10.06.20 Le Coronavirus et le vampire venu d’Orient : épidémie et imaginaire racial

Les dystopies mettant en scène de violentes épidémies rayant le genre humain de la surface du globe sont loin d’être une nouveauté, même si elles ne constituent pas le sous-genre littéraire le plus fréquent que ce soit en littérature, au cinéma, à la télévision ou dans la bande dessinée. Aujourd’hui, certains politiques semblent vouloir s’en inspirer : il suffit de penser aux accusations de Donald Trump et d’autres au sujet du virus, lequel, créé dans des laboratoires chinois, s’en serait « échappé », voire aurait été répandu volontairement pour mettre le monde occidental à genoux.

Ces accusations, précisément, semblent sortir d’un roman d’espionnage, comme par exemple, dans la décennie écoulée, la série télévisée flamande Cordon, et son remake  aux États-Unis Containment sur la base de la précédente. Dans ces deux séries, la diffusion du virus est d’abord imputée à des réfugiés : des Afghans arrivés à Anvers dans la première, un Syrien qui transforme Atlanta en enfer viral dans la seconde. Mais les responsabilités réelles, finalement, incombent respectivement à une erreur de l’Institut National belge pour l’étude des maladies infectieuses et à un médecin local qui n’a pas respecté les protocoles sanitaires. En elle-même, la trame narrative est assez banale ; l’élément intéressant tient à ce que la faute est attribuée au départ aux réfugiés et à ce que les autorités médicales, à l’origine de la catastrophe, appuient ces accusations pour cacher leurs défaillances. À l’évidence, les auteurs ont voulu dénoncer les dégâts causés par une décennie de populisme souverainiste et identitaire, radicalisé au Nouveau Monde comme dans l’Ancien, par l’arrivée de réfugiés suite aux Printemps arabes.

20 épisodes en deux saisons, 2014-2015, scénario de Carl Joos.

Une saison de 13 épisodes, 2016, développée par Julie Plec.

Attribuer aux migrants la responsabilité des épidémies est un topos politico-littéraire assez ancien, dont les racines plongent dans les dernières années du XIXe siècle.

Dracula, aux sources d’une terrifiante épidémie

Philip Burne-Jones, The vampire, 1897

Si nous relisons Dracula, le roman de Bram Stoker, et l’adaptation théâtrale qui l’a immédiatement suivi (toutes deux sont de 1897) nous n’avons pas lieu de nous en étonner. Cette même année 1897, un célèbre tableau de Philip Burne-Jones, The Vampire, inspire le poème homonyme de Rudyard Kipling, et le roman de  Florence Marryat The Blood of the Vampire. Cependant, chez Burne-Jones comme chez Marryat, le vampire est une femme et renvoie à une capacité féminine à absorber la force masculine, ce à quoi s’ajoute une nette référence raciste dans The Blood of the Vampire où, en effet, la principale protagoniste est fille d’une mulâtre et arrive de la Jamaïque. Stoker, lui, choisit de mettre en scène un personnage masculin, mais lui aussi étranger en Angleterre puisqu’il vient d’un secteur de la Transylvanie fort bien décrit dans la première partie du roman, âpre, sauvage, et surtout représentant la porte de l’Europe en direction de l’Orient. C’est dans ces montagnes que les supposés Sicules, les Szekely descendants des Huns d’Attila, ont su tenir tête aux Turcs et les arrêter dans des défilés. Parmi eux et sur eux, régnait le comte Dracula, qui a survécu à ces combats et a aussi soumis les Slovaques et les Tziganes, étendant son pouvoir sur toute une zone à la fois semi-désertique et multi-ethnique.
Dans le roman de Stoker, l’aristocratique vampire transylvanien décide d’émigrer à  Londres, après avoir étudié la langue anglaise dont il a lu les meilleurs auteurs. Il considère en effet que c’est là le centre du monde, donc le point de départ idéal pour une conquête de l’ensemble de la planète. Il y arrive sur un bateau qui a navigué depuis la Mer Noire dont il a tué tous les marins. Sans attendre, il déclenche dans la capitale britannique une véritable épidémie. Il se déplace en prenant, selon les cas, l’allure d’un chien gigantesque ou d’une chauve-souris et s’attaque le plus souvent, mais pas exclusivement, à de jeunes femmes, déclenchant une forme de maladie qui se solde, chez ses victimes, par leur propre transformation en vampires. De nombreuses pages sont consacrées à la description des transfusions sanguines destinées à les sauver, ainsi qu’aux discussions entre les médecins qui les soignent. Après le déchaînement de l’épidémie, et de fait, dans la seconde partie de l’histoire, qu’il s’agisse du roman ou de la pièce, les médecins sont devenus les personnages principaux. Le déclencheur, c’est-à-dire le vampire, sera finalement éliminé, ce qui assure, de façon définitive, le salut des survivants.

Dracula a par ailleurs une forme particulière où des lettres, des articles de presse et des pages de journal intime alternent pour construire une chronologie qui n’est pas toujours linéaire, et que l’auteur a rectifiée dans la version théâtrale, construite par juxtaposition d’extraits corrigés des épreuves du roman.

De quoi le vampire est-il le nom ?

Dracula de Tod Browning avec Bela Lugosi en 1931

Au cours de ces dernières décennies, on a beaucoup discuté sur ce que représente le monstre qui est à l’origine de l’épidémie. Certains critiques ont souligné, avec raison, que Stoker avait été influencé non seulement par les histoires de vampires, très en vogue dans l’Angleterre du XIXe siècle, mais aussi par les maladies et les disettes qui avaient frappé son Irlande natale et l’ensemble du Royaume-Uni. D’autres y ont vu une représentation de l’immigration, perçue comme un danger déferlant sur le pays. Mais malheureusement ces derniers ont tendu à voir en Dracula le symbole du juif, en se fondant sur le fait qu’il est pourvu, dans le roman, d’un imposant nez crochu, ce qui ne dit pas grand-chose sur lui, mais souligne cruellement le fait que les critiques ont, de façon inconsciente, intégré certains stéréotypes antisémites. De fait, Stoker ne fait jamais allusion à des juifs et n’identifie jamais son vampire au judaïsme ; en revanche, on trouve à l’évidence chez lui une référence à l’arrivée de migrants venus d’une Europe lointaine, qui n’appartient pas vraiment à l’Occident, mais en est la porte orientale. De fait, à la fin du XIXe siècle les grandes villes anglaises voient une immigration venue de l’Europe centre-orientale, en croissance, même si ses effectifs sont encore faibles. Une petite partie de ce flux est constitué de juifs, une vingtaine de milliers, même si c’est sur un nombre total d’Européens de l’Est qui n’a rien d’énorme et reste inférieur à 2% de la population totale. La composante principale est polonaise et russe (ces deux origines sont interchangeables car une importante proportion des Polonais vient de l’empire des tsars), mais elle non plus n’atteint pas des chiffres très élevés : le recensement britannique de 1901 enregistre un peu moins de 83 000 habitants en provenance de l’Europe de l’est. D’une certaine façon, le vampire transylvanien solitaire qui tente de s’emparer de Londres pour, de là, dominer le monde, symbolise assez exactement un groupe d’émigrants en nombre dérisoire, et pourtant perçus comme une menace voire comme une épidémie.

Cette lecture de Dracula montre donc à quel point, pour prospérer, la peur face aux nouveaux venus et aux épidémies dont ils sont supposés être les vecteurs n’a pas besoin qu’ils soient très  nombreux. L’important est qu’ils soient considérés comme une présence étrangère, et qu’on en ait peur.

Couverture du livre Sax Rohmer de The mystery of Dr Fu-Manchu, 1913.

Conclusion que confirme par ailleurs le succès d’un autre personnage littéraire inventé un peu plus tard : le même recensement britannique de 1901 fait état en tout et pour tout, de 387 Chinois, qui inspirent pourtant The Mystery of Dr. Fu-Manchu, publié en 1913 par le journaliste Arthur Sax-Rohmer, premier d’une longue série de romans consacré à un super-criminel chinois qui, dans  les décennies suivantes, utilise, entre autres, pour ses méfaits des virus opportunément « domestiqués » et tente de faire plier l’Occident par tous les moyens.

Ce texte, traduit par Eric Vial, est paru dans une première version en italien : http://www.connessioni.disucom.unitus.it/2020/05/07/il-corona-e-il-vampiro-venuto-da-oriente/

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