration.

Maurice Samuels, The Betrayal of the Duchess: The Scandal That Unmade the Bourbon Monarchy and Made France Modern, Basic Books, 2020.

Le droit à la différence de Maurice Samuels est avant tout un essai dont l’objet est de retracer l’histoire contemporaine de l’universalisme en France. Le projet est clairement d’apporter nuance et complexité à une discussion qui réduit souvent l’universalisme à une volonté déguisée ou assumée d’éradication des différences. L’entreprise est en cela salutaire.

Maurice Samuels, Le droit à la différence. L’universalisme et les juifs, La Découverte, Paris, 2022.

Une histoire française de l’universalisme

Organisé en six chapitres thématiques déroulant un fil chronologique de la Révolution française aux années 1980, le livre est toutefois « encadré » par une introduction et une brève conclusion qui projettent le lecteur dans les débats et polémiques – souvent houleuses – qui ont marqué l’après-2015 et ont encore rebondi lors de l’élection présidentielle de 2022, autour de la laïcité ou encore de l’« islamo-gauchisme ».

L’auteur aborde chaque période étudiée par le prisme d’« une suite de textes et d’images » (p. 31), au cours desquels il guide le lecteur « dans les méandres d’une plaidoirie, les rebondissements d’une intrigue romanesque ou les plans d’un film de cinéma ». Après un premier temps consacré à la Révolution française, les chapitres suivants font défiler les figures de la comédienne Rachel à la Comédie-Française (chapitre 2), de l’écrivain et critique littéraire Théophile Gautier en Algérie (chapitre 3), d’Emile Zola derrière l’affaire Dreyfus (chapitre 4), du cinéaste Jean Renoir et de son illustre film La Grande Illusion (chapitre 5) et enfin de Jean-Paul Sartre (chapitre 6). L’ouvrage oscille de la sorte entre une histoire des idées (quoique l’auteur s’en défende) et une histoire des représentations qui ne sacrifie pas le culturel au politique, et inversement. La lisibilité du propos tient à une forme de conversation entre les différentes séquences de récits et prises de positions dont l’auteur livre des analyses serrées, au plus près des textes. Avec là encore, une volonté manifeste de décaler le propos en exhumant des propos « dissidents » d’auteurs et des réflexions considérés comme canoniques sur la relation de l’universalisme aux juifs ; ainsi du Zola de Vérité (1903) ou du Sartre des Réflexions sur la question juive (1946).

Les controverses et polémiques, récentes et moins récentes, convergent sur ce que l’auteur diagnostique, après d’autres, comme la crise de l’universalisme français, notion qu’il distingue de celle d’universalisme républicain. La distinction est capitale* car elle lui permet de souligner l’importance de la perspective historique pour éclairer les inflexions conceptuelles et politiques prises par l’universalisme en France depuis 1789. Celles-ci ne sont pas réduites à leur seule version républicaine qui est souvent associée, en partie à tort, à l’image d’une ligne « dure » de défense de la laïcité contre toutes les formes de communautarisme, notamment religieux, dont le point d’ancrage historique serait la loi de Séparation des Églises et de l’État de 1905. Samuels pointe au contraire l’existence, dès l’origine, de plusieurs « pôles » au sein de cet universalisme : un « pôle assimilationniste » et un « pôle pluraliste », pour reprendre ses formules. Ce « pôle pluraliste » ne serait donc pas né au cours des dernières décennies comme conséquence de la « dérive » ou de ce que d’aucuns jugent comme un affaissement de la pensée universaliste. Il dresse ainsi une histoire française de l’universalisme, qui ne doit rien à des théories, tel le multiculturalisme, qui auraient été importées du monde anglo-saxon.

Les juifs au cœur de la définition de l’universalisme français

Dans cette histoire française de l’universalisme, Samuels accorde une place prépondérante à la « question juive ». Loin d’être un épiphénomène de la Révolution des droits de 1789 qui n’intéresserait que les historiens des juifs de France, la problématique de l’Émancipation des juifs constitue pour lui la matrice à partir de laquelle il reconsidère le contexte global de formation et de développement des conceptions universalistes promues par la Révolution française. Pour Samuels, davantage que les questions de la citoyenneté des femmes ou de l’abolition de l’esclavage, c’est à travers le regard porté sur la minorité juive du royaume par les députés de la Constituante qu’ont pu être éprouvées concrètement les généreuses idées promues dans la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen d’août 1789. Pour des raisons qui tiennent en partie à leur faible nombre, c’est par la confrontation à des « Juifs réels », porteurs d’institutions et d’une histoire communautaires propres et dont l’image publique était nourrie de préjugés hostiles solidement ancrés, que l’universalisme français a été amené à préciser ses attendus, à dévoiler certaines de ses ambiguïtés et à reconnaître les limites dans lesquelles s’est inscrite la volonté de « régénération » des individus par la loi et le droit.

La notion de « régénération » renvoie à l’idée de transformation radicale des individus à partir d’une foi revivifiée. D’inspiration chrétienne, la « régénération » fut au cœur de la pensée révolutionnaire qui la transposa au droit. Cf. Mona Ozouf, L’Homme régénéré. Essai sur la Révolution française, Gallimard, 1989.

Le premier chapitre est le plus volumineux de l’ouvrage. Il débute avec les orateurs de la Révolution française. L’enjeu est ici de taille, tant la fameuse phrase de Stanislas de Clermont-Tonnerre – « Il faut tout refuser aux Juifs en tant que corps de Nation et tout leur accorder comme individus » – a donné lieu à nombre d’interprétations erronées ou tronquées. Ces dernières concluent généralement au sacrifice qui aurait été exigé des juifs par les Constituants de 1789 de leur identité communautaire comme prix de leur accession à la citoyenneté. Samuels pointe au contraire la position nuancée de Clermont-Tonnerre, délaissant ses préjugés religieux au profit d’un juridisme qui l’amène à mettre au premier plan la reconnaissance de l’égalité des droits et la liberté des individus à exercer leur culte sans restriction. Contrairement à l’abbé Grégoire de l’Essai sur la régénération physique, morale et politique des Juifs, mais comme le Grégoire devenu député et auteur de la Motion pour les Juifs, Clermont-Tonnerre ne conditionne pas la citoyenneté des juifs à leur abandon des mœurs « avilies » et des prescriptions talmudiques. 

En 1787, l’abbé Grégoire remporta le concours de l’Académie de Metz avec son manuscrit intitulé Essai sur la régénération physique, morale et politique des Juifs, publié au printemps 1789, dans lequel l’auteur défend l’idée très chrétienne de régénération des juifs. Devenu député de la Constituante cette même année, Grégoire continue son combat en faveur de l’Émancipation des juifs, mais en se détachant désormais de l’idée de régénération. Cf. Alyssa Goldstein Sepinwall, L’abbé Grégoire et la Révolution française. Les origines de l’universalisme moderne, Bécherel, les Perséides, 2008 et Rita Hermon-Belot, L’Abbé Grégoire. La politique et la vérité, Seuil, 2000.

Le chapitre consacré à Rachel (Félix) prolonge les réflexions récentes sur la comédienne dont le destin avait été mis en lumière par une belle exposition du musée d’art et d’histoire du judaïsme en 2004. L’auteur rappelle ce moment (ou parenthèse ?) de la Monarchie de Juillet, durant lequel il fut possible à une jeune fille issue d’une famille juive pauvre d’origine alsacienne (mais née en Suisse), d’accéder à la gloire absolue, sans que sa judéité ne constitue un frein à son incarnation de l’excellence du théâtre français. De même, le chapitre consacré à la colonisation de l’Algérie vue à travers le prisme d’une pièce de théâtre aujourd’hui oubliée de Théophile Gautier, La Juive de Constantine, reprend des arguments déjà avancés ailleurs, notamment par l’historienne américaine Lisa Leff dans son livre majeur, Sacred Bonds of Solidarity (2006), hélas non traduit. L’étude de la pièce est néanmoins l’occasion d’un exposé détaillé sur la question de la « régénération » des juifs d’Algérie. Samuels en révèle les effets paradoxaux sur la construction de l’identité juive en France métropolitaine même : la volonté d’« assimiler » les juifs algériens, notamment par le décret Crémieux de 1870 accordant la citoyenneté française aux 35 000 juifs des trois départements d’Algérie, permettait incidemment de « mettre en valeur la différence juive en France métropolitaine » (p. 167). De la sorte, c’est une logique différentialiste qui fut instaurée en Algérie : tandis que l’universalisme français était perçu par les musulmans d’Algérie comme une « force dominatrice » et un outil d’exploitation coloniale, les juifs de métropole en firent l’étendard leur permettant de préserver et d’affirmer leur différence, vision incarnée par excellence par l’Alliance israélite universelle, fondée à Paris en 1860.

Anne Hélène Hoog (dir.), Rachel, une vie pour le théâtre : 1821-1858  [exposition, Paris, Musée d’art et d’histoire du judaïsme, 2 mars-31 mai 2004], Paris, Adam Biro, 2004.

Les chapitres consacrés à Zola d’une part, à Sartre de l’autre, portent quant à eux un message bien plus critique sur ces deux icônes de la gauche intellectuelle au XXe siècle. L’inflexion du regard porté par Zola sur les juifs depuis l’époque de la rédaction de L’Argent (1891) jusqu’à son engagement dreyfusard quelques années plus tard est chose relativement bien connue. Zola fut du reste, le premier à faire le récit de sa conversion dans son texte « Pour les Juifs » (1896), en pleine affaire Dreyfus. Mais pour M. Samuels, ce « philosémitisme » de Zola dissimule en réalité une volonté de dissoudre la différence juive dans l’assimilation et le mariage mixte. En reliant la critique violente du rapport des juifs à l’argent et au capitalisme que Zola opère dans L’Argent, à ses réflexions ultérieures exprimées pendant et après l’Affaire, notamment dans le dernier livre paru de son vivant, Vérité (1903), Samuels pointe la leçon paradoxale de ce qui serait un « philosémitisme, mais un philosémitisme sans juifs » (p. 198). Et Samuels de dresser un parallèle – audacieux, sinon discutable – avec le combat mené aujourd’hui par les tenants d’une ligne républicaine « dure » pour exiger une telle assimilation des autres minorités religieuses, des musulmans en particulier.

Alain Pagès, Émile Zola, un intellectuel dans l’affaire Dreyfus. Histoire de « J’accuse », Paris, Séguier, 1991.

Quant à Sartre, le chapitre qui lui est consacré restitue avec clarté le mouvement, en partie contradictoire, de sa pensée au sujet des juifs, des antisémites et de l’universalisme. Si les Réflexions sur la question juive offrent, au philosophe, une opportunité inédite d’éprouver ses théories existentialistes sur un objet empirique, la « question » ou plus exactement la « différence juive », Samuels montre que la critique de l’universalisme assimilationniste et l’appel à la reconnaissance d’un droit à la différence trouvent chez Sartre un porte-parole ambigu. Prise dans la définition sartrienne de la « situation », la « différence juive » en vient, sous sa plume, à être réduite à la somme des préjugés négatifs portés contre les juifs, révélant en creux la méconnaissance profonde du judaïsme de l’auteur de l’Etre et le Néant au moment où il compose ses Réflexions.

Jean-Paul Sartre, Réflexions sur la question juive, Paris, P. Morihien, 1946.

De l’universalisme au « nouvel antisémitisme », le chapitre fantôme

Pour conclure, l’ouvrage de Samuels n’est pas exempt de quelques critiques. Ces explications de textes, souvent très serrées, n’empêchent pas des rapprochements abrupts, comme à propos de Zola. Surtout, ces explications littéraires ne peuvent résumer à elles seules une époque, un champ de forces politiques ou encore l’action de l’État à l’égard desdites minorités religieuses ou des individus qui en sont issus. L’approche par la littérature, plus largement par les productions discursives et les imaginaires, situent la réflexion de Maurice Samuels littéralement hors des archives. Ce qui limite de fait l’analyse en excluant de son champ la question de la mise en œuvre concrète, par des politiques publiques, de cet universalisme ici réduit à sa formulation savante ou à sa transposition dans la culture populaire.

Quid enfin de l’universalisme juif ? 

Si le chapitre « algérien » fait croiser à de nombreuses reprises la figure cardinale d’Adolphe Crémieux et pose la question de l’appropriation juive de l’universalisme français, on ne trouve guère de réflexion sur la manière dont les élites intellectuelles et politiques juives françaises ont elles-mêmes élaboré une pensée universaliste, qui soit à la fois juive et française. À ce titre, on pourra regretter l’absence de discussion de la notion de « franco-judaïsme », pourtant centrale dans l’historiographie des juifs de France au XIXe siècle et dont on ne trouve qu’une seule occurrence dans le livre de Samuels (p. 176). De même, on pourra regretter l’absence de référence aux travaux de Perrine Simon-Nahum (La cité investie. La Science du judaïsme et la République, 1991) ou plus récemment de Bruno Karsenti (La question des modernes, 2017), tandis que plane le fantôme d’Ernest Renan, incontournable sur ces questions et qui n’est mentionné qu’une seule fois dans tout le livre.

Enfin, un choix éditorial surprendra assurément le lecteur comparant l’édition originale anglaise avec l’édition présente de cet ouvrage : l’amputation du septième chapitre de la version anglaise du livre. Intitulé « Finkielkraut, Badiou et le ‘nouvel antisémitisme’ », ce chapitre manquant de la version française apportait pourtant de nombreux éléments de contextualisation des enjeux contemporains portés par les sujets abordés par Samuels. On regrette particulièrement que n’ait pas été reprise la discussion serrée de l’ouvrage d’Alain Finkielkraut, L’identité malheureuse (2013), tant cet opus constitue, de l’aveu même de M. Samuels, un miroir de sa propre tentative de remise en perspective historique de la question de l’universalisme français. Amputation d’autant plus paradoxale que ce chapitre « fantôme » livre aussi la clé du titre, l’expression « droit à la différence » restant attachée dans les esprits, à sa défense par le président Mitterrand dans ce qui était alors pensée comme une forme d’ouverture, à l’orée des années 1980, aussi bien aux cultures issues de l’immigration qu’aux régionalismes.

Ces quelques regrets n’enlèvent rien à la richesse des réflexions très stimulantes que Le droit à la différence, apporte au débat volontiers caricatural porté aujourd’hui sur l’universalisme. En cela, y compris dans ses pas de côté, Maurice Samuels a brillamment remporté son pari. 

Pour citer cet article

Mathias Dreyfus, « Le droit à la différence. L’universalisme français et les juifs, un essai de Maurice Samuels », RevueAlarmer, mis en ligne le 13 octobre 2022, https://revue.alarmer.org/le-droit-a-la-difference-luniversalisme-francais-et-les-juifs-un-essai-de-maurice-samuels/

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