Auteur de plusieurs ouvrages liés à la question du racisme, Michel Agier est directeur de recherche émérite à l’Institut de recherche pour le développement et à l’EHESS. Parmi ses sources d’inspiration figurent le discours « Race et culture » de Lévi-Strauss à l’Unesco en 1971 et la conférence « Racisme et culture » prononcée à Paris en 1956 par Franz Fanon. Ce dernier titre est donc repris ici par l’anthropologue, dans un récit d’un peu plus de 200 pages, paru aux éditions du Seuil et témoignant d’une approche transnationale de la question.

« Race du racisme » et « racisés »
L’auteur y observe qu’en dépit de l’inexistence des races, le racisme fait bien exister une « race-du-racisme » et une infra-pensée raciste. Comme d’autres avant lui, il refuse d’essentialiser noirs et blancs, termes qu’il laisse sans majuscules. Cela ne l’empêche en rien d’être conscient du privilège de ne pas ressentir personnellement les relations raciales. S’il explore surtout les différentes formes de racismes négrophobes, il s’adresse à tous et concède que, bien que les racismes présentent des différences, ils convergent plus ou moins en usant des mêmes procédés.
L’ouvrage peut faire songer à un récit de voyages dont l’auteur nous amène à Bahia, en Colombie, en Guyane, aux Antilles, au Cameroun, au Congo, au Burkina Faso, au Maghreb ou dans l’Hexagone. Ce cheminement permet de développer une réflexion sur les situations inspirant la création artistique de blocs brésiliens de Carnaval (appellation des groupes de carnaval au Brésil), comme Ilè Ayê de Bahia, de groupes culturels guadeloupéens comme Akyio et Voukoum ou de rappeurs burkinabés. La réflexion se nourrit abondamment des écrits de Claude Lévi-Strauss, Stuart Hall, Jean-Paul Sartre, Paul Gilroy – pour la notion de double-conscience – et surtout de Franz Fanon, notamment à travers l’affirmation que « le Noir » n’est pas et pas plus que « le Blanc ». Bien que l’auteur s’inscrive dans un retour sur son propre parcours – celui d’un anthropologue formé à l’EHESS qui parcourut l’Afrique de l’Ouest puis l’Amérique latine – et non dans l’idée d’affirmer une thèse, on retrouve tout au long de l’ouvrage l’idée que la race n’existe pas en soi mais qu’elle procède d’une construction qui pèse sur ceux qu’on racialise, engendrant une réalité qu’on pourra appeler structure ou système mais qui assigne et détermine une expérience de la race.
Faisant appel à une grande richesse de connaissances en tous domaines pour nourrir l’argumentaire, l’auteur pèche parfois par des allusions un peu rapides. Toots Hibbert (chanteur du groupe Toots and the Maytals, auteur de Do the Reggay en 1968) lui répondrait que le reggae n’est pas né dans le rastafarianisme. L’hybridation Sapiens-Néandertal n’est qu’un exemple isolé de nos héritages génétiques et c’est dès le début des années 1960, alors que Colette Guillaumin est encore étudiante, que le racisme devient objet de recherche et qu’apparaît le terme « racisé ». De surcroît, la culture politique assimilationniste française des Antillais ne procède pas d’une politique publique top-down imposée de l’Hexagone mais d’une culture politique locale fondant une revendication égalitaire comparable à celle du Mouvement américain des droits civiques. Enfin, comme chez beaucoup d’autres auteurs et dans la langue des travailleurs sociaux, l’usage du mot « racisé » est souvent pertinent mais demeure trop essentialisant. Les dits racisés peuvent en outre passer de l’autre côté en retournant contre d’autres le discours raciste dont ils peuvent eux-mêmes être les objets, ce dont témoigne la situation actuelle des Subsahariens dans les pays du Maghreb.
Le mot « rastafarianisme » apparaît dans la langue française dès le début du XXe siècle, avant « rastafarisme » qui paraît davantage lié au succès du reggae dans les années 1970 et 1980.
Négations et indignations à géométrie variable
L’ouvrage explore en outre et avec profit de nombreuses pistes dont on ne saurait rendre compte de manière exhaustive. On notera entre autres quelques connexions entre la négation du racisme au Brésil, au nom du mythe brésilien de la « démocratie raciale », et une culture française séculaire de déni des préjugés racistes qui, longtemps, étouffa les voix marginales qui s’élevaient contre ces préjugés et ce racisme. L’auteur fait par ailleurs un sort au stéréotype français récurrent selon lequel certaines problématiques seraient importées des États-Unis. Il ne pose pas en axiome l’idée d’une culture noire qu’on retrouverait de Douala à Ouagadougou et de Bahia à Pointe-à-Pitre, mais montre au contraire comment l’avocate congolaise Hortense Mbuyi, réfugiée au Brésil, affirme ne rien comprendre à l’Afrique de ceux qui se disent africains à Bahia. Pour ceux-là, il s’agit d’opposer une image africaine à une afrodystopie qui les assigne au plus bas niveau de l’échelle sociale. Cultures noires dispersées ou traces d’africanité ? L’expérience partagée rend noires des personnes différentes en bien des domaines, ce que montre entre autres, en 2019, le cas de Timothy Hucks, un touriste américain à Rabat pris pour un sans-papier subsaharien et conduit à partager le sort de migrants conduits à 300 km de là.
Voir, à ce sujet, l’ouvrage écrit par l’auteur de cette recension : Nous qui ne cultivons pas le préjugé de race : Histoire(s) d’un siècle de doute sur le racisme en France, Paris, Éditions du Félin, 2021, 504 p.
En confrontant le lecteur à la pièce Carte noire nommée désir de Rébecca Chaillon (2023) et à la « Nuit des Noirs » du carnaval de Dunkerque, l’ouvrage amène le lecteur à réfléchir au contraste saisissant opposant d’une part le scandale suscité par une expression artistique inversant ponctuellement les stéréotypes pour les besoins de la démonstration,, et d’autre part, les réactions aux dénonciations du joyeux et tranquille racisme du rite dunkerquois,. Une violence qui n’en est pas une pour ceux qui ont le privilège de ne pas la ressentir.
Pour citer cet article
Dominique Chathuant, « Racisme et culture : Explorations transnationales, un livre de Michel Agier », RevueAlarmer, mis en ligne le 20 février 2026, https://revue.alarmer.org/racisme-et-culture-explorations-transnationales-un-livre-de-michel-agier/