21.05.26 De la race en Amérique, un livre de Denis Lacorne

Revenir sur l’omniprésence du « référent racial » dans l’histoire politique étatsunienne : telle est l’ambition de l’ouvrage du politiste Denis Lacorne, De la race en Amérique. Aussi offre-t-il une synthèse historique de l’évolution du concept de race et des catégories qui en découlent sur le temps long – de l’arrivée des premiers colons britanniques au début du XVIIe siècle à nos jours.

Divisé en neuf courts chapitres chronologiques, l’ouvrage aborde les tournants les plus marquants de cette histoire et fait état des débats récurrents qui la traversent. Prenant appui sur des textes de loi, des arrêts de la Cour suprême, des consignes du Bureau du recensement, des essais, et des sources secondaires (appartenant aux champs disciplinaires de la sociologie, de la démographie et de l’histoire essentiellement), le livre dresse ainsi un panorama utile – en particulier pour les lecteurs français peu familiers du sujet – des reconfigurations des catégorisations raciales dans l’histoire politique, juridique, administrative et intellectuelle du pays. L’auteur prend le soin de définir les deux conceptions antagonistes de la race qui seront discutées dans le livre : la race pensée comme une réalité biologique par les entrepreneurs du racisme « scientifique » au XIXe siècle d’une part, et la race pensée comme une réalité sociologique, construite au fil d’une histoire complexe, d’autre part.

Denis Lacorne, De la race en Amérique, Paris, Gallimard, 2025, 240 p.

Question raciale et débuts de la démocratie américaine : retour sur un débat contemporain

Les quatre premiers chapitres traitent de la place de l’esclavage et de la dichotomie raciale entre Noirs et Blancs dans la création de la démocratie américaine. Le premier chapitre retrace les débats autour du récit national des origines. Denis Lacorne met en regard trois thèses sur « le point de départ » du projet démocratique du pays : celles de deux auteurs majeurs du XIXe siècle, Alexis de Tocqueville et George Bancroft, et celle du 1619 Project présenté en 2019.

Pour Tocqueville, l’arrivée des Pères pèlerins en Nouvelle-Angleterre en 1620 est le moment fondateur de la nation étatsunienne car elle portait en germe la singularité de l’expérience américaine, à savoir un état social égalitaire (pp. 17-18). Dans la même veine, Bancroft estime que le traité conclu par les Pères pèlerins avant leur arrivée, le Mayflower Compact, annonçait la naissance d’une « démocratie véritable » (p. 20). À l’inverse, le 1619 Project et sa figure de proue, Nikole Hannah-Jones, proposent de repenser l’enseignement de l’histoire américaine à partir de l’arrivée des premiers captifs africains en Virginie en 1619, conçue comme la véritable origine d’une « démocratie viciée dès le départ » (p. 30).

L’auteur compare sommairement ces trois thèses et reconnaît que le traitement séparé de l’esclavage dans les écrits de Tocqueville et Bancroft dédiés aux vertus de la nature égalitaire des origines de la nation américaine pose problème. Il reproche a contrario au 1619 Project de « surévaluer » la question raciale car les premiers captifs africains conduits en Virginie coloniale n’avaient pas le statut d’esclaves, mais celui de « serviteurs à gages, comme de nombreux travailleurs anglais et écossais présents sur le sol de la colonie » (p. 31). On peut cependant regretter que le rôle central de l’esclavage à l’époque coloniale puis révolutionnaire soit évacué aussi rapidement afin d’invalider l’interprétation historique promue par le 1619 Project. Il est d’ailleurs inexact d’affirmer que les premiers Africains asservis dans la Virginie coloniale des années 1620 avaient exactement le même statut que les engagés européens, puisque ces derniers avaient des contrats de service de 4 à 7 ans, là où les captifs africains étaient contraints de servir leur maître jusqu’à leur mort. La codification du caractère héréditaire et matrilinéaire du statut servile dans l’appareil législatif colonial dans les années 1660 conduisit à la disparition progressive du recours aux engagés dans le but d’affaiblir toute solidarité de classe qui aurait pu mettre en péril l’essor de l’économie de plantation.

Notons qu’on parle plutôt d’« engagés » que de « serviteurs à gages » pour désigner ce type de travail contraint (en anglais indentured servitude) très employé dans les colonies américaines au XVIIe.

L’historienne Virginie Adane rappelle que le débat sur la fluidité et la relative souplesse du statut des premiers asservis est ancien dans son ouvrage 1619. L’autre naissance des États-Unis, Paris, Presses Universitaires de France, 2025, p. 71. Celui-ci offre un éclairage méticuleux des luttes mémorielles autour de la construction de l’année 1619 comme date charnière.

Edmund S. Morgan, American Slavery, American Freedom: The Ordeal of Colonial Virginia, New York, W.W. Norton & Co., 1975.

Selon l’auteur, « le 1619 Project […] réécrit l’histoire de la fondation politique des États-Unis à la lumière de considérations “présentistes”, comme si les politiques de l’identité, si en vogue aux États-Unis aujourd’hui, pouvaient être artificiellement plaquées sur un passé compliqué qui donnait une place importante à l’esclavage » (p. 33). En l’absence de présentation du contexte de production des thèses de Bancroft et de Tocqueville, il est difficile d’évaluer leurs propres partis-pris. Bancroft est par exemple simplement qualifié de « grand historien américain », là où d’autres historiens français le comparent à Jules Michelet. L’histoire monumentale en six volumes écrite par Bancroft entre 1834 et 1885 est « un récit triomphateur […] visant à stimuler un sentiment patriotique ». Il est en fait l’un des plus célèbres représentants de « l’histoire Whig » aux États-Unis. Celle-ci, très en vogue au XIXe siècle, adopte une conception romantique de l’histoire nationale pensée comme une marche incontestable vers le progrès.

V. Adane, 1619, op. cit., p. 105.

Voir notamment : Lauric Henneton, « Whig History, Democratic History: Bancroft vs Motley », Cahiers Charles V, n°39, décembre 2005, pp. 309-323.

Race et racisme aux États-Unis : quelle historicité, quelles permanences ?

Le chapitre suivant, retrace « les atermoiements » (p. 34) des Pères fondateurs et leurs ambiguïtés vis-à-vis de l’esclavage, en les replaçant dans leur contexte. La moitié d’entre eux, dont le plus connu est Thomas Jefferson, se déclarèrent favorables à une interdiction progressive de l’esclavage au nom de principes humanistes, tout en étant eux-mêmes propriétaires d’esclavisés.

Selon l’auteur, considérer que Thomas Jefferson était raciste, comme le fait Nikole Hannah-Jones dans le 1619 Project, implique nécessairement d’adopter « une vision moderne des préjugés raciaux », anhistorique. Il affirme que les Pères fondateurs n’utilisaient pas la notion de race mais que certains pensaient en termes de « groupes humains supérieurs ou inférieurs, culturellement définis ». Or, dans le chapitre précédent, des extraits d’Observations sur la Virginie (1785) indiquent clairement que Jefferson pensait les Noirs comme ayant non seulement une apparence physique différente mais un sang différent et des facultés différentes et inférieures (moins doués de raison que les Blancs) d’où sa peur du mélange racial (la mixophobie) (pp. 42-43). Les arguments de Nikole Hannah-Jones sur Jefferson et les autres Pères fondateurs sont ainsi caricaturés, alors même qu’elle s’appuie sur les travaux de nombreux historiens spécialistes de la période et qu’elle reconnaît l’ambivalence des Pères fondateurs sur la question de l’esclavage.

Pour une mise au point sur l’historicisation du concept de « race » et son association avec l’esclavage, voir notamment : Cécile Vidal, « L’ordre de la race dans les mondes atlantiques, XVe-XVIIIe siècle » dans Paulin Ismard (dir.), Cécile Vidal, Benedetta Rossi (coord.), Les Mondes de l’esclavage, Paris, Seuil, 2020, pp. 923-940. Selon le modèle d’interprétation historiographique des processus de racialisation proposé par Jean-Frédéric Schaub, il existe une pensée biologique de la race dès le XVe siècle, définie comme une « croyance dans la transmission physiologique par les tissus ou les fluides corporels (sang, sperme, lait maternel) de caractères sociaux et moraux d’une génération à l’autre ». Pour une histoire politique de la race, Paris, Seuil, 2015, pp. 160-165.

Racialisation scientifique et racialisation politique aux XIXe et XXe siècles

Dans le chapitre 3, l’auteur revient succinctement sur l’essor du racisme « scientifique » au XIXe siècle, fondé sur la taxonomie, l’anthropologie physique et la science de l’évolution qui cherchaient à prouver l’existence d’une hiérarchie raciale à partir de traits physiques et corporels. La phrénologie s’intéressait par exemple à la taille et au poids des cerveaux. Il rappelle aussi la justification religieuse à cette hiérarchie raciale, tirée d’une interprétation de la Bible, la malédiction de Cham (pp. 62-63) et la peur omniprésente du « mélange racial ». Le chapitre 4 retrace très rapidement la mise en place du régime ségrégationniste Jim Crow à la fin du XIXe siècle et son démantèlement dans les années 1960 en réponse au mouvement des droits civiques, se focalisant principalement sur la privation puis la restauration du droit de vote.

Les chapitres 5 et 6 offrent une synthèse instructive de l’histoire de la racialisation des immigrés au XIXe et XXe siècles. La force de ces chapitres réside notamment dans la façon dont D. Lacorne montre que la signification du mot « race » à cette période est instable et plurielle. À la fin du XIXe, le service de l’immigration n’emploie pas le terme race « au sens ethnologique ou biologique du terme » mais plutôt comme un synonyme de « peuple ». Peu à peu cependant, une conception racialisante biologique s’impose, comme en témoigne le Dictionnaire des races issu des travaux Dillingham du Congrès en 1907 (pp. 89-93).

Le chapitre 6 se concentre plus particulièrement sur le mouvement nativiste du début du XXe siècle qui s’attaque à l’immigration de « deuxième vague », c’est-à-dire l’arrivée en nombre d’immigrés du Sud de l’Europe et d’Europe de l’Est (par contraste avec la « première vague » d’Europe de l’Ouest et de Scandinavie) entre 1890 et 1920. La montée en puissance du sentiment xénophobe se cristallise autour de la peur d’un « grand remplacement » qui conduirait au déclin du pays. L’essor de l’eugénisme contribue à alimenter la peur du mélange racial qui dégraderait la supériorité des « Nordiques » et des « Anglo-Saxons », et donc l’intégrité d’une population majoritairement issue de l’immigration britannique, allemande et scandinave. Cette racialisation des immigrés européens et leur hiérarchisation conduisirent à la mise en place de politiques réduisant drastiquement les flux migratoires en fixant des quotas pour les populations européennes jugées « inférieures » et donc indésirables dans les années 1920. Il fallut attendre la grande réforme de 1965 (Hart-Celler Act) pour que ces restrictions soient levées et les frontières réouvertes. La nouvelle loi prévoyait toujours des quotas, mais ceux-ci étaient beaucoup plus élevés et répartis de façon égal par pays selon trois critères déconnectés de considérations raciales ou du pays d’origine : les compétences professionnelles, le statut de réfugié politique et le regroupement familial (p. 114). L’augmentation de l’immigration en provenance d’Asie, des Caraïbes et d’Amérique centrale et du Sud raviva le sentiment xénophobe et la peur d’un « grand remplacement » à partir des années 1990. Le mouvement Make America Great Again (MAGA) de Donald Trump y puise ses origines (p. 115).

Ce chapitre aborde aussi la racialisation spécifique des immigrés chinois et japonais sous la même étiquette d’« orientaux » à la fin du XIXe siècle. Il traite de l’interdiction de l’immigration chinoise avec le Chinese Exclusion Act de 1882, considérée comme la première loi restreignant l’immigration aux États-Unis. Le cas des Japonais, considérés à l’époque comme « une race intermédiaire », est brièvement évoqué et mériterait sans doute un traitement plus circonstancié. L’exclusion des immigrés chinois et japonais a en effet contribué à figer les contours de la « race blanche » dans la loi. Le Gentlemen’s Agreement, l’accord diplomatique avec le Japon de 1907 qui prévoyait que les enfants d’origine japonaise seraient désormais traités à l’égal des enfants blancs, aurait été une première étape vers la déracialisation du pays (p. 109). Les Japonais-Américains continuèrent néanmoins de faire l’objet d’une racialisation, comme en témoigne l’internement de 120 000 d’entre eux pendant la Seconde Guerre mondiale en raison de leur appartenance à une « race ennemie ». Après-guerre, c’est le stéréotype racial de la « minorité exemplaire » qui s’impose.

Mae M. Gai, Impossible Subjects: Illegal Aliens and the Making of Modern America, Princeton, Princeton University Press, 2004, p. 7.

General John L. DeWitt cité dans M. Gai, Impossible Subjects, op. cit., p. 176.

Erika Lee, « A Part and Apart: Asian American and Immigration History », Journal of American Ethnic History, vol. 34, n°4, 2015, pp. 36-37. Voir aussi : Mae M. Ngai, « Asian American History: Reflections on the De-Centering of the Field », Journal of American Ethnic History, vol. 25, n°4, 2006, pp. 97–108.

Politiques de la race : le flux…

Les deux chapitres suivants reviennent sur les politiques de recensement aux États-Unis et à la remise en cause à la fois des catégories raciales utilisées dans ce cadre et des politiques anti-discrimination sur lesquelles elles s’appuient.

Le chapitre 7 fait le récit de l’évolution des catégories ethno-raciales utilisées par le bureau du recensement. Il montre ce faisant la porosité entre les notions d’ethnies et de race et offre un panorama historique de leurs évolutions entre 1790 et 2020. Les premiers recensements décennaux s’articulaient autour d’une « dichotomie fondamentale opposant les Blancs aux Noirs » (p. 117). Avec l’essor du racisme « scientifique » au milieu du XIXe siècle, les catégories raciales furent précisées pour prendre en compte les métis avec l’apparition de la catégorie « mulâtre », et ainsi mesurer une possible « dégénérescence raciale ».

À partir des grandes réformes des droits civiques dans les années 1960, les catégorisations raciales du recensement ne revêtaient plus aucune valeur scientifique mais servaient désormais à identifier les minorités devant bénéficier de politiques antidiscriminatoires. Le chapitre se termine sur le recensement de 2020 et les nouveautés introduites pour le prochain recensement de 2030. Une nouvelle catégorie devrait être utilisée, dédiée aux personnes originaires du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord (Middle Eastern and North African – MENA). Le recensement de 2020, en demandant explicitement aux recensés de cocher toutes les cases d’identification les concernant, a montré à quel point les Américains s’identifient de façon plurielle et le caractère de plus en plus multi-ethnique de cette population. Denis Lacorne en conclut que la population tend à devenir moins color-conscious, car « la race, sans que cela soit ouvertement admis, est désormais neutralisée par l’ethnicité » (p. 131). Ce chapitre démontre bien comment le recensement a historiquement été un agent de racialisation, dans lequel les catégories sont co-construites par les recenseurs et les recensés, agents eux-mêmes de leur propre catégorisation (pp. 117-120).

… et le reflux

Les deux derniers chapitres analysent le retour du « référent racial » alors même que la démographie du pays n’a jamais été aussi diverse et hybride.

Le chapitre 8 vise à montrer que la société américaine est toujours plus multiraciale et métissée et que les catégorisations ethno-raciales sont de plus en plus remises en question. L’arrêt de la Cour suprême Students for Fair Admissions de 2023 déclarant inconstitutionnelles les politiques d’affirmative action dans les admissions universitaires et la fin annoncée des politiques de Diversity Equity and Inclusion (DEI) dans les secteurs publics et privés signifient, selon Denis Lacorne, que la déracialisation de la société étatsunienne est en cours. Toujours selon lui, « l’idéal d’une indifférence à la couleur (color-blindness) est la conséquence logique de la grande loi des droits civiques de 1964 » (p. 167). Ainsi, la fin des politiques d’affirmative action s’inscrirait dans la continuité du démantèlement du régime ségrégationniste.

Ce même chapitre revient sur la peur d’une bascule démographique aux États-Unis, similaire à la peur du « grand remplacement » en France. Cette peur s’articule en réaction aux prédictions démographiques selon lesquelles les Blancs deviendraient minoritaires à l’horizon 2045 (thèse de la majority-minority nation). Cette peur ne correspond pas à la complexité démographique d’un pays de plus en plus métissé (p. 152). L’auteur propose une comparaison avec le cas français qui constitue selon lui un « exemple contraire » puisqu’en vertu de la Constitution de la Ve République les catégories raciales « sont dénuées de toute valeur juridique ou statistique » (p. 141). Malgré cela, il constate un « retour des races et du racisme » dans le débat public français, à travers l’épouvantail du « grand remplacement » brandi par Éric Zemmour, la chaîne CNews et le Rassemblement national de Marine Le Pen (pp. 142-145). Cependant, l’auteur ne va pas au bout de ces conclusions : est-ce à dire que le racisme et les idéologies mortifères qui en découlent échappent à l’existence ou non d’un statut juridique octroyé aux catégories raciales ou à leur recensement ? La comparaison avec le cas français aurait pu être approfondie. L’auteur affirme que la peur du « grand remplacement en France » porte sur l’islam radical, là où cette peur est fondamentalement racialisée aux États-Unis (p. 150). Cette distinction semble aller à rebours des thèses soutenues par plusieurs sociologues autour de la racialisation des musulmans en France et d’une imbrication entre race et religion consubstantielle à l’islamophobie.

Juliette Galonnier, « Comprendre la racialisation du religieux : les convertis blancs à l’islam en France et aux États-Unis comme cas d’étude atypique », dans Simona Tersigni, Claire Vincent-Mory et Marie-Claire Willems, (dir.), Appartenances in-désirables. Le religieux au prisme de l’ethnicisation et de la racisation, Paris, Petra, « intersectionS », pp. 333-350. Abdellali Hajjat et Marwan Mohammed, Islamophobie. Comment les élites françaises fabriquent le « problème musulman », Paris, La Découverte, « Cahiers libres », 2013.

Le chapitre 9 et l’épilogue portent sur l’usage de la race (en tant que concept sociologique) par les défenseurs de la théorie critique de la race (Critical Race Theory – CRT) et certains intellectuels anti-racistes. La CRT est définie comme une grille de lecture radicale qui considère que toutes les relations sociales s’inscrivent dans « un système de privilège racial » et donc de « subordination raciale » (p. 156). L’auteur estime que cette théorie, tout comme les demandes de réparation pour l’esclavage, constituent une impasse, car elles aboutissent à une forme d’essentialisme identitaire, incapable d’imaginer une sortie du racisme et un « horizon postracial » (pp. 157-158). Il voit dans l’opposition à l’idéal colorblind (qui prône l’indifférence à la couleur de peau) une forme de « racisme à l’envers » (p. 157), à l’inverse de ce que prônait Martin Luther King Jr.

La mise en contexte de la rhétorique colorblind aurait permis une compréhension nuancée de l’opposition à celle-ci. À la fin des années 1960, les conservateurs se sont en effet emparés du langage des droits civiques pour rejeter les demandes de justice raciale et de redistribution. Cette rhétorique permettait d’affirmer que les grandes réformes des droits civiques avaient abattu les barrières à l’égalité en droit et qu’ainsi le pays avait dépassé les clivages raciaux.

Nancy MacLean, Freedom Is Not Enough: The Opening of the American Workplace, Cambridge, Harvard University Press, 2006.

Partis pris analytiques

À la lecture d’un tel ouvrage, on regrette l’absence d’explicitation de certains partis pris analytiques. Dès l’avant-propos, l’auteur place sa démonstration sous le signe d’une vision hégélienne téléologique de l’histoire (sans jamais l’expliciter). Selon lui, les récents changements dans les catégories raciales et ethniques utilisées par le Bureau du recensement et la fin des politiques d’affirmative action dans les universités à la suite de l’arrêt Students for Fair Admissions de 2023 signalent « une déracialisation progressive de la société américaine » qui « constitue une nouvelle étape dans la marche irrésistible des sociétés modernes vers une plus grande égalité des conditions, si bien anticipée par Alexis de Tocqueville et George Bancroft » (p. 31).

Une contextualisation historique plus précise et une meilleure prise en compte de l’historiographie la plus récente sur plusieurs questions traitées dans le livre, en particulier sur l’esclavage, le Long Mouvement de libération noire et la reconfiguration des discriminations raciales après 1965 auraient utilement éclairé le propos. À titre d’exemple, Jim Crow est curieusement présenté comme un « régime électoral » (p. 67) alors qu’il allait bien au-delà de la seule confiscation du droit de vote, d’où l’insuffisance d’une égalité formelle devant la loi pour démanteler son héritage. Il en va de même pour la discussion des programmes d’affirmative action. L’arrêt Students for Fair Admissions est venu parachever des décennies de mobilisations conservatrice contre l’affirmative action aux États-Unis. Le démantèlement des politiques de DEI s’inscrivent dans un backlash conservateur sans précédent sous le deuxième mandat de Trump. Si ces politiques « de la diversité » ne constituent pas une panacée en soi, il aurait été utile de les recontextualiser dans l’après-mouvement des droits civiques, mais aussi dans l’avènement du néolibéralisme et des politiques de responsabilité sociale des entreprises qui ont justement contribué à une individualisation et à une marchandisation de la diversité et des politiques de l’identité.

Loïc Wacquant le compare à un régime de caste dans Jim Crow. Le terrorisme de caste en Amérique, Paris, Raison d’agir, « Cours et travaux », 2024.

Notons enfin que la prise en compte du fonctionnement du racisme en tant que système structurant des relations de pouvoir dans l’histoire du pays aurait sans doute permis une discussion plus convaincante des dynamiques à l’œuvre, plutôt que celle du « préjugé racial ». La déracialisation de la société étatsunienne que l’auteur érige en horizon ultime du progrès et estime en cours est uniquement pensée comme une indifférence formelle à la couleur de peau, c’est-à-dire dans les textes de lois ou dans les statistiques gouvernementales. L’abandon des politiques d’affirmative action ou des catégories raciales dans le recensement ne signifie pas que les minorités racialisés ne subissent plus de discriminations institutionnelles. Ces évolutions ne suffisent pas à affirmer que « la société américaine se déracialise à petits pas » (p. 164), car comme l’auteur le dit lui-même « les races sont là pour durer tant que le racisme existe » (p. 172). Il est donc étonnant de conclure que les « discriminations […] à défaut d’être raciales, resteront fondées sur la richesse, le niveau d’éducation, le genre et l’origine ethnique » (p. 13). Peut-être que l’adoption d’un prisme intersectionnel permettrait de mieux comprendre l’imbrication de ces multiples formes de discriminations, sans pour autant conclure à la fin des discriminations fondées sur les catégorisations et hiérarchisations raciales.

Ces points de discussion étant énoncés, saluons un ouvrage qui donne matière à réflexion. Il constitue une porte d’entrée utile dans l’histoire complexe de la racialisation et du racisme aux États-Unis.

Orientation bibliographique

ADANE Virginie, 1619. L’autre naissance des États-Unis, Paris, Presses Universitaires de France, 2025.

GAI Mae M., Impossible Subjects: Illegal Aliens and the Making of Modern America, Princeton, Princeton University Press, 2004.

GAI Mae M., « Asian American History: Reflections on the De-Centering of the Field », Journal of American Ethnic History, vol. 25, n°4, 2006, pp. 97–108.

GALONNIER Juliette, « Comprendre la racialisation du religieux : les convertis blancs à l’islam en France et aux États-Unis comme cas d’étude atypique », dans TERSIGNI Simona, VINCENT-MORY Claire et WILLEMS Marie-Claire (dir.), Appartenances in-désirables. Le religieux au prisme de l’ethnicisation et de la racisation, Paris, Petra, « intersectionS », pp. 333-350.

HAJJAT Abdellali et MOHAMMED Marwan, Islamophobie. Comment les élites françaises fabriquent le « problème musulman », Paris, La Découverte, « Cahiers libres », 2013.

HENNETON Lauric, « Whig History, Democratic History: Bancroft vs Motley », Cahiers Charles V, n°39, décembre 2005, pp. 309-323.

LEE Erika, « A Part and Apart: Asian American and Immigration History », Journal of American Ethnic History, vol. 34, n°4, 2015, pp. 28-42.

MACLEAN Nancy, Freedom Is Not Enough: The Opening of the American Workplace, Cambridge, Harvard University Press, 2006.

MORGAN Edmund S., American Slavery, American Freedom: The Ordeal of Colonial Virginia, New York, W.W. Norton & Co., 1975.

SCHAUB Jean-FrédéricPour une histoire politique de la race, Paris, Seuil, 2015.

SINHA Manisha, The Slave’s Cause: A History of Abolition, New Haven, Yale University Press, 2016.

VIDAL Cécile, « L’ordre de la race dans les mondes atlantiques, XVe-XVIIIe siècle » dans ISMARD Paulin (dir.), VIDAL Cécile et ROSSI Benedetta (coord.), Les Mondes de l’esclavage, Paris, Seuil, 2020, pp. 923-940.

WACQUANT Loïc, Jim Crow. Le terrorisme de caste en Amérique, Paris, Raison d’agir, « Cours et travaux », 2024.

Pour citer cet article

Anissa Khamkham, « De la race en Amérique, un livre de Denis Lacorne », Revue Alarmer, mis en ligne le 21 mai 2026, de-la-race-en-amerique-un-livre-de-denis-lacorne

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