15.02.22 Anténor Firmin et l’anthropologie fin de siècle. Itinéraire d’un intellectuel antiraciste

Croire à l’égalité, c’est s’engager moralement à la prouver

par les faits et les résultats, au prix de tous les efforts.

De l’égalité des races humaines : anthropologie positive
Photographie d’Anténor Firmin, photographe inconnu.

Véritable devise d’une éthique scientifique mise au service de l’antiracisme, ces mots de l’intellectuel et homme politique haïtien Anténor Firmin (1850-1911) sont extraits de son monument livresque qui parut en 1885 à Paris sous le titre sciemment provocateur de De l’égalité des races humaines : anthropologie positive. S’il aura fallu patienter plus d’un siècle pour assister à la (re)découverte de ce texte longtemps méconnu en dehors d’Haïti, la parution d’une traduction aux États-Unis – suivie de près par deux rééditions française et québécoise – au début de notre siècle a entraîné un regain d’intérêt bien mérité pour cette pièce maîtresse de la pensée antiraciste du XIXe siècle. Ces vingt dernières années, Firmin est en effet passé du statut d’auteur mineur voire oublié dans le champ des études caribéennes francophones, à celui de figure incontournable dans l’histoire culturelle de cet espace que le sociologue et critique Paul Gilroy surnommera « l’Atlantique noir ». Autrement dit, un auteur dont l’œuvre est devenue un de ces « classiques » qu’on évoque volontiers mais qu’on ne lit encore que trop rarement ou partiellement. Et ce au détriment d’une compréhension sérieuse et d’une restitution scrupuleuse de son projet intellectuel. 

Outre deux rééditions haïtiennes parues en 1968 et 1985 respectivement chez Panorama et Fardin, De l’égalité des races humaines a fait l’objet de deux rééditions en français : l’une présentée par Ghislaine Géloin et publiée à Paris chez L’Harmattan en 2003 ; l’autre présentée par Jean Métellus et publiée à Montréal chez Mémoire d’encrier en 2005, puis rééditée en 2013. Pour la traduction anglaise, voir Anténor Firmin, The Equality of Human Races, trad. Asselin Charles, Urbana, University of Illinois Press, 2000. Enfin, il existe une traduction espagnole réalisée par Aurora Fibla Madrigal et publiée à La Havane chez l’Editorial de Ciencias Sociales en 2013, avec des présentations de Jean Maxius Bernard et Luis Toledo Sande.

Paul Gilroy, L’Atlantique noir : Modernité et double conscience, trad. Charlotte Nordmann, Paris, Éditions Amsterdam, 2010.

Bien qu’il soit reconnu par les spécialistes comme l’un des penseurs caribéens les plus influents de sa génération, Firmin demeure en effet pour beaucoup mal compris. Il faut dire qu’une résonance titrologique – intentionnelle ou non – avec l’Essai sur l’inégalité des races humaines (1853-55) d’Arthur de Gobineau a largement contribué à brouiller les pistes et à saper la pérennité scientifique de son ouvrage. Il suffit de parcourir les articles, chapitres et livres consacrés à Firmin pour voir à quel point la critique, mue par un réflexe psittacique sans doute plus maladroit que malveillant, n’a eu de cesse de l’ériger en antithèse de Gobineau, sans se soucier des répercussions que pourrait avoir une telle étiquette. Or cet enchaînement de deux discours radicalement opposés a grandement participé à la déformation d’un projet intellectuel autrement plus ambitieux. Car loin de se borner à une simple réfutation de la raciologie gobinienne, Firmin entendait en réalité s’attaquer aux fondements et aux pratiques mêmes de ce que l’on appelle désormais le « racisme scientifique ». 

Arthur de Gobineau, dont le nom à particule et le titre de « comte » participaient d’un effort d’auto-construction identitaire en héritier d’une noblesse jadis glorieuse et désormais en perdition, était un diplomate et écrivain français connu à l’époque pour son œuvre littéraire et ses essais polémiques et philologiques empreints d’une vision profondément pessimiste et raciste de l’humanité. Sur la pensée raciale de Gobineau, lire Tzvetan Todorov, Nous et les autres. La réflexion française sur la diversité humaine, Paris, Éditions du Seuil, 1989, p. 181-94.

De l’antiracisme aux chantiers d’une anthropologie nouvelle

Née au XVIIIe siècle dans les écrits des philosophes et naturalistes des Lumières, la systématisation scientifique de l’idéologie coloniale et esclavagiste allait trouver un nouveau souffle dans la seconde moitié du XIXe siècle, notamment grâce à l’institutionnalisation progressive d’une « science de l’Homme » en devenir : l’anthropologie. En reprenant le flambeau de l’histoire naturelle, cette dernière se donna pour mission première « l’étude scientifique des races humaines » – comme en témoignent les statuts de la Société d’anthropologie de Paris fondée en 1859 par le médecin et anatomiste Paul Broca – c’est-à-dire la classification et la hiérarchisation des peuples à partir de caractéristiques physiques et intellectuelles jugées innées et immuables. 

Lire, entre autres, Michèle Duchet, Anthropologie et histoire au siècle des Lumières : Buffon, Voltaire, Rousseau, Helvétius, Diderot, Paris, F. Maspéro, 1971 ; Andrew S. Curran, L’Anatomie de la noirceur. Science et esclavage à l’âge des Lumières, trad. Patrick Graille, Paris, Garnier, 2017 ; Jean-Frédéric Schaub et Silvia Sebastiani, Race et histoire dans les sociétés occidentales (XVe-XVIIIe siècle), Paris, Albin Michel, 2021 ; et Claude Blanckaert, De la race à l’évolution. Paul Broca et l’anthropologie française (1850-1900), Paris, L’Harmattan, 2009.

Il s’agit là de l’article premier des statuts de la Société d’anthropologie de Paris. « Statuts », Bulletins de la Société d’anthropologie de Paris, vol. 2, 1861, p. i.

Pour lutter contre les méthodes et théories de cette « science de la race », Firmin n’aura d’autre choix que de sortir des sentiers battus et d’ouvrir la discipline à de nouveaux horizons. De l’histoire naturelle à l’économie politique, en passant par l’anatomie, la physiologie, la linguistique, la théologie, les arts, l’éducation et bien d’autres domaines encore, l’auteur de De l’égalité des races humaines brasse en effet une quantité de savoirs tout aussi colossale qu’hétérogène. À ce titre, il n’est pas surprenant que les anthropologues, alors soucieux de conserver le programme racialiste (et raciste) de leur jeune discipline, aient choisi de voir dans la dimension totalisante et le mouvement d’ouverture inscrits au cœur de ce projet un signe révélateur, sinon une preuve incontestable, de son amateurisme. Sur ce point, ils n’avaient pas tout à fait tort. 

Lorsque Firmin fut élu membre titulaire de la Société d’anthropologie en 1884, il n’avait reçu au préalable aucun enseignement formel le préparant à la pratique de cette science reposant sur une vision profondément biocentrique de l’humain. Face à lui, au contraire, se trouvait toute une cohorte de naturalistes, médecins, anatomistes et autres spécialistes du corps humain à qui il allait devoir tenir tête dans des discussions tout aussi expertes qu’érudites. Pour se faire entendre de ces adversaires à première vue surqualifiés, Firmin se vit donc dans l’obligation d’apprendre sur le tas les tenants et les aboutissants de cette anthropologie qui, en un quart de siècle, s’était arrogée le monopole du discours sur la « race ». C’est de cette double contrainte – l’urgence et la nécessité – qu’allait résulter l’originalité de son plaidoyer contre l’instrumentalisation idéologique de la science.

Outre la confiance et l’amitié de deux membres titulaires qui, à son arrivée à Paris, lui ouvrirent les portes de la Société, il est possible que la volonté affichée par Broca de construire une anthropologie politiquement neutre et ouverte à tous les points de vue ait contribué à l’acceptation de Firmin au sein de ce cénacle prestigieux. Alice L. Conklin, In the Musueum of Man: Race, Anthropology, and Empire in France, 1850–1950, Ithaca, Cornell University Press, 2013, p. 26-27.

Il faut donc prendre Firmin au sérieux lorsqu’il déclare dans la préface de son ouvrage avoir été « [p]lus disposé, par [s]a profession d’avocat et [s]es études ordinaires, à [s]’occuper des questions relatives aux sciences morales et politiques » qu’à « diriger [s]on attention vers une sphère où l’on pourrait [le] considérer comme un profane ». Avant de venir s’installer à Paris, tout le destinait en effet à une carrière dans les plus hautes sphères de la fonction publique – carrière dans laquelle il se réengagerait à son retour en Haïti quelques années plus tard. Mais c’était sans compter sur des troubles politiques qui, en 1883, le contraignirent à quitter le pays et à se réfugier à Paris, où il fit la rencontre d’Ernest Auburtin, ex-chef de clinique à la Faculté de médecine de Paris, qui l’invita à assister aux séances de la Société d’anthropologie et à en devenir membre. 

Anténor Firmin, De l’égalité des races humaines : anthropologie positive, Paris, F. Pichon, 1885, p. vii.

Seulement, voilà, le jour de son intronisation, alors qu’il assiste à une discussion sur le métissage et la créolisation à laquelle participe aussi son compatriote Louis Joseph Janvier (déjà membre titulaire de la Société depuis deux ans), Firmin est frappé par un paradoxe criant :

Est-il naturel de voir siéger dans une même société et au même titre des hommes que la science même qu’on est censé représenter semble déclarer inégaux? 

Ibid., p. ix.

Conscient de la précarité de sa position, l’anthropologue autodidacte adoptera une stratégie critique et rhétorique adaptée à sa cause pour la justice raciale. Plutôt que d’objecter à brûle-pourpoint et en séance contre le discours des savants, Firmin choisira de prendre leurs raisonnements au pied de la lettre, en tentant d’en suivre la logique jusqu’à son point de rupture. Ce faisant, il articulera une « critique immanente de la discipline elle-même », comme le dira très justement l’anthropologue Gregg Beckett,

critique qui plaide en faveur de l’égalité biologique de tous les êtres humains et montre comment la doctrine de la race et l’idée d’une inégalité humaine proviennent toutes deux d’une défense du colonialisme et du racisme européens. 

Greg Beckett, « The Abolition of All Privilege: Race, Equality, and Freedom in the Work of Anténor Firmin », Critique of Anthropology, vol. 27, no. 2, 2017, p. 162. Sauf indication contraire, toutes les traductions sont de l’auteur.

L’ultime verdict de cette déconstruction inductive des méthodes et des théories de l’anthropologie sera effectivement sans appel. Comme le déclare Firmin dans un chapitre intitulé « Hiérarchisation factice des races humaines »,

[l]a doctrine anti-philosophique et pseudo-scientifique de l’inégalité des races ne repose que sur l’idée de l’exploitation de l’homme par l’homme.

Firmin, De l’égalité des races humaines, op. cit.,p. 204.

À rebours de cette science tributaire des intérêts économiques et politiques de l’Empire, Firmin aspire, lui, à la (re)construction d’une anthropologie holistique, capable de synthétiser toutes les formes du savoir se rapportant de près comme de loin à l’être humain. Telle qu’il la conçoit, l’« anthropologie positive » doit se réaliser dans cette science jadis imaginée par le fondateur de la doctrine positiviste en France : Auguste Comte (1798-1857). D’après la philosophe Angèle Kremer-Marietti, cette anthropologie « devait englober toutes les activités humaines […] et finalement s’imposer comme la grande science de l’humanité venant compléter le système des sciences positives ». Pour Firmin, en effet, « [é]tudier l’Homme, quoi qu’on veuille ou sous quelque point de vue que l’on se place, […] c’est embrasser l’ensemble des caractères qui constituent l’être humain », y compris des notions aussi abstraites que celles « du vrai, du bien et du beau ».

Angèle Kremer-Marietti, « L’anthropologie physique et morale en France et ses implication idéologiques », in Britta Rupp-Eisenreich, éd., Histoires de l’anthropologie (XVIe-XIXe siècles), Paris, Klincksieck, 1984, p. 347.

 Firmin, De l’égalité des races humaines, op. cit., p. 3-4.

C’est en partie la raison pour laquelle, dans le procès qu’il intente à la discipline, l’auteur de De l’égalité des races humaines accorde une place primordiale à la littérature. Il s’en sert non seulement comme d’une preuve attestant du potentiel intellectuel de l’individu d’origine africaine, mais aussi comme d’un document culturel permettant de sonder les systèmes de pensée d’une société donnée. Il a compris, en somme, que la notion de race relève moins de l’histoire naturelle et de la biologie que de l’histoire sociale et de la mythologie. Dépouillée de son apparat scientifique, ce concept se montre alors pour ce qu’il a toujours été : la projection d’un autre par un nous.

Voir Todorov, op.cit.

Ainsi, quoique la question raciale semble demeurer une préoccupation centrale de la pensée anthropologique de Firmin, s’y arrêter reviendrait en fait à mal comprendre l’apport théorique d’un texte qui, en définitive, aspire et œuvre justement à son dépassement. Au fil de la lecture, on comprend en effet que l’un des enjeux principaux de cet ouvrage consiste à épuiser l’usage scientifique d’un concept sans fondement biologique, et ce afin de permettre à la discipline de se reconstruire au-delà du paradigme raciologique. Comme le dira Firmin dans la conclusion de son étude :

il y aura toujours des groupes avancés et des groupes arriérés. […] Mais au lieu de diviser les hommes en races supérieures et races inférieures, on les divisera plutôt en peuples civilisés et peuples sauvages ou barbares. […] En un mot, chaque communauté nationale pourra être étudiée et reconnue inférieure ou supérieure en civilisation, quand on considère le degré de son développement sociologique comparé à l’idéal que nous nous faisons de l’état civilisé ; mais il ne sera plus question de race.

 Firmin, De l’égalité des races humaines, op. cit., p. 660-61. C’est l’auteur qui souligne

S’il est une leçon à tirer de De l’égalité des races humaines, c’est bien que la substance d’une véritable réflexion scientifique sur l’humain outrepasse largement le domaine d’une anthropologie raciale conçue comme simple exercice taxonomique. En faisant du « racisme scientifique » un objet d’étude et de critique à part entière, Firmin s’est efforcé d’ouvrir la discipline à une préoccupation nouvelle pour l’humain pris dans sa dimension socio-culturelle. On ne peut donc que donner raison à l’anthropologue Carolyn Fluehr-Lobban lorsqu’elle affirme – trop timidement peut-être – que

le livre de Firmin pourrait compter parmi les premiers à user du terme anthropologie pour décrire ce qui, au fond, est devenu son champ d’étude et sa mission au XXe siècle.

Carolyn Fluehr-Lobban, « Anténor Firmin: Haitian Pioneer of Anthropology », American Anthropologist, vol. 102, no. 3, septembre 2000, p. 452.

En outre, ce qui fait l’originalité du texte de Firmin, c’est la façon dont il problématise la question du regard et de la subjectivité scientifiques. Car en proposant une critique des méthodes et théories de l’anthropologie physique de l’époque, il pose aussi un miroir grossissant devant les yeux de ses praticiens qui se retrouvent alors confrontés aux déformations de ces mêmes méthodes et théories. 

Peut-être est-ce dans cette perspective qu’il conviendrait d’interpréter son choix de demeurer discret – c’est-à-dire silencieux et, dans la mesure du possible, invisible – lors des séances de la Société. Car celles-ci sont autant d’opportunités qui doivent lui permettre d’observer les structures et dynamiques d’un « esprit de système » à partir duquel le préjugé racial se retrouve posé en précepte normatif. En ce sens, Firmin est aussi l’auteur d’une étude ethnographique qui donne à lire, au fil de son enquête, sa propre expérience du terrain, comme lorsqu’il rapporte – au détour d’une note discrète – l’accrochage survenu entre deux poids lourds de la Société le jour même où il y fit son entrée. Il n’est pas étonnant, de ce point de vue, que son texte exhibe les signes avant-coureurs d’une anxiété autobiographique qui se retrouvera, un demi-siècle plus tard, chez des ethnologues tels que Claude Lévi-Strauss (1908-2009) ou Alfred Métraux (1902-1963).

Firmin, De l’égalité des races humaines, op. cit., p. 490.

Clifford Geertz, Works and Lives, Stanford, Stanford University Press, 1988, p. 13.

Cependant, il semblerait que ce ne soit pas l’unique raison de ce silence. Au dire du critique Daniel Desormeaux, si Firmin a choisi de réfuter la théorie de l’inégalité par un « détour livresque », c’est parce qu’il entendait fournir « une preuve tangible de l’égalité cognitive des races » et, par là même,

renouveler […] la même vocation des premiers publicistes haïtiens, comme Pompée de Vastey, Juste Chanlatte et Boisrond-Tonnerre, qui, dès 1804, s’étaient donné pour tâche de justifier intellectuellement l’indépendance d’Haïti. 

Daniel Desormeaux, « Le facteur littéraire dans De l’égalité des races humaines d’Anténor Firmin », L’Esprit Créateur, vol. 56, no. 1, printemps 2016, p. 36-37.

Firmin, comme bon nombre de ses compatriotes, est en effet convaincu que la nation et la culture haïtiennes, en plus d’offrir un contre-exemple à la théorie de l’inégalité des races, doivent servir à la « réhabilitation » – c’est-à-dire à la « civilisation » – de l’Afrique et de la diaspora noire des Amériques. Derrière ce vœu de silence figurerait donc aussi une stratégie de publication destinée à promouvoir un effort collectif d’« élévation de la race » par l’éducation.

Ce discours de « réhabilitation » est caractéristique des travaux publiés par bon nombre d’intellectuels haïtiens dans la seconde moitié du XIXe siècle. Lire, par exemple, l’ouvrage de l’homme politique et diplomate Hannibal Price (1841-1893), De la réhabilitation de la race noire par la République d’Haïti, Port-au-Prince, Imprimerie J. Verrollot, 1900.

C’est l’équivalent du « racial uplift » défendu aux États-Unis par certains intellectuels noirs, tels que W. E. B. Du Bois et Booker T. Washington. À propos de cette idéologie, lire Kevin K. Gaines, Uplifting the Race: Black Leadership, Politics, and Culture in the Twentieth Century, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 1996.

Ceci étant, on aurait tort de prendre Firmin à la légère lorsqu’il confesse avoir « conçu l’idée de ce livre » de crainte de se voir « considéré comme un intrus » s’il avait confronté de vive voix les membres de la Société. Car comme nous allons le voir, les faits allaient bientôt lui donner raison.

Firmin, De l’égalité des races humaines, op. cit., p. ix.

Voix noires sur fond de bruit blanc

Le 7 avril 1892 s’ouvre la 556e séance de la Société d’anthropologie de Paris. À l’ordre du jour figure entre autres une communication du médecin et anthropologue Félix Regnault (1863-1938), portant, comme son titre l’indique, sur le « rôle des montagnes dans la distribution des races ». La présentation terminée, s’ensuit alors une discussion au cours de laquelle les membres de la Société en viennent à débattre de la véracité et de la démonstrabilité des faits et théorèmes exposés. Clémence Royer (1830-1902), première femme admise au sein de la Société à qui l’on doit notamment la première traduction française de L’Origine des espèces de Charles Darwin (1809-1882), prend finalement la parole pour formuler quelques « objections » aux prolégomènes de cette géographie raciale proposée par Regnault, rappelant au passage « qu’il y a bien longtemps elle a établi cette loi du refoulement vers les montagnes des peuples inférieurs par les peuples supérieurs ».

Félix Regnault, « Du rôle des montagnes dans la distribution des races », Bulletins de la Société d’anthropologie de Paris, 4ème série, vol. 3, 1892, p. 221-34. Pour une fascinante analyse des travaux d’expérimentation de Félix Regnault dans le domaine d’une anthropologie visuelle avant la lettre, voir Fatimah Tobing Rony, The Third Eye: Race, Cinema, and Ethnographic Spectacle, Durham, Duke University Press, 1996.

« Discussion », Bulletins de la Société d’anthropologie de Paris, 4ème série, vol. 3, février-avril 1892, p. 234-35.

Dès lors, une voix s’élève dans l’assemblée pour dénoncer

la trop grande facilité avec laquelle on décide de l’infériorité irrévocable de certaines races, sans tenir compte des conditions extérieures où elles se trouvent. Lorsque les conditions changent ainsi que cela est arrivé pour [moi] et d’autres nègres haïtiens, [mes] compatriotes, alors on voit que la race noire n’est nullement incapable de s’élever à un degré supérieur de développement intellectuel, qui ne le cède en rien à celui des autres races civilisées.

 Ibid., p. 236.

On l’aura compris, cette voix, c’est celle d’Anténor Firmin qui, à en croire les annales de la Société, s’exprime pour la première fois en séance pour défendre ses « compatriotes » ainsi que l’ensemble de « la race noire » contre les préjugés racistes des savants. Toutefois, à l’instar de Clémence Royer, les membres de la Société ne seront pas exactement de cet avis. Et Firmin se verra rappeler à cette triste réalité deux semaines plus tard lors d’un incident l’impliquant plus directement, sinon personnellement.

Le 21 avril 1892, c’est au tour de l’archéologue Joseph Lajard de présenter en séance les conclusions de son étude sur la « race ibère » effectuée à partir de l’examen de crânes provenant des îles Canaries et des Açores. Comme à l’accoutumée, la communication s’achève par une discussion qui, très vite, en vient à tourner autour de la question de l’influence du milieu sur la forme du crâne. Ou, plus précisément, de l’influence du milieu sur la « dolichocéphalie » et la « brachycéphalie » de certaines populations, c’est-à-dire la forme allongée ou plus large que profonde du crâne – phénomènes confusément invoqués pour classer « races supérieures » et « inférieures ».

Joseph Lajard, « La race ibère (Crânes des Canaries et des Açores) », Bulletins de la Société d’anthropologie de Paris, 4e série, vol. 3, février-avril 1892, p. 294-326.

 Lire, à ce sujet, l’article de Claude Blanckaert, « L’indice céphalique et l’ethnogénie européenne : A. Retzius, P. Broca, F. Pruner-Bey (1840-1870) », Bulletins et Mémoires de la Société d’anthropologie de Paris, nouvelle série, vol. 1, no. 3-4, 1989, p. 165-202.

Après quelques échanges entre deux camps plus ou moins définis, Firmin intervient à nouveau pour non seulement confirmer l’influence de l’environnement sur l’évolution morphologique des populations, mais aussi préciser le concept de « milieu » en y apportant une dimension sociologique qu’il désigne alors comme « conditions de situation sociale ». Soucieux de dépasser le déterminisme racial des anthropologues, il illustre son propos en ajoutant que, contrairement aux idées reçues,

les nègres d’Afrique sont dans des conditions inférieures pour le développement intellectuel, et qu’il leur est difficile de montrer ainsi les grandes qualités qu’ils possèdent. 

« Discussion », Bulletins de la Société d’anthropologie de Paris, 4e série, vol. 3, février-avril 1892, p. 329.

« Discussion », Bulletins de la Société d’anthropologie de Paris, 4e série, vol. 3, février-avril 1892, p. 329.

C’est alors que la discussion prend une tournure quelque peu inattendue. Visiblement sceptique, Arthur Bordier (1841-1910), qui n’est autre que le président de la Société à cette époque, interrompt Firmin pour lui demander « si, parmi ses ascendants, il n’y a pas eu des blancs », espérant ainsi élucider le mystère du « développement de son intelligence ».

Stupéfié mais guère désarmé, Firmin lui rétorque que même s’« il est très difficile de répondre, […] il ne croit pas que ce soit cette raison qui soit cause de son intelligence » ; et Bordier de renchérir immédiatement en insistant sur la possibilité « que ce sang blanc ait modifié son crâne » de manière à ce qu’il se rapproche d’une brachycéphalie plus communément associée à la population blanche des nations d’Europe de l’ouest. Malheureusement pour Firmin, l’outrage ne s’arrêtera pas à cette insulte d’un « confrère » au demeurant connu pour sa promotion d’un colonialisme « scientifique ».

 Ibid., p. 329-30.

Ibid., p. 329.

Comme en témoignent ses ouvrages intitulés La géographie médicale, Paris, C. Reinwald, 1884 et La colonisation scientifique et les colonies françaises, Paris, C. Reinwald, 1884.

Franchissant un nouveau seuil d’ignominie, Léonce Manouvrier (1850-1927), professeur à l’École d’anthropologie de Paris et étoile montante (quelque peu oubliée) des sciences humaines en France, s’exprimera à son tour pour inviter Firmin à « se prêter à des mensurations » et pour l’engager « à prier ses amis de race noire habitant Paris à venir se soumettre aux mêmes investigations ». Sans que personne ne semble même reconnaître la violence d’une telle requête, Bordier finira par clore la discussion en mentionnant au passage le cas d’un « mulâtre, membre de la Société, M. le docteur Dehoux, [qui, lui,] était dolichocéphale ». Firmin, lui, demeurera silencieux.

Sur l’œuvre de Léonce Manouvrier, lire Jennifer Michael Hecht, « A Vigilant Anthropology: Léonce Manouvrier and the Disappearing Numbers », Journal of the History of the Behavioral Sciences, vol. 33, no. 3, été 1997, p. 221-240.

« Discussion », op. cit., p. 330.

 Ibid.

Quoiqu’il soit impossible de dire avec certitude dans quel état d’esprit a pu se trouver Firmin à la suite de cet échange, ce silence d’un antiraciste aguerri doublé d’un homme politique connu pour ses talents d’orateur suggère tout au moins qu’il n’en est pas sorti totalement indemne. À travers le regard et le discours des savants, Firmin se retrouve en effet spectateur de sa propre racialisation – au sens fanonien d’objectification et, donc, de déshumanisation. Réduit à l’état de spécimen par des savants qui refusent encore de voir en lui l’humanité de leur « objet », il est ici la cible de cette science dont il avait dénoncé les méthodes et théories quelques années plus tôt. Il n’est guère surprenant, en ce sens, que cet échange marque la disparition définitive de sa voix dans les annales de l’anthropologie française. Sans rompre avec la Société d’anthropologie (dont il restera membre jusqu’à la fin de sa vie), Firmin se tournera en effet vers un autre chantier scientifique, la sociologie, dans l’espoir, peut-être, d’y trouver une discipline ouverte à de nouveaux questionnements.

Franz Fanon, Peau noire, masques blancs, Paris, Éditions du Seuil, 2015.

Dans sa pratique intellectuelle comme scientifique, Firmin gardera toutefois à l’esprit la priorité du problème du racisme. S’il a souhaité un temps privilégier l’étude des « civilisations » à celle des « races », ce n’est pas pour autant qu’il renoncera à la lutte pour la justice raciale. D’autant que de cette lutte allait dépendre – et dépend encore – le futur même de sa petite nation. Il lui suffisait en effet d’examiner les ruses langagières de l’économiste français Pierre Leroy-Beaulieu (1843-1916), qui défendit à l’aube du XXe siècle une annexion d’Haïti par les États-Unis, pour se convaincre que renoncer alors au concept de race reviendrait à se complaire dans l’illusion d’une apparente post-racialité des sciences sociales alors même qu’un préjugé latent continuait à en motiver les théories et les pratiques. Aussi Firmin finit-il par concéder dans un ouvrage ultérieur que,

 [q]uoi qu’on fasse, qu’on en parle tout haut ou qu’on veuille la voiler en des subtilités sournoises, la question de race domine fatalement le problème de la destinée d’Haïti.

Anténor Firmin, M. Roosevelt, président des États-Unis et la République d’Haïti, New York/Paris, Hamilton Bank Note Engraving and Printing Company/F. Pichon et Durand-Auzias, 1905, p. vii.

Au final, c’est bien toute la force de Firmin que d’avoir nourri à travers l’ensemble de son œuvre l’espoir d’une éradication futur du racisme en posant la nécessité d’une problématisation constante de la « race » comme condition même de la concrétisation d’un tel espoir. 

Dans L’économiste français, journal hebdomadaire dont il était le rédacteur en chef, Leroy-Beaulieu n’hésita pas à justifier cette annexion en déclarant qu’« [e]lle [était] inéluctable et [qu’]il [était] certain que quelques centaines de mille individus à mi barbares, habitant des terres qui pourraient en nourrir plusieurs millions, n’[avaient] pas le droit d’en empêcher la mise en valeur par d’autres plus civilisés qu’eux. » Pierre Leroy-Beaulieu, « La république de Saint-Domingue et l’expansion des États-Unis aux Antilles », L’économiste français, 33e année, vol. 1, n°5, 4 février 1905 p. 150-51.

S’il est quelques critiques à faire à ce défenseur d’une pratique antiraciste des sciences humaines, c’est donc non seulement, comme nous l’avons suggéré plus haut, au niveau de son adhésion au discours d’une « mission civilisatrice » participant du grand récit de la modernité occidentale, mais aussi et surtout sur le plan de sa vision profondément élitiste et masculiniste – voire ouvertement sexiste – de la lutte pour la justice raciale. Comme le note en effet l’historienne Carole Reynaud-Paligot dans son bref commentaire de De l’égalité des races humaines, Firmin « refuse […] d’accorder aux femmes cette égalité qu’il revendique pour les races inférieures » et « affirme que la nature a donné à l’homme la prééminence pour le travail intellectuel et la vigueur musculaire. » Or on le sait, à cette époque, Firmin est loin d’être le seul intellectuel noir à afficher pareilles positions – à commencer par l’éminent sociologue, historien et activiste africain-américain W.E.B. Du Bois (1869-1963). De ce point de vue, il correspond tout à fait à cette figure du « race man » qui a longtemps hanté l’imaginaire politique et culturel outre-Atlantique. Reste à voir, à présent, si son œuvre recevra elle aussi la reconnaissance et l’attention critique qu’elle mérite.

Sur ces deux points, voir respectivement Jean Casimir, Une lecture décoloniale de l’histoire des Haïtiens. Du Traité de Ryswick à l’occupation américaine (1697-1915), Port-au-Prince, Jean Casimir, 2018, p. 54 ; et Anne-Marie Drouin-Hans, « Hierarchy of Races, Hierarchy in Gender: Anténor Firmin et Clémence Royer », Ludus Vitalis, vol. 13, no. 23, 2005, p. 163-180.

Carole Reynaud-Paligot, La République raciale. Une histoire. 1860-1940, Paris, Presses Universitaires de France, 2021, p. 74.

Lire, à ce propos, Hazel V. Carby, Race Men. Cambridge, Harvard University Press, 2001; et Marlene L. Daut, « Caribbean ‘Race Men’: Louis Joseph Janvier, Demesvar Delorme, and the Haitian Atlantic », L’Esprit Créateur, vol. 56, no 1, printemps 2016, p. 9-23.

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Pour citer cet article

Bastien Craipain, « Anténor Firmin et l’anthropologie fin de siècle. Itinéraire d’un intellectuel antiraciste », RevueAlarmer, mis en ligne le 18 février 2022, https://revue.alarmer.org/antenor-firmin-et-lanthropologie-fin-de-siecle-itineraire-dun-intellectuel-antiraciste/

 Ibid., p. 236.

Carolyn Fluehr-Lobban, « Anténor Firmin: Haitian Pioneer of Anthropology », American Anthropologist, vol. 102, no. 3, septembre 2000, p. 452.

Firmin, De l’égalité des races humaines, op. cit., p. 204.

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