02.03.20 Guillaume Mouralis, Le moment Nuremberg. Le procès international, les lawyers et la question raciale


Guillaume Mouralis
Le moment Nuremberg. Le procès international, les lawyers et la question raciale
SciencesPo les Presses, 2019.

Le sous-titre de l’ouvrage fort intelligent de Guillaume Mouralis est à appréhender immédiatement si l’on ne veut pas être perdu dans l’optique de l’auteur, juriste, sociologue et historien : il ne s’agit pas d’un nouveau livre sur le procès de Nuremberg lui-même, mais d’une mise en abyme de l’effet du procès de Nuremberg et de la justice internationale sur la question raciale en général et aux Etats-Unis en particulier. L’ouvrage traite en effet avant tout des aspects raciaux relus au prisme du procès et de ses suites, particulièrement à travers les carrières des légistes et avocats américains, depuis les temps de la ségrégation encore légale dans l’armée américaine pendant la Seconde Guerre mondiale et le procès de Nuremberg, jusqu’aux luttes pour les droits civiques des années cinquante, soixante et la guerre du ViêtNam.

L’exergue, une citation fort claire de Robert Jackson, procureur en chef américain au procès de Nuremberg donne le ton général de la recherche :

«  La manière dont l’Allemagne traite ses habitants […] n’est pas plus notre affaire que ce n’est celle d’un autre gouvernement de s’interposer dans nos problèmes »

Alors, le 23 juillet 1945, les bombes atomiques ne sont pas encore tombées sur Hiroshima et Nagasaki, le front japonais et le racisme de ce côté du monde étant d’ailleurs absents de ce livre foisonnant. Les crimes racistes des nazis, dit Jackson, doivent être au cœur du procès de Nuremberg comme crimes internationaux, mais ce qui se passe à l’intérieur des Etats, à commencer par les Etats-Unis, n’est pas du ressort du tribunal international.

A partir de là, Guillaume Mouralis se livre à un exercice à la fois passionnant, ouvrant des pistes historiques et épistémologiques nombreuses et fertiles, et tellement synthétique et quelquefois abrupt qu’on a parfois du mal à le suivre. L’ouvrage, en effet, est partagé en deux parties de trois chapitres, parties qui se nourrissent l’une de l’autre mais qui se contredisent parfois ou s’échappent un peu loin du thème principal, celui du procès comme « dispositif d’internationalisation des causes », c’est-à-dire la manière avant, pendant et après Nuremberg, qu’ont eu les juristes et diplomates d’instrumentaliser le procès selon leurs besoins dans leurs sphères réciproques.

Les trois premiers chapitres traitent de Nuremberg même, « les mondes de Nuremberg (1) » , de la justice militaire internationale, « Définir et punir les crimes de guerre (2) » et enfin des interactions diplomatiques, des acteurs, des définitions tels crimes de guerre, conspiration, agression… « Visions et divisions du travail judiciaire international » (3).
Les trois chapitres suivants s’intéressent avant tout aux conséquences du racisme aux Etats-Unis des années quarante à aujourd’hui, dans ce que Mouralis appelle les « appropriations militantes ». Partant de « l’impensé de la question raciale aux Etats-Unis (4) », Guillaume Mouralis revient à Nuremberg comme laboratoire des droits civiques, « Entre expérience et ressource : Nuremberg et les droits civiques (5) » avant d’en venir aux conséquences sur le très long terme : « Un legs ambigu : neutralisation politique et reprises militantes du procès. (1946-1976) (6).

Le cœur de la recherche a été l’établissement d’une prosopographie qui a reconstitué les parcours de centaines de légistes (522) ayant travaillé autour du procès. Il s’agit des légistes internationaux, avant tout britanniques. Les Soviétiques sont malheureusement exclus de cette étude. Les légistes américains ou gravitant autour des Etats-Unis, depuis les années trente au moins jusqu’au procès inclus sont les plus étudiés, sans oublier les avocats des accusés, se fondant justement sur le racisme aux Etats-Unis pour excuser celui de leurs célèbres clients criminels.
Hors de ces groupes et sous-groupes, Guillaume Mouralis identifie des « marginaux sécants », magnifique formule que l’auteur applique à Raphaël Lemkin (1900-1959) en particulier. L’auteure de cette recension lui ayant consacré un livre, non cité par Guillaume Mouralis alors que la bibliographie est particulièrement à jour, mais les deux recherches ont été quasi concomitantes – elle prendra ici l’exemple de l’invention du mot génocide et de son non emploi légal à Nuremberg, puis de la volonté des Africains-Américains de le voir adapté à leur cas dans le but de l’ouverture d’une discussion critique avec l’auteur.

Faisant le portrait d’un homme central dans les préparations du TMI (Tribunal militaire international, chacun des trois mots a tout son poids), Murray C. Bernays, Guillaume Mouralis dit : « A la lecture de ses archives, on a parfois le sentiment qu’il était davantage intéressé par le droit et ce qu’il appelait ‘la créativité’ juridique que par les crimes eux-mêmes » (p. 54). Cette phrase, on pourrait l’appliquer à l’essentiel de ceux que Guillaume Mouralis étudie, et aussi à lui-même. Car à force de disséquer de façon quasi mécanique les personnalités à l’aune de leur groupe social et de leur terreau culturel, non sans sauts chronologiques, on en perd parfois le sens de ce qu’ils ont réellement pensé, et quand.

On attend beaucoup à ce propos du livre de Francine Hirsch, Soviet Judgment at Nuremberg. A New History of the International Military Tribunal after World War II , Oxford University Press, 2020.

Annette Becker, Messagers du désastre, Raphaël Lemkin, Jan Karski et les génocides, Fayard, 2018.

Revenons à Lemkin : s’il est un légiste qui eut quelques mois durant une toute petite charge où il fut nettement méprisé comme réfugié juif polonais à Duke University, dans le Sud, cela peut-il expliquer son peu d’enthousiasme à la fin des années quarante et cinquante, pour la cause des Africains-Américains comme le dit Guillaume Mouralis ? Dans un premier temps, plusieurs des juristes qu’il étudie, tel Eugene Holmes, veulent justement reprendre l’argumentaire de Lemkin en faveur du concept de génocide :

« L’arme puissante de l’hystérie raciste est responsable de l’extermination de trois millions (sic) de Juifs européens, ce qu’un juriste de premier ordre, Dr. Raphaël Lemkin, appelle ‘génocide’. Varsovie et Brooklyn ne se ressemblent pas, mais cela pourrait arriver ici, avec les conséquences les plus épouvantables pour le peuple Noir. »

En juin 1953, après que Lemkin a maladroitement évoqué les discriminations contre les Noirs aux Etats-Unis dans un article sur la « nature du génocide », Oakley Johnson, à la fois, historien et activiste communiste lui demande dans une lettre de réexaminer sa définition du terme dans un pays où

« on terrorise une race complète d’individus qui sont de couleur. (…) Ils terrorisent tous les Noirs, régulièrement, systématiquement, tout le temps. (…) Nous avons ici une discrimination comme facteur de génocide, exactement comme l’étoile jaune de l’infériorité imposée par les nazis contre les Juifs. »

Et Johnson d’ajouter :

« Vu l’importance de ce sujet aux Etats-Unis et internationalement, en Afrique du Sud, dans tout le monde colonisé, il faudrait que vous et d’autres autorités sur la question arriviez enfin à éclairer le sens du mot génocide . »

Inlassablement, Lemkin se justifie :

« Comme tout nouveau concept le génocide a été amalgamé à d’autres. Certains confondent génocide et discrimination. C’est faux : (…) Le génocide implique la destruction, la mort, l’annihilation, quand la discrimination est un regrettable déni de certaines possibilités de vie. Être traité inégalement ce n’est pas la même chose qu’être mort. »

Lemkin en effet, et Johnson l’a bien vu, se contredit, puisque la définition de la Convention de l’ONU de 1948 sur « la prévention et la punition de crime de génocide » comprend les enlèvements d’enfants par exemple. Lemkin en effet n’avait guère pensé racisme, colonisation et colonialisme, d’où son décalage avec la situation américaine. Le concept est dès alors devenu plus politique que juridique, d’où les hésitations sur son utilisation, jusqu’à aujourd’hui, par certains chercheurs en sciences sociales, là, Guillaume Mouralis a bien raison.

En revanche, le fait que pour Lemkin, non religieux et faiblement sioniste, les Juifs forment avant tout un peuple, génos est tout à fait central : pour lui, le génocide s’applique à eux, comme aux Arméniens pour l’extermination desquels il a cherché un concept depuis les années vingt, dans la suite de la Première Guerre mondiale. Ce n’est certainement pas le « moment Nuremberg » qui l’a formé.I l’avait été bien avant – comme beaucoup de ses collègues de plus de 40 ans – dans le cadre du droit des minorités de la SDN. Et le rejet de son propre concept de Nuremberg – en « faveur » du crime contre l’humanité, particulièrement bien étudié par Guillaume Mouralis – ne l’a rendu que plus obsessionnel, cherchant des alliances parfois contre sa propre pensée aux Etats-Unis où le pauvre réfugié essayait de trouver enfin une position sociale et intellectuelle. Il ne rencontrait certainement pas comme alliés les Blancs du Sud, lui devenu new-yorkais et demeurant toujours « cosmopolite. » Cela explique son insistance sur le concept de génocide culturel, jamais adopté, et son combat pendant la Guerre froide pour que la Grande famine en Ukraine soit reconnue comme génocide. On retrouve ici la difficulté de ne pas traiter du cas soviétique : Guillaume Mouralis cite le vice-Président Wallace (p.167) qui aurait eu « l’audace » de parler du racisme interne à son pays dès 1942. Mais n’est-ce pas le même homme qui est allé visiter la Kolyma en 1944 en trouvant grandioses les réalisations minières soviétiques sans s’apercevoir qu’on l’avait mené dans une visite Potemkine de ce qui était le plus gigantesque camp de concentration du monde ?

Il semble, finalement, qu’il y ait deux livres en un : le premier sur la genèse de Nuremberg via les acteurs légaux qui l’ont préparé et assumé de bout en bout, et l’autre sur les conséquences du grand procès international sur les Etats-Unis. On sait bien que le pays est né, a prospéré, sur l’exploitation par la mise en esclavage, l’exclusion, la ségrégation, le racisme persistant contre les Native-Americans et les Africains-Américains : ces derniers reprennent à leur tour les arguments de Nuremberg pour faire avancer leur cause.
Le foisonnement des « décentrements heuristiques » et les prolongements chronologiques à l’amont comme à l’aval ont perdu parfois la lectrice qui aurait eu aussi bien besoin d’un index, tant les noms cités sont nombreux. Cela n’empêche pas que l’on a rarement l’occasion de lire un ouvrage aussi riche, Food for thought dit-on chez les Anglo-Saxons au cœur de ce travail.

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