Comment aborder la question raciale dans une société qui fait de la cécité à la couleur son crédo et qui est en même temps obsédée par la race ? Comment décrire le racisme qui touche une minorité perçue comme « discrète », « exemplaire » et qui « ne pose aucun problème » pour le groupe majoritaire ? Dans ce livre de 406 pages, Linh-Lan Dao, Française d’origine vietnamienne et journaliste à FranceInfo, relève ce double défi en documentant les manières dont les personnes perçues comme asiatiques en France vivent, appréhendent et luttent contre le racisme et les discriminations qui les prennent pour cible.

Prenant la forme d’un essai journalistique, la démarche de l’autrice n’est pas si éloignée de celle des sociologues de terrain. Dès le prologue, la population d’étude est clairement définie : les populations originaires d’Asie de l’Est et d’Asie du Sud-Est, dont les habitants sont racialisés en raison d’un phénotype commun. L’analyse s’appuie sur près de 200 témoignages d’expériences de racisme anti-asiatique, recueillis dans le cadre d’une enquête en ligne entre mai et août 2024. La réflexion de l’autrice se nourrit également d’une cinquantaine d’entretiens avec des sociologues, historiens, journalistes, artistes et militants. Le livre contient une riche bibliographie internationale traduisant l’état des savoirs dans les champs de recherche sur la race, le racisme, les discriminations et les migrations asiatiques.
Ce livre n’a pas le format d’un ouvrage académique classique. Dans un va-et-vient constant entre la revue de la littérature et l’autobiographie, l’autrice accorde une place importante à sa propre subjectivité en tant que jeune femme racisée. L’histoire des luttes antiracistes des Asiatiques de France est racontée à la première personne dans la mesure où Linh-Lan Dao est partie prenante de ce mouvement. Dans cet essai incarné, l’histoire coloniale et l’histoire des migrations asiatiques s’imbriquent étroitement avec l’histoire familiale de l’exil. Par ce livre, Linh-Lan Dao souhaite, selon ses propres termes, contribuer activement à l’émergence d’une prise de conscience militante asiatique. Elle veut ainsi opérer une synthèse des savoirs militants et scientifiques, afin que les générations asiatiques présentes et futures disposent de ressources pour comprendre ce racisme et lutter contre. Avec cet objectif, l’autrice organise son livre en quatre grandes parties, qui comportent chacune plusieurs chapitres. Après avoir dressé un bilan des formes contemporaines du racisme et des discriminations à l’égard des Asiatiques de France (partie 1), l’autrice s’attelle à décortiquer les mécanismes de racialisation des Asiatiques en lien avec la matrice coloniale (partie 2), avant de décrire l’émergence d’un militantisme antiraciste porté principalement par les descendants des migrants asiatiques (partie 3), et d’étudier les modalités de la politisation d’une identité minoritaire chez les Asiatiques de France (partie 4).
Comment se manifeste le racisme anti-asiatique en France
La première partie du livre, qui en est le passage le plus sociologique, s’attache à déconstruire le mythe de la minorité modèle et à objectiver le racisme et les discriminations subis par les personnes perçues comme asiatiques. S’appuyant sur les enquêtes les plus récentes (TeO, Acadiscri, PopAsiE, REACTasie, MigraChiCovid, etc.), l’autrice montre que les personnes d’origine asiatique se rapprochent des autres minorités raciales en France dans différents domaines de la vie sociale, même si la discrimination raciale qui les touche revêt des formes et une intensité particulières.
L’analyse développée dans cette partie dépasse une explication psychologisante du racisme et des discriminations, en définissant la race comme un rapport de domination et le racisme comme un fait social total dans une société française marquée par l’héritage colonial et esclavagiste (en outre-mer). Ainsi, le mythe de la minorité modèle est analysé à l’aune de la « triangulation raciale » sous-tendue par les élites politico-médiatiques : ce mythe n’émane pas de caractéristiques intrinsèques aux populations asiatiques, mais de la volonté de la majorité blanche d’ériger les Asiatiques en contre-exemple des minorités considérées comme déviantes.
L’autrice montre en quoi les stéréotypes apparemment positifs sont ambigus, réversibles et essentialisants à travers deux épisodes mettant en évidence la vulnérabilité des Asiatiques de France face au racisme. D’une part, la multiplication des agressions des personnes d’origine asiatique dans les quartiers sensibles depuis les années 2000 (dont Zhang Chaolin est la victime en 2016), et d’autre part les violences policières à l’égard de ces populations (qui ont causé le décès de Liu Shaoyao en 2017). Les auteurs de ces agressions et de ces violences sont animés par des schèmes de pensée racistes. Les mobilisations des Chinois de France à la suite de ces événements marquent le début d’une lutte collective antiraciste, à laquelle s’agrègent d’autres groupes ethniques. Ensuite, depuis 2020, la pandémie de Covid-19, qui a porté le racisme anti-asiatique à son paroxysme, constitue un catalyseur de conscientisation du racisme chez les personnes d’origine asiatique en France.
Le dernier chapitre restitue les témoignages recueillis par l’autrice dans le contexte post-covid : 193 répondants, dont 95,3 % rapportent avoir été victimes d’une discrimination ou d’un traitement défavorable au cours de leur vie. Le travail de déconstruction du mythe de la minorité modèle de l’autrice repose en grande partie sur sa propre trajectoire biographique, utilisée comme « une expérimentation sociologique » pour analyser les manières dont les asio-descendants se confrontent au racisme quotidien. Cette démarche permet d’élucider, dans une perspective Du Boisienne, pourquoi la plupart des témoins de Linh-Lan Dao sont des asio-descendants diplômés ayant grandi dans un environnement majoritairement blanc. On voit comment l’expérience de minoration de ces personnes résulte d’une imbrication du mépris de classe et du mépris de race, et comment la multiplication des interactions avec les classes moyennes et supérieures blanches conduit les transfuges de classe à prendre conscience des rapports de race.
Fondateur d’une tradition sociologique féconde, William Edward Burghardt Du Bois (1868 – 1963) a utilisé la notion de « double conscience » pour penser la condition psychologique des Noirs américains : cette capacité de se voir à travers ses propres yeux, mais aussi à travers le regard que les Blancs posent sur eux. Voir aussi : Margot Dazey, Malik Hamila, et Yong Li, « Penser la racialisation en haut de l’espace social. », Critique internationale, 2024, n° 105 (4): 11–29 ; François-René Julliard, « Magali Bessone et Matthieu Renault, W. E. B. Du Bois. Double conscience et condition raciale. » Lectures, 2021, https://doi.org/10.4000/lectures.53175. URL : http://journals.openedition.org/lectures/53175.
Colonisation, décolonisation et formation des stéréotypes
L’ouvrage examine ensuite les représentations des Asiatiques véhiculées par la majorité blanche de l’époque coloniale à nos jours, en mobilisant un corpus pluridisciplinaire (histoire, cultural studies, psychologie, études de genre, etc.).
Ce détour historique permet de constater que le racisme est issu du « regard porté par le colonisateur sur le colonisé » (entretien avec Benjamin Stora, p. 146), que la plupart des représentations racialisantes que l’on observe aujourd’hui sont héritées de l’imaginaire colonial. Pour déconstruire la représentation homogénéisante de la « communauté asiatique » en France, l’autrice fait preuve de pédagogie en retraçant les différents flux migratoires en provenance de l’Asie de l’Est et du Sud-Est : travailleurs asiatiques dans l’empire colonial français (1839-1945), rapatriés d’Indochine (1950-1960), réfugiés d’Asie du Sud-Est (1970-1990), migrants économiques et étudiants (1980 à nos jours).
Dans le chapitre sur la fétichisation raciale, l’autrice s’attaque au racisme sexuel en situant sa genèse dans le contexte colonial. En Indochine, le mythe de la « sexualité excessive » des femmes asiatiques (incarnée par la figure de la congaï, jeune Indochinoise mi-domestique, mi-prostituée à la disposition du maître), tout comme celui de la « pédérastie indigène », sont des éléments de la domination des uns par les autres. Ainsi, la fétichisation des femmes asiatiques et la dévirilisation des hommes asiatiques sont les deux faces d’un même ordre racial blanc. En évoquant ses propres expériences avec les « chasseurs d’Asiatiques », individus ne recherchant de relations sexuelles qu’avec des femmes d’origine asiatique, les rejets subis par les hommes asiatiques dans des relations amoureuses interraciales, qu’elles soient homosexuelles ou hétérosexuelles, l’autrice nous révèle les manières dont les stéréotypes genrés impactent la vie quotidienne des personnes d’origine asiatique aujourd’hui.
Développé dans les travaux anglo-saxons sur les relations interraciales, les marchés amoureux et les sexualités, le concept de sexual racism décrit les discriminations raciales qui se produisent dans la sphère intime.
A la fin de cette partie, l’autrice pourfend les lieux communs des clichés sur les Asiatiques dans la culture populaire occidentale : lotus blossom (femme-enfant asiatique naïve, douce et aimante), dragon lady (femme séduisante et vénéneuse, antagoniste de la lotus blossom, nerd asexué, expert en arts martiaux. En France, le succès de Taxi 2 (2000), centré sur un complot des Yakuzas, montre que « le préjugé mis à la sauce cinématographique » est un ingrédient commercial non négligeable. Mais l’industrie culturelle constitue aussi un champ de bataille pour changer les représentations des Asiatiques. La percée de l’acteur Frédéric Chau, d’origine chinoise teochew du Cambodge, dans le film Qu’est qu’on a fait au bon Dieu ? (2014) illustre toute la complexité de ce combat : si la comédie communautaire ouvre la voie à une représentation du caractère multiforme des identités, et de la fraternisation des minoritaires, elle empêche aussi les minoritaires d’exister autrement que par ces lieux communs.
L’émergence d’un militantisme antiraciste asiatique
Linh-Lan Dao esquisse, dans un troisième temps, l’histoire contemporaine de la lutte antiraciste des Asiatiques de France. Une lutte qui peine à émerger dans le contexte français, en raison du caractère banalisé du racisme envers les personnes d’origine asiatique, qui prend souvent la forme de l’humour. Mobilisant les travaux de Léo Facca, Linh-Lan Dao explique que le fait de dénoncer le « racisme récréatif » – humour faussement innocent véhiculant stéréotypes et hostilité envers des minorités raciales – revêt un enjeu stratégique, car cela permettrait de sortir les populations d’origine asiatique de la « fenêtre normative des préjugés », c’est-à-dire de rendre les préjugés les concernant socialement inacceptables. L’autrice propose également des stratégies d’autodéfense aux victimes du racisme, qui se trouvent souvent dans un état de sidération ou de paralysie.
Si la lutte antiraciste accuse un retard chez les populations asiatiques en France, comparativement à d’autres groupes racisés, c’est aussi lié au contexte sociohistorique d’arrivée des réfugiés d’Asie du Sud-Est. Les migrants sud-asiatiques ont pour particularité d’avoir bénéficié dans les années 1970 d’une image positive alimentée par l’histoire coloniale et entretenue par des acteurs de la formation de l’opinion dans la société d’accueil. Cette bonne image renforce les stéréotypes positifs qui préexistaient à leur arrivée. Le silence volontaire des anciens sur les souffrances de l’exil et l’horreur des conflits entraîne des difficultés de transmission au sein des familles des migrants. De plus, la volonté des migrants sud-asiatiques de garder cette image positive à tout prix maintient les générations post-refugiées « dans une posture d’hypercorrection sociale attendue des étrangers alors qu’eux-mêmes se sentent français » (entretien avec Karine Meslin, p. 238). Pour les jeunes militants, le devoir de mémoire et la lutte antiraciste s’inscrivent dans un processus plus général de quête de soi.
Dans un chapitre sur le nouveau militantisme, l’autrice brosse le portrait d’une nouvelle génération de militants asiatiques : entre vingt-cinq et trente-cinq ans, « diplômés avec des convictions de gauche », professionnels du cybermilitantisme, pratiquant un antiracisme radical et postcolonial. On voit comment se construisent les trajectoires de politisation des jeunes militants et comment, à travers leurs interactions, se forment des collectifs de lutte intersectionnels que l’autrice appelle les « îlots-communautés ». Ces actions collectives contribuent à faire émerger de nouveaux récits et de nouvelles représentations des asio-descendants en France, à l’instar des cultural politics noires anglo-saxonnes.
Toutefois, l’héritage anglo-saxon a participé à façonner les modalités des luttes des asio-descendants en France. Ayant émergé à la suite de tragédies, les luttes contre le racisme anti-asiatique ont acquis une autonomie à partir des années 2010, par rapport à l’antiracisme institutionnel soutenu par les pouvoirs publics. On assiste à une convergence des luttes entre les différentes fractions des populations d’origine asiatique en France (migrants et descendants, Asiatiques de l’Est et Asiatiques du Sud-Est), notamment durant la pandémie du Covid-19.
Cette partie se termine avec une réflexion sur l’universalisme républicain et la blanchité. Mobilisant Suaudeau et Niang (2022) et Bonilla-Silva (2002), évoquant sa propre expérience de cyberharcèlement dans le cadre d’un reportage sur la charge raciale, Linh-Lan Dao montre pourquoi l’universalisme républicain invalide le vécu des personnes racisées et empêche l’antiracisme de s’exprimer. L’autrice appelle de ses vœux un universalisme postcolonial et antiraciste, qui n’est pas un principe figé mais un idéal à atteindre. Dans « un petit mot à l’intention des Blancs », l’autrice montre l’inanité des discours sur le « racisme anti-blanc » et le « pauvre petit blanc », qui relèvent avant tout de la rhétorique de l’extrême droite. La critique de la suprématie blanche – le seul communautarisme qui n’est pas perçu comme tel – permet à l’autrice de défendre l’approche de non-mixité dans la lutte des militants pour l’égalité.
Raconter les Asiatiques autrement
La dernière partie examine trois questions : le nouvel imaginaire des Asiatiques véhiculés par la production culturelle de l’Asie, la représentativité des Asiatiques dans les médias français et la présence des Asiatiques dans l’arène politique. Au fond, cette partie soulève la question de la reconnaissance culturelle d’une minorité raciale, ainsi que la manière dont on peut faire évoluer le roman national français afin que les identités asiatiques puissent s’y inscrire.
Le déferlement nippo-coréen a bénéficié aux Asiatiques de France, en termes d’image et d’estime de soi. Il offre un imaginaire alternatif qui séduit un public minorisé en France. Mais derrière la catégorie des Asiatiques se cache une hiérarchisation culturelle et raciale dominée par l’Asie orientale. De plus, les vagues de pop culture japonaise et coréenne offrent une vision réductrice et exotique des Asiatiques, qui n’est pas celle des Asiatiques de France. L’autrice documente avec beaucoup de délicatesse ce que la journaliste Doàn Bùi appelle la « murmuration » : cette jeune génération de dramaturges d’origine sud-est asiatique qui se donne pour mission de transmettre les mémoires familiales « trouées par la guerre et l’exil ». L’un des enjeux de la représentation des Asiatiques dans les œuvres artistiques est de normaliser les Asiatiques, de montrer qu’ils sont « des Français comme les autres » et, dans le même temps, de les singulariser, c’est-à-dire de mettre en avant les valeurs et les éléments de culture propres à leurs origines. Pour expliquer pourquoi la culture revêt une telle importance dans le combat antiraciste des personnes d’origine asiatique, Linh-Lan Dao montre que la culture a été l’un des principaux vecteurs de la domination coloniale, comme l’illustrent de nombreuses situations d’appropriation culturelle : les éléments d’une culture minoritaire sont utilisés hors de leur contexte culturel et transformés en marchandises. Par ailleurs, d’après l’autrice, le plagiat des cultures non occidentales devient systématique aujourd’hui dans la construction de la mode.
Dans les chapitres 3 et 4, l’autrice analyse l’importance d’avoir « un role model qui nous ressemble » pour entrer et évoluer dans des secteurs professionnels en dehors des stéréotypes attendus. Non seulement les figures de pionniers inspirent les jeunes dans leurs choix d’orientation scolaire et professionnelle, mais les réseaux professionnels « ethniques » offrent aux nouveaux arrivants des ressources que la société française plus large ne peut pas leur offrir. L’autrice présente plusieurs role models qui ont contribué à l’émergence des médias dédiés aux communautés et cultures asiatiques en France : Julie Hamaïde (Koï), Amanda Tek (Slash Asian), Mélanie Hong (Assiattitudes) et Linda Nguon (Banh Mi Media). Toutes femmes d’origine est- et sud-est asiatique, elles ont en commun de lutter contre le racisme par le soft power culturel.
Cette partie se termine par une étude sur la participation politique des Asiatiques de France. L’exposition aux expériences stigmatisantes permet de faire émerger une conscience politique, qui pousse les descendants d’immigrés asiatiques à voter majoritairement à gauche, comme les autres minorités visibles. Si la représentation politique des personnes d’origine asiatique est en hausse depuis une dizaine d’années, à l’échelle locale et nationale, ces élus ne produisent pas nécessairement une représentation substantive.
Une enquête fouillée à la croisée du militantisme, du journalisme et des sciences sociales
Le livre de Linh-Lan Dao s’inscrit dans la continuité des initiatives récentes de dénonciation du racisme anti-asiatique en France. Portés par des journalistes, chercheurs, artistes souvent d’origine asiatique, ces projets sont à l’interface entre science, mémoire et politique. Nous pouvons citer notamment le film documentaire Je ne suis pas chinetoque diffusé en 2024 sur France 5, ainsi que l’exposition « Immigration est et sud-est asiatique depuis 1860 » au Musée national de l’histoire de l’immigration en 2023. Le livre de Linh-Lan Dao reprend largement les thèmes abordés dans ces initiatives en les actualisant. Ainsi, l’une des grandes qualités de ce livre est sa visée quasi-encyclopédique : l’autrice n’esquive aucun débat, ne recule devant aucun tabou et aucune controverse concernant l’expérience asiatique du racisme. Ce livre contient une myriade de références historiques et théoriques, répertoriées dans 34 pages de notes de fin. Il peut servir de point d’entrée à tout public intéressé par le racisme anti-asiatique et le militantisme antiraciste asiatique.
Jessica Bagic et Emilie Tran Nguyen, Je ne suis pas chinetoque – Histoire du racisme anti-asiatique, France: France Télévisions, 2023 (film documentaire).
Émilie Gandon et Simeng Wang (dir.), Immigrations Est et Sud-Est asiatiques depuis 1860, Paris, Réunion des musées nationaux, 2023.
Dans un contexte de changement du discours académique français sur la race, de la multiplication des recherches scientifiques sur les populations asiatiques en France, le livre de Linh-Lan Dao apporte une pierre à l’édifice. Si le livre de Chuang Ya-Han Une minorité modèle ? Chinois de France et racisme anti-Asiatique, sorti en 2021 et centré sur les migrants récents en provenance de la Chine continentale, s’est efforcé de construire un cadre d’analyse sociologique du racisme anti-asiatique, celui de Linh-Lan Dao donne une épaisseur phénoménologique aux analyses du racisme anti-asiatique, en montrant comment la racialisation est vécue comme expérience quotidienne, émotionnelle et corporelle par des personnes originaires de l’Asie de l’Est et du Sud-Est.
Ya-Han Chuang, Une minorité modèle ? Chinois de France et racisme anti-Asiatiques. Paris, La Découverte, 2021, 252 p.
Du fait de sa forme, celle d’un essai, et des guides pratiques à destination des personnes minorisées et majoritaires qui y sont incluses, ce livre offre un exemple de la fécondité du croisement entre les savoirs militants et académiques, qui permettrait d’avoir un meilleur impact sur les premiers concernés et de sensibiliser le grand public au racisme anti-asiatique. Les références et auteurs cités tout au long de ce livre donnent à voir de quelles manières les concepts et les théories produits dans le monde académique sont appropriés, mobilisés par les acteurs en lutte. Par ailleurs, la description presque prosopographique des collectifs des militants asio-descendants pourrait alimenter les futures recherches sociologiques sur le militantisme antiraciste et la politisation des personnes minorisées.
Du point de vue épistémologique, le lecteur doit garder à l’esprit que Linh-Lan Dao s’inscrit dans ce que le sociologue étatsunien Julien Go appelle le « perspectival realism » (2016), qui plaide pour une partialité des connaissances dépendante de la position de l’observateur, sans abandonner l’idée de vérité empirique et de cumulativité des sciences sociales. Nous pouvons considérer que l’ouvrage de Linh-Lan Dao reflète avant tout la perspective des asio-descendants engagés, originaires des anciennes colonies françaises. L’analyse développée dans ce livre n’épuise pas toutes les expériences des personnes originaires des pays asiatiques ayant des trajectoires historiques différentes. Nous avons besoin d’une pluralité de perspectives situées afin de saisir pleinement les dynamiques de race contemporaines.
Le lecteur pourrait être aussi troublé par l’omniprésence du terme « asiatique » dans ce livre et par l’indistinction de son usage militant et de son usage analytique. Forme d’altérisation imposée par la majorité, la catégorie des « Asiatiques » est de plus en plus revendiquée et appropriée par une frange d’asio-descendants et de jeunes migrants diplômés en lutte. Elle constitue une identité politique face à l’universalisme républicain et au racisme systémique, à l’image des autres identités minoritaires comme « Noires » et « Arabes ». Or, comme le montre l’autrice elle-même, cette catégorie s’avère inopérante à mesure qu’on s’éloigne du champ d’action du militantisme antiraciste, lorsqu’il s’agit d’analyser par exemple la diversité de postures des personnes perçues comme asiatiques face au racisme, et la réception différentielle de la culture populaire coréenne et japonaise par les personnes originaires de l’Asie de l’Est et du Sud-Est en France. Au fond, ce livre invite à étudier de plus près les formes d’assignation identitaire et d’auto-identification dans une Asie résolument entrée dans la modernité coloniale, et qui reste marquée par le colorisme et des formes internes de l’impérialisme.
Pour citer cet article
Yong Li, « Vous, les Asiates : Enquête sur le racisme anti-asiatique en France, un livre de Linh-Lan Dao », Revue Alarmer, mis en ligne le 18 mai 2026, https://revue.alarmer.org/vous-les-asiates-un-livre-de-linh-lan-dao/