03.11.21 L’école aux colonies à travers une carte postale

Carte postale n°2.
Carte postale n°3.

La carte postale : outil de propagande coloniale ?

Cette carte postale est éditée durant l’âge d’or de la production et de la diffusion de ce type de d’images qui ont circulé alors par centaines de millions d’exemplaires jusqu’aux années 1930. Elle reflète l’image positive et le rôle civilisateur attribué à la colonisation, comme celles montrant des hôpitaux, des missions, des ponts et des routes ou des personnages emblématiques, comme le docteur Schweitzer. Ces cartes postales, produites par des éditeurs qui cherchent à répondre à l’air du temps et aux attentes d’un public qui a envie de voir une telle iconographie, reflètent et reproduisent l’idéologie coloniale. Elle sont à la fois matrices et outils de la propagande coloniale.

La photographie, qui entend illustrer et vanter la mission civilisatrice de la France en Afrique, est l’œuvre d’Edmond Fortier (1862-1928), un photographe qui a réalisé de très nombreux clichés lors de ses pérégrinations en Afrique de l’Ouest. L’auteur de ces lignes ne possède pas d’exemplaire papier de cette carte postale qui a été diffusée sur Internet avec différentes légendes et qui sert souvent d’illustration à la question de l’école indigène dans des pays colonisés.

Voyage de Fortier en 1906. Source : https://edmondfortier.org.br/fr/qui-etait-edmond-fortier/

Au premier coup d’œil, elles ne sont pas datées mais l’inscription 1906 figure sur le tableau noir. De plus, la légende de la carte postale n°3 nous indique une dénomination administrative, « Haut-Sénégal-Niger », utilisée de 1904 (date de la création de la colonie) à 1922 lorsqu’elle a été rebaptisée « Soudan français » (qui correspondait à peu près au Mali et au Burkina Faso actuels). Depuis 1895, une entité administrative plus vaste, ayant à sa tête un gouverneur général, l’Afrique occidentale française (AOF), rassemblait les colonies de l’Afrique de l’Ouest.

À partir des années 1850, la colonisation française avait progressé de la côte sénégalaise vers l’intérieur de la région, grâce aux « héros » de l’épopée coloniale que reflètent encore aujourd’hui les noms de rues de villes françaises : Faidherbe (1818-1889), gouverneur du Sénégal de 1854 à 1865, et Gallieni (1849-1916), commandant supérieur du Soudan entre 1886 et 1888. Les troupes françaises s’emparèrent de Bamako en 1883, de Ouagadougou en 1896, de Zinder (au sud de l’actuel Niger) en 1900. Les militaires jouèrent un grand rôle, non seulement lors de la conquête, mais aussi dans l’organisation administrative des régions conquises, y compris dans la création d’écoles. Les premières écoles ouvrirent en effet leurs portes alors que la poudre des canons fumait encore.

Pour un aperçu de son œuvre qui approcherait les 4 500 clichés, voir les numérisations faites  pour ce projet mené par l’historienne : https://edmondfortier.org.br/fr/postal/

Convaincre des bienfaits de la colonisation

L’un de ces militaires, facilement reconnaissable à son casque, mais en tenue civile, attire notre regard. Il est en effet le seul à regarder l’objectif, visiblement conscient de l’importance de la photographie dans l’entreprise coloniale. Son léger sourire traduit sa satisfaction à voir l’œuvre éducative de la France déjà présente dans une région dont la pénétration était pourtant toute récente. A l’exception de l’un d’entre eux (le seul qui n’est pas habillé), les élèves ignorent le photographe, préférant se concentrer sur la leçon dispensée par un adolescent. Tous sont très concentrés, tout comme les deux maîtres qui paraissent très attentifs au travail des enfants. Cette forte attention des élèves, dont les regards sont rivés au tableau ou à leurs cahiers, renforce l’idée des effets bénéfiques de la colonisation française qui, comme l’avait énoncé Jules Ferry (1832-1893) dans un discours prononcé à la Chambre des députés le 28 juillet 1885 se devait de « civiliser » les « races inférieures ».

Les légendes des cartes postales ne situent pas précisément le lieu et se contentent d’indiquer qu’il s’agit d’une école de village dans la brousse, terme alors communément utilisé par l’administration coloniale pour désigner les campagnes africaines. Le paysage de savane laisse à penser que l’on se trouve en région sahélienne. La légende de la première carte postale nous indique qu’il s’agirait d’une école spécifique pour les enfants de tirailleurs indigènes – les archives ne nous disent rien de ces écoles en particulier.

Le terme de « négrillons » dans la carte postale n°2 atteste encore de l’utilisation d’un vocabulaire lié à l’esclavage – pourtant plus guère usité à cette époque où officiellement on parle plus volontiers de « Noir » que de « Nègre ». Car d’esclavage, il n’en est plus question puisque la France a voulu y mettre fin dans les régions qu’elle a conquises. On sait néanmoins que l’application des droits de l’homme n’est guère allée plus loin dans les colonies françaises où le travail forcé et les codes de l’indigénat étaient encore en vigueur à l’époque qui nous intéresse ici.

Une école au service de la colonisation

Ce que la carte postale n’évoque pas, ce sont les limites de la mission assignée à l’école. En 1903, le gouverneur général de l’Afrique-occidentale française, Ernest Roume (1858-1941), confie à l’agrégé d’histoire-géographie, Camille Guy (1860-1929), alors gouverneur du Sénégal (1902-1903), la mise en place d’un réseau d’écoles de village, d’écoles régionales et d’écoles urbaines. La carte postale évoque ainsi directement cette politique scolaire qui entendait couvrir tout le territoire colonial, alors que jusqu’ici c’étaient les villes qui avaient principalement connu la mise en place d’écoles de missionnaires donc certaines, notamment celles des Quatre Communes du Sénégal (Saint-Louis, Dakar, Rufisque, Gorée), étaient appréciées des notables locaux. Mais avec l’arrêté du 24 novembre 1903, il ne fut plus alors question de dispenser les programmes métropolitains comme avaient pu le faire les écoles des missions. Ces nouvelles écoles laïques et publiques avaient en effet pour objectif de mettre en œuvre une « éducation adaptée » aux « capacités » des Africains. Les écoles de village dirigées, le plus souvent, comme on l’observe sur la photographie, par des « maîtres » ou « moniteurs indigènes », étaient chargées d’enseigner « essentiellement la langue française parlée et accessoirement la lecture, l’écriture, le calcul et le système métrique, des leçons de choses portant de préférence sur l’agriculture ». Dix ans plus tard, la circulaire du 19 avril 1913 du nouveau gouverneur de l’Afrique-occidentale française William Ponty (1866-1915) chargea un autre agrégé d’histoire-géographie, Georges Hardy (1884-1972), directeur de l’enseignement en AOF de 1912 à 1919, de développer les écoles de village dans les régions qui en étaient encore démunies. Le plan d’études adopté le 1er mai 1914 confirma les premières orientations : les écoles de village ne devaient garder les enfants que 3 ans en renouvelant les effectifs de moitié chaque année. Selon Hardy, il n’y avait pas de temps à perdre, il fallait vite « aller aux champs » ! Toutes les écoles devaient être munies d’un jardin scolaire où les enfants passaient environ 4 heures par jour pour comprendre « qu’il n’est pas d’occupation plus noble ni plus attrayante que le travail des champs et qu’on risque gros à le délaisser pour des métiers plus hasardeux et moins indépendants ». Le principal objectif de ces écoles était de former un personnel directement utile au développement économique de la colonie.

Georges Hardy, Une conquête morale, l’enseignement en AOF, Colin, 1917, p. 51-53.

Si la carte postale nous montre la simplicité de l’école, sortie de ses murs pour les besoins de la photographie, les archives nous révèlent, quant à elles, la sélection draconienne des élèves et le choix prioritaire donné aux « fils de chefs ». La légende de la carte postale n°1 précisant qu’il s’agit d’enfants de tirailleurs indigènes va en ce sens.

L’aspiration des familles à voir leurs enfants scolarisés se heurta souvent au faible nombre d’écoles : en 1920 la colonie du Niger ne comptait que 455 élèves répartis en 14 classes. Les moniteurs chargés de l’enseignement, comme l’étaient probablement les deux personnes à droite de la photographie, étaient, selon l’inspecteur, dotés d’une faible instruction et les élèves, capables de parler un français usuel, n’avaient que des connaissances faibles en calcul et en rédaction. En revanche, les « jardins scolaires », véritables fermes, permettaient de fournir les légumes, le beurre et le lait à la population européenne.

Cité dans Carole Reynaud-Paligot, L’Ecole aux colonies entre mission civilisatrice et racialisation 1816-1940, Champ Vallon, 2020.

Pour citer cet article

Carole Reynaud-Paligot, « L’école aux colonies à travers une carte postale », RevueAlarmer, mis en ligne le 3 novembre 2021, https://revue.alarmer.org/lecole-aux-colonies-a-travers-une-carte-postale/

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