Alors que le travail constitue un objet de recherche particulièrement vivace des sciences sociales françaises, et de la recherche sociologique en particulier, la question des mondes ouvriers agricoles reste trop rarement documentée. L’ouvrage d’Ibrahima Diallo, aujourd’hui chargé de recherche en sociologie à l’Institut sénégalais de recherches agricoles, contribue à y remédier. Loin de l’image d’Épinal dépeignant de jeunes gens embauchés pour une saison de récolte – éreintante la journée mais festive en soirée –, Ibrahima Diallo livre avec force de détails, et photographies à l’appui, le quotidien de travail d’ouvriers agricoles étrangers, originaires d’Afrique de l’Ouest, dans les champs de melons en Poitou-Charentes, de haricots coco en Bretagne et dans les vignes en Champagne.
Des migrants d’origine subsaharienne dans les travaux agricoles en France est issu d’une thèse de doctorat soutenue à Poitiers en 2020.

En quête de travail : la mise en objet du travail des étrangers dans l’agriculture
Trois lignes de force structurent l’ouvrage, et en déplient les différents apports pour une sociologie du travail, des migrations et des mondes agricoles. Resituant d’abord son sujet dans une socio-histoire des mondes agricoles, l’auteur montre le caractère depuis longtemps structurel de la mobilisation d’une main-d’œuvre étrangère dans ce secteur d’activité, et son inscription dans une tradition séculaire de l’agriculture française. Laissé à l’autonomie et à l’organisation des communautés paysannes, le recrutement d’une main-d’œuvre agricole étrangère est, au fil du XXe siècle, organisée et encadrée par l’État : à travers la création en 1915 de l’Office central de la main-d’œuvre agricole, et de la Société générale d’immigration en 1924, puis en 1945, à l’occasion de la création de l’Office nationale d’immigration qui vise à renforcer le recrutement des travailleurs étrangers par l’État. Si la date de 1974 marque la fermeture des frontières et la suspension de l’immigration de travail en France (tout comme dans d’autres pays européens), le recrutement de travailleurs étrangers pour le secteur de l’agriculture continue. En 1988 est créé l’Office des migrations internationales (OMI, qui devient l’Agence nationale de l’accueil des étrangers et des migrants en 2005, puis l’Office français de l’immigration et de l’intégration en 2009). L’office fonctionne comme un moyen de faire venir des travailleuses et travailleurs saisonniers en provenance de pays ayant signé un accord de main-d’œuvre avec la France, particulièrement avec les pays d’Europe de l’Est et du Maghreb. Ainsi, depuis les années 1980, le nombre d’ouvriers agricoles étrangers n’a cessé de croître et représente plus d’un tiers de la main-d’œuvre agricole : en 2024, leur nombre était estimé à 250 000, provenant majoritairement d’Europe de l’Est, du Maghreb et d’Afrique de l’Ouest (p. 9). Ces travailleurs sont principalement embauchés dans la récolte de fruits et de légumes.
La deuxième ligne de force qui structure l’ouvrage tient en l’enquête ethnographique multi-site menée entre 2011 et 2016 : dans le Poitou, en Champagne et en Bretagne ; dans les champs, dans deux campings (4G et Lafaye), et dans une usine de conditionnement (La Galette) ; ainsi que dans le récit qui en est fait. Alors étudiant étranger en sociologie à l’université de Poitiers, et sur les conseils et recommandations de proches, Ibrahima Diallo trouve à s’embaucher comme travailleur agricole saisonnier dans la récolte de melons pour financer ses études universitaires de l’année à venir. Cette expérience, somme toute partagée par nombre d’étudiants à Poitiers, lui est davantage singulière et lui rappelle son enfance à Bakel dans la région de Tambacounda au Sénégal. Diallo restitue ainsi un souvenir d’enfance, particulièrement éclairant pour la suite de son étude tant il traduit aussi le soin qu’il apporte tout au long de son ouvrage à sa posture réflexive. Dans les lignes du portrait d’un jeune homme soninké originaire du Mali – du nom de Xaoussou – que son père avait alors recruté comme main-d’œuvre agricole, l’auteur perçoit déjà quelque chose de l’ordre du déclassement social en migration qu’il expérimentera lui-même plus tard en France, des rapports de domination qui organiseront aussi son travail saisonnier dans les champs et dans les vignes.
Enfin, la troisième ligne de force est relative aux dimensions de discriminations et de racisme qui organisent pour partie le travail agricole saisonnier des personnes originaires d’Afrique de l’Ouest. Elle est aussi celle qui déplie toute la problématique de l’ouvrage : comment la confiance et la défiance structurent-elles les relations entre les travailleuses et travailleurs agricoles saisonniers originaires d’Afrique de l’Ouest, leurs employeurs et le groupe de pairs qu’elles et ils forment (p. 16) ?
Des modalités de recrutement discriminantes et précaires dans le travail agricole
La mobilisation d’une main-d’œuvre agricole est étroitement imbriquée à la saisonnalité de l’activité : on recrute – sur des périodes plus ou moins longues et selon les besoins des cultures et de la production – des travailleuses et travailleurs agricoles aux divers statuts d’emploi et qualifications, principalement en mobilisant d’abord un réseau d’interconnaissances. C’est ainsi que certains travailleurs expérimentés font fonction d’intermédiaires et servent au recrutement de saisonniers. Mais, pour celles et ceux ne disposant pas de réseaux d’interconnaissances et qui souhaitent travailler en saison, des prestataires de services tiennent lieu d’intermédiaires professionnels, moyennant une substantielle rétribution sur le prix-journée gagné, par ailleurs fortement critiqués pour leurs pratiques abusives. Pour d’autres qui viennent tenter leur chance sur le tas, l’espace des campings peut jouer cette fonction.
Si cette manière de recruter la main-d’œuvre apparaît déjà discriminante du fait des différents types de capitaux à mobiliser, elle l’est d’autant plus qu’elle va de pair avec des rapports sociaux de race et des identités de papiers. Ibrahima Diallo identifie ainsi trois groupes, dont les deux premiers fournissent les effectifs de travailleuses et de travailleurs régulièrement embauchés : le groupe des autochtones (composé de retraités, d’étudiants et de jeunes sans emploi) ; le groupe de travailleurs originaires d’Europe de l’Est ; et le groupe des travailleurs originaires d’Afrique de l’Ouest (constitué d’étudiants étrangers, d’étrangers en situation régulière et de « sans papiers »). À cette composition des groupes de travailleurs saisonniers agricoles correspond donc une hiérarchisation des statuts administratifs, qui coïncide avec une distribution ethnicisée et racialisée de certaines positions occupées, notamment dans les champs :
La couleur de peau détermine, à quelques exceptions près, la catégorie à laquelle appartient un saisonnier. […] En définitive, la répartition spatiale dans les champs place les Blancs au centre, dans les zones les plus avantageuses, et les Noirs, à la périphérie, dans les zones les plus difficiles et ingrates.
pp. 146-147
Cette discrimination dans l’emploi et dans le poste est aussi justifiée dans les discours par le recours à des stéréotypes de genre, qui naturalisent ainsi les différences entre les sexes : « L’assignation repose ici sur une lecture genrée des corps et des compétences : le portage, jugé pénible, exige de la force physique ; la cueillette, considérée comme plus douce et plaisante, est partagée entre hommes et femmes » (p. 141). Comme Ibrahima Diallo le souligne, cette division sexuée du travail limite l’accès à certaines tâches et assignent à certains postes, produisant également une inégalité dans la rémunération.
S’allier et défier la loi des champs
La fragmentation des statuts administratifs, la distribution ethno-racialisée des postes occupés ainsi que les différentes manières de mobiliser la main-d’œuvre occasionnent à première vue l’éclatement des collectifs de travail et l’érosion des liens de solidarité (qu’un contrôle par les pairs exacerbe via des processus de distinction). Ibrahima Diallo note toutefois que les travailleuses et travailleurs agricoles saisonniers forment une « communauté de condition intégrée ». Par cette formule, l’auteur entend la similitude des conditions de vie et l’expérience partagée d’une même précarité (de statuts et de travail), à même de renforcer une conscience diffuse face à l’exploitation subie. Cette conscience diffuse met au jour des logiques de solidarité et des mécanismes de résistance. Le logement et le travail en équipe, autrement discriminant, constituent ainsi deux entrées qui permettent d’en regarder les dynamiques.
Les logements peuvent receler des modes de solidarités multiples. Du partage de repas à l’hébergement gratuit, certains lieux de vie offrent ainsi des espaces de convivialité, permettant de re-créer certaines formes de solidarité et répondant aussi à la précarité des situations vécues. Sur le terrain du travail agricole, les formes de solidarité – parfois contestées par d’autres – s’incarnent dans des pratiques concrètes et les gestes du quotidien : « aide à la coupe de grappes de raisin, partage de repas, conseils sur les techniques de travail » (p. 193). En outre, ces formes de solidarité participent à des mécanismes de résistance dans le travail et ses assignations.
Une façon de résister à la pénibilité et aux discriminations subies dans le travail agricole est la fuite – individuelle ou collective. En « quittant les champs », les travailleurs mécontents cherchent ainsi à inverser les rapports de pouvoir et de domination, et agissent contre des situations de discriminations et une division du travail jugée raciste. D’autres résistances, plus discrètes, visent à défier les logiques productivistes du travail agricole : en mettant du sable dans les caisses de haricots coco afin de réparer l’assignation en bordure de champs, là où les haricots sont plus petits et donc moins lourds ; ou encore en ralentissant et en « faisant durer le travail » dans les situations où on n’est pas rémunéré à la tâche mais à l’heure. S’observe ici des jeux d’alliances entre travailleurs, qui dépassent le groupe de travailleurs originaires d’Afrique de l’Ouest :
À la fin de la saison 2012 (fin septembre), nous ne venions dans les champs que pour quatre heures de travail. Nous avions déjà ramassé la quasi-totalité des melons. Nous marchions longtemps dans les champs, repassant sans cesse dans les mêmes rangs. La cueillette devenait monotone : il n’y avait presque plus de melons à cueillir et il pouvait s’écouler des heures sans que nous parvenions à remplir un pallox. Nous travaillions volontairement lentement. On discutait, on rigolait. La cheffe d’équipe, Stéphanie, nous recommandait elle-même de traîner pour que nous soyons au moins payés pour quatre heures. Elle était devenue moins exigeante.
p. 215
Conclusion
En s’attachant à l’étude d’un objet encore investi de manière trop peu systématique par la recherche en sciences sociales, Ibrahima Diallo prolonge les bases d’un programme de recherches françaises qui intègre simultanément la question des mondes ouvriers agricoles et des travailleurs étrangers, précarisés par les dispositifs, et les modèles économiques organisationnels de l’agriculture. On pense ici aux travaux d’Alain Morice, de Béatrice Mésini, de Frédéric Décosse sur les travailleurs saisonniers sous contrat OMI-OFII ou encore à ceux d’Emmanuelle Hellio et de Chadia Arab sur les femmes cueilleuses de fraises en Espagne, mais aussi sur un tout autre secteur d’activité, aux travaux de Nicolas Jounin dans le bâtiment.
À travers cet ouvrage, Ibrahima Diallo saisit avec adresse les logiques et tensions qui président à l’embauche de travailleurs étrangers et la place que ces derniers occupent dans des organisations du travail industrielles. Cependant, un prolongement intéressant aurait pu permettre d’interroger les articulations et relations qui existent entre travail productif et travail reproductif, c’est-à-dire d’envisager le travail agricole comme un travail reproductif aussi bien de la force de travail que des denrées alimentaires nécessaires à la vie humaine. Cela aurait pu élargir la réflexion sur les processus de politisation à l’œuvre, de même que les manières dont les travailleuses et travailleurs étrangers se saisissent des dimensions politiques du travail, défient ainsi les assignations raciales et de genre dont ils font les frais, et luttent.
Pour citer cet article
Émeline Zougbédé, « Des migrants d’origine subsaharienne dans les travaux agricoles en France : exploitation, résistances, solidarités, un livre d’Ibrahima Diallo », Revue Alarmer, mis en ligne le 10 août 2026, https://revue.alarmer.org/des-migrants-dorigine-subsaharienne-dans-les-travaux-agricoles-ibrahima-diallo/
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