En 2025 paraît À l’ombre de la race. Chine, XIXe siècle : une autre histoire des savoirs sur le corps de Clément Fabre, maître de conférences à l’Université Paris-Est-Créteil. Ce livre est la publication de sa thèse, récompensée par le prix Duroselle, et dont le titre était « La Chine à fleur de peau : agents d’influence anglophones et francophones en Chine et différence chinoise des corps : des années 1830 au début des années 1920 ». L’intitulé de la thèse, plus explicite que celui retenu pour l’ouvrage, mettait en avant la découverte pratique des corps des Chinois par trois catégories d’individus : les diplomates, les médecins missionnaires et médecins laïcs français, anglais et américains qui se rendent en Chine entre 1833 et 1912, c’est-à-dire durant les dernières décennies de l’empire Qing (1644-1912), qui est aussi la dernière dynastie impériale de Chine. Cet apprentissage « par corps » de la Chine, selon l’expression de Pierre Bourdieu plusieurs fois reprise par Clément Fabre, nourrit ou, au contraire, infirme des généralisations sur le corps des Chinois et alimente ou non la théorie des races, c’est-à-dire la hiérarchisation des individus selon des caractéristiques physiques et biologiques.
Dans Méditations pascaliennes, Pierre Bourdieu appelle « la connaissance par corps » des manières de se tenir et d’agir qui font partie des règles sociales tacites d’une communauté. Cette connaissance de « l’habitus » génère des pratiques adaptées aux structures sociales (ici de la Chine). C’est cet « habitus » différent du leur qui heurte les médecins occidentaux et qu’ils tentent de comprendre.
Charline Zeitoun, « Quand la biologie parlait de races humaines », CNRS le journal, 15 décembre 2011, https://lejournal.cnrs.fr/articles/quand-la-biologie-parlait-de-races-humaines, consulté le 16 décembre 2025.

La Chine par le corps : se confronter et s’adapter à la Chine et aux Chinois
Sur les six chapitres que compte l’ouvrage, quatre témoignent de la difficulté pratique des médecins à appréhender la Chine. Clément Fabre étudie ainsi les discours produits par des médecins occidentaux sur le corps physique des Chinois (y compris leurs habitudes de vie et habillement). Ces discours proviennent essentiellement de sources écrites d’ordre sinologique pour la plupart, de correspondances, de rapports diplomatiques ou bien encore d’échanges privés. Clément Fabre utilise également des sources iconographiques comme des « Portraits de patients » peints d’après les rapports du Docteur américain Peter Parker (p. 307) ou bien encore des illustrations de l’étiquette chinoise, distribuées aux missionnaires partant en Chine. Ces sources donnent à voir une représentation de « l’habitus » national des Chinois, à travers les yeux des médecins occidentaux. Ce sont ces perceptions que Clément Fabre cherche à analyser, ainsi que la manière dont elles ont été transmises, selon que le destinataire appartenait ou non à la sphère de la sinologie.
Tout d’abord, les médecins occidentaux se rendant en Chine dans la seconde moitié du XIXe siècle rapportent l’expérience d’un désajustement dans leur chair propre (chapitre 1). À les lire, la Chine agresserait leurs cinq sens – « la Chine pu[e] », la cacophonie y serait insupportable, sans parler de l’inconfort des costumes et des chambres chinois –, et les Occidentaux font alors l’expérience de ce que Clément Fabre appelle « l’écart » c’est-à-dire une différence de perception sensorielle entre les Occidentaux et les Chinois. Cette expérience sur le terrain implique, pour les médecins et diplomates, de s’adapter afin de mieux connaître et soigner les Chinois. « Pénétrer » (p. 159) la Chine et la comprendre exige un apprentissage, et notamment celui de l’étiquette chinoise, développé dans un chapitre fascinant (chapitre 4).
Avant la chute de la dynastie Qing puis l’avènement d’une république qui emprunte certains codes occidentaux, les médecins français, anglais et américains font l’expérience d’une « étiquette qui s’étend à la nation entière ». Cet apprentissage de la sociabilité chinoise est attendu des médecins et interprètes français, qui sont donc formés à l’étiquette chinoise, afin de diminuer l’écart entre population chinoise et soignants occidentaux. Clément Fabre explique et illustre par l’image les subtilités du salut chinois, car le danger se glisse partout à l’insu des visiteurs occidentaux, dès lors qu’une natte nouée sur le crâne peut signifier une insulte de même que certains gestes des mains. Ce chapitre montre aussi combien les Occidentaux doivent s’en remettre à des experts chinois afin de ne plus vivre cette expérience de désajustement.
Le chapitre sur l’étiquette indique ainsi que des Chinois de toutes catégories – professeurs mais aussi domestiques – servent ainsi de maîtres de l’étiquette chinoise auprès des savants occidentaux. Les savants français sont alors obligés de s’en remettre à leurs guides sur le terrain, et à faire preuve d’humilité. Ils sont certes heurtés par la Chine, mais sans affirmer explicitement une supériorité de la « race blanche » sur la « race jaune ». L’adaptation à un pays étrange et étranger demande de se défaire de théories racialisantes, qui ne résistent pas à l’expérience de terrain. Ces interactions sont au cœur de la pratique des praticiens occidentaux puisque ces derniers doivent savoir « soigner les patients chinois » (chapitre 5). Ce chapitre témoigne à nouveau d’un écart auxquels les médecins occidentaux sont confrontés dans leur pratique. En effet, ils ne peuvent se contenter d’importer la médecine occidentale en Chine, devant au contraire sans cesse s’adapter aux réticences et attentes des patients chinois. Les médecins occidentaux doivent ainsi se montrer respectables, face à des rumeurs les accusant de voler les fœtus et les yeux. Les Chinois et notamment les Chinoises ne permettent pas aux médecins occidentaux de les examiner, ce qui rend difficile une auscultation clinique telle qu’on la connaît en Occident. Enfin, « la hantise chinoise de l’amputation » (p. 248), pratique moins commune en Chine qu’en Occident, oblige les médecins occidentaux à adapter leur pratique. Ce sont d’ailleurs les médecins eux-mêmes qui véhiculent l’idée que la chirurgie serait inconnue en Chine, afin d’insister sur l’utilité de la médecine occidentale dans l’Empire du Milieu.
Comme pour l’étiquette, les médecins français et anglo-saxons cherchent alors à réduire l’écart avec leur patient en adoptant des pratiques chinoises – comme le fait de prendre le pouls – ou en s’appuyant sur l’expertise d’assistants chinois. Ainsi, en 1903, le médecin français Georges Cox admet laisser certains patients à son assistant chinois et s’inspirer de ses méthodes. C’est donc un apprentissage par la pratique qui permet aux médecins de s’adapter à une patientèle chinoise, dont ils documentent les particularités. De la sorte, Clément Fabre étudie le discours des médecins sur les corps chinois et surtout combien ces derniers échouent à comprendre ces corps étrangers. Tandis que les savants voient le corps des Chinois leur échapper, ils échafaudent des explications liées à leurs incompréhensions. Ainsi, selon les médecins, les symptômes seraient plus difficilement lisibles dans les corps et les Chinois résisteraient mieux aux infections. Cette incompréhension témoigne du difficile décentrement des praticiens, qui abordent les Chinois et leurs maladies avec une grille de lecture de « l’habitus » occidental.
La découverte des corps chinois « sur le tas » (p. 245), comme le dit Clément Fabre, érige médecins et diplomates en experts de la Chine. Tandis que les guerres de l’opium (1839-1842 et 1856-1860) ouvrent des ports chinois aux Anglais et aux Français, les médecins qui entrent au cœur de la Chine deviennent des agents d’influence des puissances qu’ils représentent (chapitre 2). Ces médecins reçoivent alors la mission « d’ouvrir la Chine » (p. 63) qui serait maintenue fermée et hors d’atteinte à cause de la xénophobie des fonctionnaires, pense-t-on en Europe. Afin d’assurer une pénétration optimale en Chine, les médecins se doivent donc d’être « amis avec les Chinois », injonction que l’on retrouve dans des manuels pour missionnaires protestants au début du XXe siècle. Praticiens missionnaires et laïcs, français, anglais et américains, se livrent donc à une lutte d’influence. C’est à qui ira soigner dans les provinces chinoises les plus reculées, qui exhibe le plus de tablettes de remerciements de patients chinois reconnaissants. Si les missionnaires sont présents en Chine depuis le XVIe siècle, les légations se saisissent de cette opportunité nouvelle : en 1890, un corps de médecins des affaires étrangères est créé en France. Le nombre de ses membres explose dans les dernières années de l’empire Qing, alors que la France cherche à développer une influence culturelle en Chine. Les médecins, comme les intellectuels durant la période de la République, deviennent donc des agents de l’influence occidentale en Chine, assimilée depuis les guerres de l’opium à une « semi-colonie ».
Médecins et diplomates se voient donc dotés d’un rôle qui dépasse la fonction première de leur métier, le soin aux populations chinoises. Certains médecins s’érigent ainsi en experts de la Chine, et espèrent que leurs compétences et leur « pénétration » (p. 159, expression dont Clément Fabre analyse les sous-entendus sexuels) au cœur de la Chine leur ouvriront les portes de la sinologie. Par conséquent, les médecins et diplomates sont également les partisans d’une « mise en savoir » de la Chine, appuyée sur leur connaissance des méandres chinois qui les amène à s’exprimer dans le champ des études sinologiques. L’expertise des médecins relève de leur connaissance de « la Chine intime » (chapitre 3). En effet, les médecins se rendent là où personne ne va. Ils témoignent ainsi des aspects cachés de la Chine qui alimentent les fantasmes occidentaux.
Clément Fabre donne deux exemples de cette intimité chinoise dévoilée par les médecins. Ce sont tout d’abord des femmes aux pieds bandés, pratique qui vise à contraindre les pieds des femmes chinoises lettrées à devenir le plus petit possible pour satisfaire leur mari. Le bandage des pieds lève également le voile sur des aspects de la sexualité chinoise, révélés dès 1864 par le médecin français Georges Morache qui explique avoir pu observer des pieds bandés grâce à sa double qualité de médecin et d’étranger. Enfin, certains médecins sont acceptés au cœur de la Cité interdite afin de soigner l’empereur Guangxu (1871-1908) ou sa tante, l’impératrice douairière Cixi (1835-1908). Tandis que le médecin français Claude Dethèvre est autorisé à se rendre auprès de l’empereur Guangxu, d’autres médecins et écrivains glosent sur le corps de l’empereur cadenassé dans la cité interdite, comme Victor Segalen, médecin de formation et poète, fasciné par la figure du « fils du ciel » et déçu de n’avoir pas été nommé médecin de la légation en 1898. Tout comme lui, Georges Soulié de Morant, interprète et vice-consul français, consacre une biographie à l’impératrice Cixi. Ces ouvrages, qui témoignent donc d’une connaissance pratique et concrète des médecins, leur ouvrent le champ de la sinologie, discipline en plein essor en cette fin de XIXe siècle.
De « l’écart » à la « distance » : essentialiser le corps des Chinois pour obtenir ses galons de sinologue ?
C’est la deuxième idée développée par Clément Fabre : comprendre comment les connaissances acquises dans le pays permettent une « mise en savoir de la Chine » grâce à des médecins qui cherchent à obtenir le qualificatif de sinologues. Cette mise en récit des difficultés et observations conduit parfois à des généralités sur des caractéristiques d’une potentielle race chinoise. D’autres fois, au contraire, elles viennent infirmer des perceptions racialisantes essentialisantes. Ainsi « l’écart » ressenti sur le terrain par le truchement des corps des patients et des médecins se métamorphose parfois en « distance », celle qui sépare et classe les corps et individus dans des catégories raciales instituées.
Clément Fabre revient ici sur l’établissement de la sinologie comme discipline, qu’il développait déjà dans son article « la sinologie est un sport de combat ». Il montre de manière intéressante comment, en France, la sinologie du XIXe siècle est plutôt celle de « sinologues de cabinet » n’ayant jamais mis le pied en Chine, tandis qu’en Angleterre, les sinologues sont des agents de terrain. Les publications sur la Chine, telles que celle du médecin de la légation française Jean-Jacques Matignon, Superstitions, crimes et misères (1900) ou encore Chinese Caracteristics du missionnaire américain Arthur H. Smith (1890), viennent accroître la légitimité des médecins et missionnaires dans le champ sinologique. Parallèlement, se met en place une mise en savoir des corps chinois et de leurs particularités au sein même du réseau des médecins. La China Medical Missionnary Association, créée en 1886, organise ainsi des partages d’expériences entre médecins à l’échelle de la Chine (chapitre 5). Par le biais de conférences annuelles ou triennales, les médecins œuvrant en Chine échangent alors leurs pratiques afin de parvenir à mieux soigner les Chinois. Ces rassemblements illustrent le rôle central de la ville de Shanghai dans la formation des médecins britanniques. La China Medical Missionnary Association prend de l’ampleur, fait de son Journal une revue scientifique de référence au sein de laquelle les médecins membres de l’Association échangent hypothèses et conseils médicaux. C’est donc tout le réseau des médecins britanniques en Chine qui est mis au jour grâce à deux cartes, tandis que Clément Fabre présente, à travers le China Medical Journal, l’une de ses principales sources d’une histoire des savoirs sur la Chine.
Clément Fabre, « La sinologie est un sport de combat. L’affaire Paul Perny et les querelles sinologiques à Paris au xixe siècle ». Genèses, 110(1), 2018, p. 12-31. https://doi-org.univ-eiffel.idm.oclc.org/10.3917/gen.110.0012.
Le dernier chapitre, intitulé « La clef profonde de la Chine », semble être une sorte de résumé des difficultés des médecins en Chine et du processus qui transforme « l’écart » en « distance ». En effet, les médecins pensent avoir notamment constaté que les Chinois semblaient avoir une sensibilité moindre à la douleur que les Européens. Ils se trouvent en butte à des corps ou des expressions impassibles qu’ils ne parviennent pas à lire et qu’il leur faut déchiffrer grâce à l’apprentissage de l’étiquette chinoise. En fait, cela montre plutôt que les médecins ne parviennent pas à déchiffrer une expression de la douleur différente de celle à laquelle ils ont été formée. Ce sont ces difficultés à comprendre les symptômes de leurs patients, éprouvées dans les pratiques des médecins en Chine, qui donnent progressivement lieu à la production de caractéristiques généralisantes (chapitre 6). Sur le terrain, les médecins n’érigent pas l’insensibilité à la douleur comme une caractéristique raciale, mais la volonté des praticiens d’entrer dans le champ sinologique les conduit à généraliser leur propos. Ainsi, l’expérience vécue sur le terrain ne correspond pas à ce dont les médecins témoignent dans leurs écrits. Afin d’expliquer cet écart supposé de sensibilité entre les Chinois et les Occidentaux, le missionnaire Arthur H. Smith développe ainsi l’idée que les nerfs des Chinois seraient différents des nerfs des Occidentaux. Cette théorie à propos de de la prétendue « spécificité nerveuse » (p. 318) se trouve soudain légitimée au début du XXe siècle, au moment de la révolte des Boxers. En 1900, une secte de paysans chinois appelée Boxers s’en prend en effet au pouvoir impérial de Cixi et à la domination occidentale en Chine en faisant le siège des légations occidentales à Pékin. Les légations sont reprises au bout d’un mois mais 300 missionnaires européens ont perdu la vie, ainsi que 64 militaires. La violence des Boxers, mise en scène par la presse, alimente alors la théorie des nerfs particuliers des Chinois : sous une façade impassible et contrainte par le confucianisme, les Chinois seraient un peuple nerveux, près à devenir un « cyclone ». Après celle de l’impassibilité chinoise, le Français Jean-Jacques Matignon fait de « l’impulsivité chinoise » une nouvelle caractéristique de ce peuple.
Ainsi, ce livre est l’histoire d’un glissement de la pratique vers la théorie, et le rapport entre généralisation théorique et racialisation. En d’autres termes, il explore la manière dont la volonté de rationaliser ce qui est inconnu, ici les corps et habitudes chinoises, a mené à une racialisation de ces corps. Il montre comment l’expertise concrète fait, en premier lieu, des médecins des agents d’influence et des spécialistes de la Chine. Puis, leur volonté d’entrer dans le champ théorique de la sinologie conduit certains médecins à des généralisations sur le corps des Chinois. Ainsi, et contrairement à ce qu’on pourrait croire, la théorie des races n’alimente pas une supériorité intellectuelle initiale des médecins vis-à-vis de leurs patients chinois. C’est là l’un des apports majeurs de l’ouvrage. Il y a bien une incompréhension, voire du dégoût lorsque les médecins posent le pied en Chine. Mais, ces praticiens se trouvant loin de chez eux doivent prendre la Chine à bras-le-corps et s’adapter avec humilité à leur pays d’accueil. L’un d’eux, Aimé-François Legendre, affirme ainsi qu’« il n’y a pas de race jaune » (p. 134). Car les médecins doivent d’abord s’adapter à l’écart qu’ils vivent de plein fouet, dans leur corps et leur profession, à leur arrivée en Chine. Cet écart rend possibles des échanges et des adaptations avec les populations locales, et les médecins sont alors en position d’élèves, ils doivent se couler dans les habits chinois – au sens propre et au figuré. C’est la mise en savoir de la Chine qui les conduit progressivement à adopter un discours essentialisant sur ce que seraient les caractéristiques d’une race chinoise. Si l’écart était réductible, la distance, quant à elle, creuse un fossé infranchissable entre l’Asie et le Ponant et érige la Chine et les Chinois comme la figure de l’altérité et de l’étrangeté, si chère à Victor Segalen. Le livre s’arrête en 1912, au moment où la Chine, nouvellement républicaine, choisit elle-même d’amoindrir la distance qui la sépare de l’Occident.
La Chine n’intéresse Segalen qu’en ce qu’elle diffère de la France. « Mais l’admirable fiction de l’Empereur, Fils du Pur Souverain Ciel n’est pas à laisser perdre » écrit-il dans une lettre à ses amis les Hébert du 6 novembre 1911 (Cité par Henri Bouiller, Victor Segalen Paris, Mercure de France, 1961, p. 162.
L’ouvrage de Clément Fabre représente donc une plongée fascinante dans une Chine encore lointaine, propre à nourrir les fantasmes des diplomates, écrivains et médecins. En suivant le parcours d’hommes issus de France, d’Amérique et d’Angleterre, il permet aussi de percevoir qu’un même désajustement saisit les Occidentaux, quel que soit leur pays d’origine, tout en apportant un éclairage nuancé sur le développement inégal de la sinologie en France et en Angleterre. L’ouvrage permet de suivre le parcours de figures de diplomates ou médecins, laïcs ou missionnaires. Aux côtés de leurs prédécesseurs bien connus comme le Père Huc ou le jésuite Matteo Ricci, Clément Fabre laisse ainsi la parole à d’autres acteurs. Le médecin français Aimé-François Legendre apparaît comme un connaisseur nuancé de la Chine, ce qu’il sera beaucoup moins durant la Chine républicaine, puisque ses prises de parole fustigent alors avec véhémence le « péril rouge » communiste. Il continue néanmoins de s’exprimer comme un spécialiste de la Chine, mais ne semble pas parvenir à saisir les évolutions du pays à partir de 1920. En effet, il fait sans cesse référence à ses voyages du début du siècle et ne documente pas les transformations sociales et politiques de la Chine, qu’il serait pourtant à même de constater. À ses côtés, d’autres figures comme le médecin missionnaire américain Peter Parker ou le missionnaire Robert Morisson, interprète de l’East India Company, révèlent des réseaux diplomatiques, commerciaux ou religieux qui s’entrelacent.
L’objectif de Clément Fabre n’était bien sûr pas de proposer une histoire « à parts égales » dans laquelle les Chinois auraient la parole – et le fait qu’il ait croisé des archives de trois pays occidentaux permet déjà une perception comparée de la Chine, et, si l’on peut remarquer que les difficultés à prendre place en Chine sont peu ou prou semblables, les manières d’y répondre ne sont pas tout à fait les mêmes en France et dans le monde anglo-saxon. Cependant, on peut parfois regretter que l’ouvrage ne donne pas à entendre la voix de médecins chinois, ce qui aurait permis d’illustrer comment « l’écart » se réduit au contact de praticiens chinois. Cela tient sans doute aux archives utilisées, quasiment exclusivement rédigées par les médecins occidentaux et qui, peut-être, n’évoquent que peu leurs confrères de l’Empire du Milieu. Il aurait été intéressant, cependant, d’avoir parfois en contrepoint le point de vue de l’assistant chinois de Georges Cox ou bien des médecins chinois de l’empereur Guangxu. L’utilisation des archives de l’université Aurore (fondée en 1903 à Shanghai par des Jésuites français et chinois) aurait peut-être également pu compléter le propos sur la place de Shanghai dans le réseau des médecins européens ainsi que sur la formation de médecins chinois par les Français, proposée à l’université à partir de 1909.
Romain Bertrand, L’histoire à parts égales, Paris, Seuil, 2011, 672 p.
Les sources utilisées témoignent de recherches au plus près des trajectoires individuelles des médecins et diplomates. Clément Fabre s’est en effet appuyé sur les archives missionnaires, diplomatiques et médicales de France, de Grande-Bretagne et des États-Unis ainsi que sur des archives privées. L’auteur a pu consulter de nombreuses archives sous format numérique, notamment les comptes rendus du Conseil municipal de Shanghai. L’apport des sources imprimées est très important, notamment les ouvrages à caractère de source écrits par les médecins et diplomates sinologues et permet d’étoffer la réflexion sur la race, qui se trouve au cœur du présent ouvrage. La bibliographie française et anglo-saxonne témoigne d’un intérêt renouvelé pour le corps et la médecine en situation impériale depuis le début des années 2010.
L’étude permet ainsi de s’interroger sur la perception de la Chine par plusieurs catégories d’intellectuels dans la deuxième décennie du XIXe siècle. Si, pour certains diplomates et écrivains, pour la plupart loin de l’Asie, la Chine représente encore le fantasme et l’exotisme, les médecins et diplomates-interprètes se rendant au cœur du pays ont, quant à eux, une expérience de la Chine par le corps et se doivent de s’adapter aux réalités quotidiennes d’une Chine bien réelle. On peut noter que les médecins, au contraire de diplomates hauts placés, tels que Paul Claudel, ne peuvent continuer de « s’émerveiller devant la Chine ». Ils doivent au contraire y pénétrer et s’adapter à elle. Pourtant, le souhait de ces savants d’être reconnus comme des experts de la Chine les pousse à essentialiser leur propos, et donc à alimenter l’exotisme et les représentations d’une race chinoise, notamment au début du siècle alors que l’Occident est bouleversé par la révolte des Boxers. La période de la République de Chine voit ces deux perceptions cohabiter de manière parallèle, mais elles diffèrent selon que les intellectuels se sont rendus ou non en Chine. À la chute de l’empire Qing puis durant la décennie de Nankin (1927-1937), les médecins continuent d’être d’importants agents d’influence aux côtés d’autres intellectuels. La diplomatie culturelle de la France, de l’Angleterre et des États-Unis prend alors de l’ampleur et alimente une concurrence croissante, notamment dans le domaine de l’enseignement.
[1] Christian Morzewski et Linsen Qian, Les écrivains français du XXe siècle et la Chine, Presses universitaires de Nankin, Presses universitaires d’Artois, 1999, p. 20.
Pour citer cet article
Marie Bouchez, « À l’ombre de la race. Chine, XIXe siècle : une autre histoire des savoirs sur le corps, un livre de Clément Fabre », Revue Alarmer, mis en ligne le 8 janvier 2026, https://revue.alarmer.org/a-lombre-de-la-race-chine-xixe-siecle-une-autre-histoire-des-savoirs-sur-le-corps-un-livre-de-clement-fabre/