L’histoire des travailleurs coloniaux et étrangers mobilisés par la France pendant la Première Guerre mondiale a longtemps occupé une place marginale dans l’historiographie. Alors que les combats, les soldats et les fronts militaires ont suscité une abondante littérature, les trajectoires des centaines de milliers d’hommes venus d’Afrique, d’Asie et du Pacifique demeuraient reléguées à l’arrière-plan. Avec Indispensables et indésirables, l’historien Laurent Dornel propose une vaste synthèse qui entend combler ce manque, en retraçant la présence en métropole de près de 220 000 travailleurs coloniaux et chinois, dont d’environ 37 000 Chinois recrutés par la France entre mai 1916 et mars 1918, et près de 100 000 par le Chinese Labour Corps britannique entre janvier 1917 et avril 1918. L’auteur explicite ce choix dans le passage intitulé « Pourquoi les Chinois ? » : il rappelle que les travailleurs chinois furent administrés par le SOTC, considérés comme des « coloniaux » ou des « indigènes » et intégrés à cette histoire en raison des catégories administratives de l’époque. L’ouvrage, nourri de longues recherches dans les archives françaises, développe une thèse claire : ces hommes furent à la fois indispensables à l’économie de guerre et indésirables dans la société française, assignés à un rôle transitoire et constamment surveillés.
Laurent Dornel évoque globalement la période « 1916–1919 » pour désigner la présence des travailleurs chinois en France. Si l’on considère strictement le recrutement, les bornes sont : France : 14 mai 1916 – 31 mars 1918 ; Royaume-Uni (CLC) : janvier 1917 – avril 1918. Voir Li Ma, La Chine et la Grande Guerre, CNRS Éditions, 2019, 360 p, p. 139.

L’utilité et le rejet : histoire d’une perception contradictoire
Le volume est rigoureusement construit. Après une introduction qui expose le paradoxe fondateur – le besoin économique et le rejet social –, huit chapitres se succèdent pour suivre le parcours de ces travailleurs : leur recrutement dans les territoires d’origine, leur encadrement par le Service d’organisation des travailleurs coloniaux (SOTC), les dispositifs de discipline et de fichage, les résistances et insubordinations, la question sensible des unions interraciales, puis enfin le retour et l’oubli. L’ensemble restitue avec clarté la manière dont des techniques administratives forgées dans l’empire colonial furent importées et adaptées, notamment à travers des dispositifs d’identification et de contrôle des circulations (livrets individuels, cartes d’identité et de circulation), pour encadrer en métropole une main-d’œuvre jugée à la fois nécessaire et dangereuse. Les sources mobilisées – archives militaires, dossiers ministériels, correspondances officielles – confèrent au récit une assise documentaire solide.
L’apport principal du livre réside dans la démonstration de cette contradiction entre utilité et rejet. Les travailleurs coloniaux apparaissent comme des acteurs essentiels du fonctionnement de l’économie de guerre, employés dans les arsenaux, les usines, les ports et les travaux agricoles. Mais, dans le même temps, ils restent perçus comme des étrangers temporaires, appelés à quitter le territoire à l’issue du conflit, soumis à une stricte surveillance, confinés dans des camps, exclus de toute intégration durable. Laurent Dornel montre comment la crainte de l’« autre » s’est cristallisée dans des pratiques concrètes : contrôles systématiques, hiérarchisation raciale des tâches, séparation stricte d’avec la population civile. L’analyse des unions interraciales montre que des relations entre travailleurs coloniaux et Françaises sont attestées par les archives, bien que leur nombre demeure limité, et qu’elles donnent lieu à des grossesses, des naissances ainsi qu’à des demandes de reconnaissance. Laurent Dornel met en évidence l’inquiétude qu’elles suscitent au sein des autorités et les mesures de surveillance qui en découlent. Ces unions apparaissent comme problématiques au regard de la hiérarchie coloniale et du « prestige » français, terme présent dans les sources de l’époque et repris par l’auteur, que les autorités entendent préserver en métropole.
Intérêts et limites d’une approche « par en haut »
Ce travail, rigoureusement ordonné, gagnerait à apporter quelques précisions sur certains aspects documentaires et comparatifs. Par exemple, le récit s’appuie avant tout sur les archives françaises, complétées, pour la partie relative aux travailleurs chinois, par quelques dossiers britanniques concernant le Chinese Labour Corps. De ce fait, le regard demeure largement celui des autorités. Les voix directement rapportées des travailleurs – carnets personnels, récits autobiographiques, publications contemporaines – sont absentes. Les acteurs apparaissent essentiellement à travers le filtre administratif qui les classe, les surveille et les sanctionne. Or, on sait que des sources existent. Leur absence ne peut être expliquée uniquement par des obstacles linguistiques. Même si l’auteur ne pouvait accéder directement aux textes en chinois, il aurait pu s’appuyer sur des travaux qui les exploitent déjà, par exemple La Chine et la Grande Guerre (CNRS Éditions, 2019), qui rassemble une riche documentation en plusieurs langues, notamment en chinois, et restitue précisément les expériences vécues. En négligeant cette littérature secondaire, le livre laisse de côté une dimension essentielle : la parole des travailleurs eux-mêmes.
La question comparative demeure également en retrait. Le parallèle avec l’expérience britannique, pourtant central pour comprendre la gestion du Chinese Labour Corps et pour situer les pratiques françaises dans le cadre impérial et colonial plus large de la guerre, n’est qu’esquissé. Une confrontation systématique aurait permis de mieux évaluer ce qui relevait de constantes coloniales partagées et ce qui relevait de spécificités françaises. Enfin, la dimension mémorielle, en France comme dans les anciennes colonies et en Chine, est peu développée. Or les usages politiques et les réappropriations de ces expériences constituent aujourd’hui un champ de recherche actif, qui renouvelle profondément l’histoire de la Grande Guerre.
Ces réserves n’enlèvent rien à l’intérêt scientifique du livre, mais elles en définissent clairement la portée. Indispensables et indésirables est une histoire essentiellement institutionnelle, attentive aux dispositifs de l’État et aux catégories qu’il produit. Il éclaire les contradictions d’une mobilisation coloniale qui révèle, au cœur de la guerre, la persistance d’une hiérarchie raciale et la méfiance envers une main-d’œuvre perçue comme provisoire. En ce sens, il constitue une étape importante dans la reconnaissance d’un épisode longtemps négligé. Mais, pour restituer pleinement l’expérience de ces travailleurs, il faudra compléter cette perspective « par en haut » par une approche qui donne davantage de place aux sources apportées par les travailleurs eux-mêmes – voire, à défaut, aux travaux de seconde main mobilisant ces matériaux lorsque des barrières linguistiques subsistent –, aux témoignages, aux comparaisons internationales et aux mémoires.
Pour citer cet article
Li Ma, « Indispensables et indésirables. Les travailleurs coloniaux de la Grande Guerre, un livre de Laurent Dornel », Revue Alarmer, mis en ligne le 30 avril 2026, https://revue.alarmer.org/indispensables-et-indesirables-les-travailleurs-coloniaux-de-la-grande-guerre-un-livre-de-laurent-dornel/