07.02.20 Flore Talamon et Renaud Pennelle, Refuznik ! URSS : l’impossible départ, Paris, Steinkis, 2019

Flore Talamon et Renaud Pennelle, Refuznik ! URSS : l’impossible départ, Paris, Steinkis, 2019, 116 p.

La vie qui est ici racontée commence à Kiev, en URSS, le 5 mars 1953, jour de la mort de Staline : « j’avais deux ans à peine quand la mort de Staline a provoqué autant de soulagement que de désarroi parmi les Juifs d’URSS » (p. 11) et s’achève à Paris en janvier 2015, peu après les attentats contre Charlie Hebdo et l’hyper-casher, dans une galerie d’art où Bella, sculptrice et personnage principal de cette histoire a conçu, pour son exposition, une « colombe de la paix assassinée » (p. 131) et refuse de quitter la France malgré le contexte de violence. 1953-2015, le temps d’une vie, celle d’une femme née en Ukraine au moment de la dernière folie répressive antisémite de l’ère stalinienne. Elle est élevée dans la peur, le mensonge et les chuchotements quotidiens de familles qui ont déjà vécu le pire à Babi Yar ou ailleurs pendant la Seconde Guerre mondiale et qui cherchent à vivre dans l’après-guerre et dans l’après Staline en s’accommodant des bassesses du régime, des discriminations ou de l’agressivité partout présente.

Bella s’appelle en réalité Bertha mais ce prénom « faisait trop juif alors mes parents l’ont déformé en Bella » (p. 27). Petite fille dans les années 1950, elle connaît la violence antisémite de la rue et des enfants de son quartier qui la poursuivent en l’insultant, ce dont elle tire une leçon « pour toujours gravée dans ma mémoire : ne jamais m’enfuir » (p. 19). Elle profite des vacances à Jitomir chez Diedouchka, le grand-père responsable des rites juifs de sa communauté et voit ses camarades fouiller les charniers de Babi Yar pour dégoter l’or qui pourrait encore se trouver sur les cadavres. Lycéenne dans les années 1960, elle rêve d’aller au Louvre voir les œuvres de Michel-Ange, elle se sent broyée par le système qui ne la laisse pas créer à son gré, elle découvre Soljenitsyne et finit, en 1968, par rejoindre l’Institut d’architecture où elle vibre, au printemps, au rythme de ce qui se passe à Prague. La répression en août 1968 la conduit à des gestes de provocation – porter une étoile de David, prendre soin des gens qui reviennent des camps, manifester pour l’indépendance de l’Ukraine, et finalement à décider d’émigrer en Israël dans le contexte des négociations américano-soviétiques de l’après guerre des Six jours. Elle éprouve toutes les étapes de ce départ : l’impossible dossier administratif, les contacts avec l’OVIR , les entretiens pour justifier le départ, la surveillance du KGB, la déception de son amie ukrainienne qui lui reproche de la laisser tomber. Elle est alors une refuznik, celle à qui, dans un premier temps, on a refusé son visa et qui subit le harcèlement des autorités. Elle finit par obtenir l’autorisation, et c’est le départ définitif. La partie soviétique de sa vie s’achève donc au début des années 1970. Ce qui suit, c’est Israël, sa détestation de la vie dans un kibboutz dont la vie et les règles collectives lui rappellent trop l’Union soviétique, les débuts difficiles à Tel-Aviv, le succès enfin en 1973, année de la guerre de Kippour et l’installation définitive en France.


Отдел виз и регистрации (Département des visas et de l’enregistrement).

Ce roman graphique, dont les deux auteurs, lient avec finesse la mise en récit et en images d’un sujet historique encore douloureux, permet d’entrer dans l’univers de cette sculptrice rebelle et agitée de toutes les tensions que génère son statut d’artiste hors-norme et juive. Le dessin est nerveux, les tons sont plus gris que colorés. Ils rendent bien compte de la médiocrité du quotidien soviétique et de la violence qui en résulte. Le texte, juste et délicat, dialogue efficacement avec l’image pour rendre hommage à un destin de femme, et avec elle à tous les refuzniki. L’écriture est précise, l’atmosphère toujours vraisemblable et la cohérence historique jamais prise en défaut. Depuis longtemps, le roman graphique est une autre manière d’écrire l’Histoire et de toucher un large public tout en abordant des thématiques difficiles ou complexes. Ici le pari est gagné.

Marie-Karine Schaub

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