27.04.20 Les politiques de mémoire sont-elles des outils efficaces pour lutter contre le racisme et l’antisémitisme?

Repenser les politiques de mémoire

Le titre de ce court texte semblera provocateur à plus d’un lecteur tant la réponse à cette question d’ouverture peut paraître évidente. La « mémoire », entendue ici comme le rappel de passés violents jugés édifiants, est aujourd’hui, en France comme ailleurs, un des outils mobilisés par les gouvernements, les administrations et une diversité d’acteurs sociaux pour combattre et orienter les comportements vers le « vivre ensemble » et notamment pour lutter contre les stéréotypes comme les actes racistes et antisémites. En France, cet état de fait se manifeste dans plusieurs domaines. Dans le champ de l’éducation, et pour ne prendre qu’un exemple, en 2016, les ministères de l’Éducation et de l’Outre-Mer ont lancé, à destination des élèves, le concours « La Flamme de l’égalité » qui « vise à faire connaître l’histoire de la traite, de l’esclavage et de leurs abolitions, de leurs survivances comme de leurs effets et de leurs héritages contemporains » pour promouvoir une commune appartenance et lutter contre le racisme. Cette institutionnalisation de la mémoire comme outil des politiques de lutte contre le racisme et l’antisémitisme va toutefois bien au-delà de la sphère éducative traditionnelle. De manière significative, « faire de la lutte contre le racisme et l’antisémitisme et du refus de la concurrence des mémoires un axe prioritaire des politiques mémorielles » est l’un des objectifs majeurs du plan national de lutte contre le racisme et l’antisémitisme (2018-2020) rendu public en mars 2018 par la délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT. Enfin, cette conception se déploie également sur le terrain judiciaire où le Mémorial de la Shoah (musée, centre d’archives et lieu de mémoire parisien) est désormais mandaté par plusieurs cours d’appel pour organiser des « stages de citoyenneté » destinés aux auteurs d’infractions racistes ou antisémites. Cet état de fait n’est pas propre à la France. Comme l’ont montré nos collègues danois, T. Brudholm et B. Schepelem Johansen, l’Union européenne comme le Conseil de l’Europe considèrent, par exemple, les politiques de mémoire comme l’un des principaux leviers pour lutter contre les « hate crimes » ou crime haineux commis contre les minorités ethniques, religieuses ou d’orientation sexuelle et dont le nombre ne cesse de croitre depuis quelques années dans l’espace européen. La question qui sert de titre à ce texte doit donc être entendue dans un sens non littéral pour, à la lumière des travaux de sciences sociales aujourd’hui disponibles, inviter à s’interroger sur l’efficacité et plus encore la pertinence même d’un tel outil. Il est en effet frappant de constater que les dispositifs qui espèrent lutter contre les stéréotypes haineux à partir du rappel de passé violent ont connu une augmentation considérable depuis le début des années 2000. Sur la même période pourtant, les pays occidentaux ont connu une montée des populismes et des expressions publiques de racisme et d’antisémitisme. Cette concomitance invite à décliner la question initiale en deux nouvelles interrogations.

La mémoire peut-elle changer les représentations ?

Les dispositifs de lutte contre le racisme et l’antisémitisme s’adressent en principe à tous. Il est en effet impossible d’affirmer publiquement que les plus jeunes sont considérés comme les plus porteurs d’opinions racistes et antisémites ce qui d’ailleurs est infirmé par de nombreuses études – en particulier le rapport de la CNCDH. Dans les faits toutefois, les « jeunes générations » sont les cibles les plus fréquentes des politiques de mémoire.

Les sciences sociales ont pourtant depuis longtemps mis en évidence les limites de l’influence de l’éducation à la citoyenneté et ce dans différents pays : les connaissances sur la vie institutionnelle et politique augmentent, sur la base du socle culturel commun transmis par l’expérience scolaire, mais sans modification des attitudes politiques et des comportements sociaux. Les effets produits sont variables selon les traits sociaux des élèves. Ils peuvent même être contraires au but recherché, entraînant une distanciation accrue avec l’engagement politique et la participation citoyenne. Il semble plus facile de conforter des normes dans des groupes déjà bien disposés à leur égard que de convaincre des intolérants ou tout simplement des indifférents.

Deux enquêtes ont ainsi montré que l’apport de connaissances historiques sur la Shoah et l’exposition à des contenus mémoriels concernant ce passé ne produisent pas de changement d’attitude de la part d’élèves se disant proches de l’extrême droite. Socialisés par des familles politisées et qui valorisent l’apprentissage ou, à l’inverse, soucieux de résister au monde des adultes en adhérant à des idéologies illégitimes et frottés aux propagandes d’amis recruteurs, ceux-ci possèdent souvent de larges connaissances sur la période, qu’ils glorifient. Leur confrontation aux leçons du passé dans le cadre de l’école est loin de transformer les opinions racistes et antisémites de ces groupes. Conduites en Allemagne par H. Deckert-Peaceman et en Suisse par M. Eckmann et M. Eser-Davolio, les rares études existantes montrent au contraire qu’elle entraîne leur renforcement.

Aux États-Unis, notre collègue R. Ghoshal arrive à une conclusion identique à partir de son étude d’une commission publique qui avait pour objectif de reparler du passé et de transmettre au plus grand nombre ses enseignements. Au début des années 2000, dans le Sud des États-Unis, dans la ville de Greensboro (N. C.), des associations ont ainsi rouvert sous la forme d’une commission vérité le débat clos dans l’espace judiciaire, sur l’assassinat en 1979 de militants des droits civiques par des membres du Ku Klux Klan et du Parti nazi américain. Ce travail public de mémoire a, semble-t-il, eu un léger effet de sensibilisation à la question du racisme chez celles et ceux qui n’adhéraient pas à de tels stéréotypes avant sa réalisation. Les travaux de la commission ont, par contre, eu un net impact négatif dans la partie de la population au départ la plus hostile à l’égalité raciale au point de renforcer son adhésion à des organisations comme le Ku Klux Klan.

La conviction qu’il est possible de s’appuyer sur la mémoire pour lutter contre le racisme et l’antisémitisme doit être mise en perspective, au risque de produire parfois des effets contraires à ceux recherchés. De nombreuses enquêtes doivent encore être conduites pour cerner plus finement les effets de conviction de ces dispositifs qui entendent lutter contre le racisme et l’antisémitisme à travers la mémoire. La simple mise en parallèle des enquêtes sur les connaissances historiques des Français, d’une part, et de celle de l’enquête annuelle sur le racisme, conduite en France par Nonna Mayer et Vincent Tiberj, invite toutefois à prendre acte de la possible déconnection entre connaissance et intérêt pour le passé, d’un côté, et degré d’adhésion aux stéréotypes racistes et antisémites, de l’autre. Les sondés les plus âgés sont en effet ceux qui connaissent le mieux les événements historiques, notamment ceux relatifs à la Seconde Guerre mondiale, et considèrent plus que les plus jeunes que cette mémoire est importante. Ils sont pourtant dans le même temps ceux dont les opinions font montre de la plus forte adhésion aux préjugés ethnico-religieux.

La mémoire peut-elle orienter les comportements ?

La justification des politiques de mémoire ne s’arrête pas à la question des représentations. Elles ambitionnent de prévenir les actes d’intolérance et de haine comme l’illustre le nom finalement donné à la journée de commémoration de la « libération » du camp d’Auschwitz qui au-delà de la commémoration de l’événement fait également du 27 janvier de chaque année une journée de prévention des crimes contre l’humanité. Et la mémoire est aujourd’hui considérée comme un outil de lutte contre les actes racistes et antisémites. Là encore, les travaux de sciences sociales existants invitent à la prudence.

Tout d’abord, les nombreux travaux qui ont été conduits sur les analogies historiques, comme ceux de H. Schuman et A. Corning, montrent que tous ne tirent pas les mêmes leçons pour l’action contemporaine d’un passé dont ils s’accordent pourtant tous à dire qu’il est pertinent pour aujourd’hui. L’intervention des États-Unis en Irak en 1991 a, par exemple, donné lieu à des analogies historiques de la part des citoyens américains : ils furent nombreux à évoquer, à « reconnaître » la guerre du Vietnam. Mais, à partir de cette même analogie partagée, des comportements très divers à l’égard du conflit contemporain dont il était question se sont fait jour, de la condamnation au soutien inconditionnel.

Plus encore, la permanence des dispositions morales d’une part, et leur influence sur les comportements effectifs, de l’autre, ne sont rien moins qu’évident. Évoquons une expérience de psychologie sociale, menée au début des années 1970 dans une faculté de théologie de la côte Est des États-Unis, avec pour cobayes des hommes croyants, étudiants en théologie, donc dotés d’une grande culture religieuse. Ceux-ci, à qui on venait auparavant de faire relire la parabole biblique du bon samaritain (rappel imagé de l’importance de la compassion), ne s’arrêtaient pour aider un homme (comme dans la parabole) étendu immobile sur le sol… que s’ils en avaient le temps pour être à l’heure à un rendez-vous important pour leur carrière. C’était donc, non leur bonté personnelle ni les leçons de morale tirées de la Bible, mais la situation et l’impératif de la réussite sociale qui déterminaient leur comportement.

Les politiques de mémoire peinent ainsi à orienter les actions des individus. Les travaux sur les situations de violences extrêmes montrent qu’il est faux de croire que les leçons du passé, comme tout enseignement moral d’ailleurs, sont réactivées en situation. Les hommes mobilisés par une autorité politique ou militaire et pris dans des interactions avec d’autres hommes – qu’ils regardent les regarder – peuvent tuer avec ou sans haine des victimes que le travail de mise à mort aura déshumanisées, c’est-à-dire privées, elles, du pouvoir d’entrer en interaction, de communiquer. Ils peuvent le faire malgré la fermeté de leurs convictions humanistes et principes moraux. Les travaux sur le génocide rwandais conduits par L-A Fujii ont, par exemple, montré que, inscrits dans des contextes locaux, prolongeant et renouvelant des interactions sociales existantes, certains tueurs n’ont pas toujours eu besoin d’adhérer sincèrement à la propagande de haine d’un gouvernement. Certains ont pu tuer un Tutsi en étant convaincus qu’ils tuaient un ennemi ou un inférieur, et le lendemain épargner un autre Tutsi. D’autres ont pu faire de même en sachant que ce n’est ni un ennemi ni un inférieur qu’ils tuaient. Lors du génocide rwandais, le même individu a pu tuer un jour, en présence de ses « camarades » de tuerie, et sauver le lendemain, en leur absence.

On pourrait toutefois considérer que les leçons tirées du passé, et plus largement les convictions morales, ont permis l’action des sauveteurs, c’est-à-dire ces personnes qui ont aidé des Tutsis, ou des Juifs dans le cas canonique des « Justes », à survivre. Or là encore, la situation de l’individu, les relations sociales dans lesquelles il se trouve pris jouent un rôle central dans le déclenchement de l’action. Les actes de solidarité durant la Shoah ont, eux aussi, intrigué les chercheurs désireux de comprendre les raisons de ces comportements secourables qui suscitent spontanément, et très logiquement, l’admiration. Les convictions affichées à l’égard des Juifs, du philosémitisme à l’antisémitisme, ont pourtant une faible valeur explicative ; des antisémites convaincus, et parfois publiquement militants, ont pu s’engager dans une entreprise d’assistance à grande échelle. Ces conclusions établies dans le cas singulier des comportements sociaux lors de génocides invitent, là encore, à reconsidérer le présupposé que les leçons du passé transmises par la mémoire, tant est qu’elles soient univoques, sont susceptibles d’orienter l’action des individus, et notamment de prévenir le passage à l’acte, doit être questionné.

Il est aujourd’hui urgent que les sciences sociales, françaises comme internationales, soient mis en position d’éclairer d’un jour nouveau l’ensemble de ces politiques publiques qui placent la mémoire au cœur des dispositifs censés lutter contre le racisme et l’antisémitisme, au risque sinon d’aboutir à des effets possiblement contraires à ceux rechercher.

Une première version de ce texte a été publiée dans la lettre de l’InSHS du CNRS en septembre 2019.

Pour aller plus loin

Ce court texte présente certains des arguments développés par les auteurs dans leur ouvrage A quoi servent les politiques de mémoire ?, Paris, Presses de Sciences Po, 2017 et sa traduction, augmentée, à paraître en 2020 chez Plagrave sous le titre, Beyond Memory. Can we really learn from the Past ? Cet ouvrage contient une très longue bibliographie multilingue dont sont tirés les travaux auxquels il a été fait référence ici :

  • BRUDHOLM Thomas et SCHEPELEM JOHANSEN Brigitte, « The Memory of Prevention. European Anti-Hate Crime Policy and Holocaust Remembrance », International Journal of Politics, Culture, and Society, June 2019, Volume 32, Issue 2, pp 195–209
  • DECKERT-PEACEMAN Heike, Holocaust als Thema für Grundschulkinder ? Ethnographische Feldforschung zur Holocaust Education am Beispiel einer Fallstudie aus dem amerikanischen Grundschulunterricht und ihre Relevanz für die Grundschulpädagogik in Deutschland, Francfort-sur-le-Main, Peter Lang, 2002.
  • ECKMANN Monique et ESER-DAVIOLO Miryam, Pédagogie de l’antiracisme. Aspects théoriques et supports pratiques, Genève, Loisirs et Pédagogie, 2002.
  • FUJII Lee Ann, Killing Neighbors. Webs of Violence in Rwanda, Ithaca (N. Y.), Cornell University Press, 2009.
  • GHOSHAL Raj, « What Does Remembering Racial Violence Do ? Greensboro’s Truth Commission, Mnemonic Overlap, and Attitudes toward Racial Redress », Race and Justice, 2015, 5 (2), p. 168-191.
  • MAYER Nonna et TIBERJ Vincent, CNCDH (Commission nationale consultative des droits de l’homme) (2015), La lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie. Année 2014, Paris : La Documentation française.
  • SCHUMAN Howard. et CORNING Amy, « Comparing Iraq to Vietnam : Recognition, Recall, and the Nature of Cohort Effects », The Public Opinion Quarterly, 2006, 70 (1), p. 78-87.
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