12.05.20 Simone Schwarz-Bart et Yann Plougastel, Nous n’avons pas vu passer les jours


Simone Schwarz-Bart et Yann Plougastel, Nous n’avons pas vu passer les jours, Paris, Grasset, 2019, 201 p.

Le 30 septembre 2006, l’écrivain André Schwarz-Bart disparaissait, à 78 ans, dans un relatif anonymat. Étonnant lorsque l’on songe que son roman fleuve, Le Dernier des Justes (Seuil, prix Goncourt 1959), véritable événement littéraire en son temps, traduit dans le monde entier, est à la littérature ce que Shoah est au cinéma documentaire. Lanzmann lui-même faisait le lien entre les deux œuvres. Et en 1976, au moment où il se lançait dans son monumental projet, il adressait le mot suivant à son ami de jeunesse : « André, je viens de relire Le Dernier des Justes. Je pleure, je ne cesse de pleurer. C’est le plus grand livre, le seul » (p. 173).

Aiguillonnée par le journaliste Yann Plougastel, Simone Schwarz-Bart offre un éclairage exceptionnel, tout en justesse, pudeur et concision, sur l’homme et écrivain dont elle partagea la vie quarante-six ans durant.

Deuxième d’une famille, modeste et pieuse, de sept enfants, Abraham Szwarcbart apprend le métier d’ajusteur à Angoulême, en Charente, où ses parents, juifs polonais, ont fini par atterrir après avoir été évacués de Metz. En 1942, il échappe, avec quatre de ses frères et sœur ayant la nationalité française, aux rafles visant les juifs apatrides ordonnées par l’occupant. Miracle et situation semble-t-il unique : en Charente, le préfet épargne les enfants nés en France, tandis qu’à Paris, lors de la rafle du Vel d’Hiv, ceux-ci suivent impitoyablement le sort de leurs parents étrangers… Mais l’aîné, Jacques, est pris avec son père et le petit, Bernard, né en février 1942, est déporté avec sa mère. Aucun des quatre ne reviendra d’Auschwitz. Sous le prénom d’André, Abraham rejoint la résistance juive communiste à l’âge de 15 ans. En janvier 1944, son audace lui permet de sauver sa petite sœur de 6 ans, Marthe, qu’il fait évader d’une maison d’enfants de l’UGIF (Union générale des Israélites de France) à Louveciennes. Quelques mois plus tard, il échappe aux geôles de la Milice puis se bat dans l’armée de la Libération (en trichant sur son âge). Au sortir de la guerre, cet authentique héros est un orphelin « torturé, inconsolable, en procès avec Dieu » (p. 77). Tel est le jeune homme que Simone Brumant rencontre à la veille de la parution du Dernier des Justes.

Sur la maturation de cette œuvre, le « chaudron intellectuel » (p. 87) dans lequel son auteur a baigné dans les années 1950 (l’Union des étudiants juifs de France et l’École d’Orsay, qui visait, autour de Levinas, à penser la grande catastrophe du point de vue du judaïsme), l’ouvrage va à l’essentiel. Pris dans le tourbillon de polémiques injustes et d’une gloire non recherchée, André Schwarz-Bart (l’éditeur lui a conseillé ce pseudonyme, plus aisé à prononcer et à retenir que Szwarcbart) fuit le monde littéraire parisien pour l’Afrique puis la Guadeloupe où il s’installe bientôt avec son épouse, originaire de Pointe-à-Pitre.

Longue saga d’une famille de « Justes », les Lévy, à travers les siècles, le roman de Schwarz-Bart a ému des centaines de milliers de lecteurs mais suscité une durable incompréhension. On a reproché – Léon Poliakov notamment – au romancier de mettre en scène des juifs résignés face à leur sort, alors que son dessein, précurseur, à rebours de la tendance dominante de l’époque héroïsant la résistance, était de montrer la noblesse des victimes, toute d’impuissance et de dignité, face à une entreprise implacable de destruction.

« La technique allemande était parfaitement au point, qui laissait un espoir jusqu’aux portes des chambres à gaz. L’espoir enraciné dans le cœur humain fut peut-être le plus grand allié des nazis » (p. 61), expliquera-t-il, avec une intelligence lumineuse, à l’universitaire Francine Kaufmann en 1972.

Encore plus incomprise fut son ambitieuse fresque romanesque La Mulâtresse Solitude, dont seuls deux volumes, marqués par l’insuccès, paraîtront en 1967 (Un plat de porc aux bananes vertes, cosigné avec son épouse) et 1972 – à partir de cette date, André Schwarz-Bart ne publiera plus… S’est-il « fourvoyé » en s’emparant du drame de l’esclavage et en jetant une passerelle entre les souffrances noire et juive ? Par deux fois (p. 146 et 189), Simone pose la question. Et l’intéressé lui-même notera dans ses carnets, en commentant Tobie Nathan : « L’oiseau ne chante bien que dans son arbre généalogique : cette formule qui me hérissait autrefois résonne aujourd’hui d’une vérité infiniment modeste » (p. 189).

Mais la postérité a répondu. Conspuée ou négligée des décennies durant, La Mulâtresse Solitude est aujourd’hui considérée, près de quinze ans après la mort de son auteur, comme une œuvre puissante et universelle. Plus personne ou presque ne déplore qu’un « Blanc » ait écrit sur l’histoire de l’esclavage et de la Guadeloupe.
Laissons le dernier mot au maire de Jérusalem Teddy Kollek qui, remettant à l’auteur d’Un plat de porc aux bananes vertes le Prix de Jérusalem en 1967, tint ces propos admirables de perspicacité :

« Le romancier André Schwarz-Bart a consacré son existence aussi bien que son talent d’écrivain à la lutte pour la primauté de l’homme isolé que nient les sociétés closes, toujours tentées par la solution concentrationnaire. […] Au combat pour la justification de son propre peuple, André Schwarz-Bart ajoute le souci des autres races opprimées, de tous ceux qui souffrent injustement aux mains de leurs frères dénaturés. La libération et la restauration de la dignité de l’homme en tant que tel constituent son unique objet de romancier »

p. 143.
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