20.02.26 Images de l’antiesclavagisme et des abolitions (1750-1860)

Dès le XVIe siècle, des individus dénoncent les « excès » de la traite et de l’esclavage, mais l’abolitionnisme ne se constitue en courant organisé, doté d’un corps de doctrine, que dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle. Alors que la traite et l’esclavage dans les colonies des océans Atlantique et Indien contribuent à l’enrichissement des métropoles européennes, les premières images destinées à dénoncer l’esclavage illustrent, pendant les années 1770, des textes de philosophes qui, comme Bernardin de Saint-Pierre et Voltaire, critiquent la consommation de denrées tropicales teintées du sang des esclaves et les « excès de l’esclavage », sans toutefois envisager son abolition.

L’insurrection des esclaves de Saint-Domingue en août 1791 et l’abolition de l’esclavage par la Convention, en février 1794, marquent un tournant majeur dans le regard porté sur les Noirs, d’autant que quelques « nouveaux libres » accèdent à des fonctions jusqu’alors inimaginables (député, général, gouverneur…). Mais les stéréotypes raciaux hérités de la première génération des abolitionnistes persistent au XIXe siècle. Alors que les esclaves, malgré la violence de leurs oppresseurs, ont par de multiples voies, dont l’insurrection, exprimé leur volonté de faire reconnaître leurs droits, la plupart des tableaux et des gravures abolitionnistes continuent à mettre en scène une émancipation octroyée au prix d’une soumission à l’ordre colonial. Paradoxalement, des artistes  blancs qui ont pris part au combat contre l’exploitation esclavagiste ne contribuent-ils pas, à compter de la seconde moitié du XVIIIe siècle, à diffuser l’idée d’une population servile passive dans l’attente d’une émancipation octroyée ?

« Nouveaux libres » ou « nouveaux citoyens » : c’est ainsi que furent désignés les anciens esclaves des colonies pour les distinguer des affranchis ayant acquis leur liberté avant l’abolition de l’esclavage.

L’esclave implorant : « Am I Not a Man and a Brother? »

L’une des premières représentations artistiques de la cause abolitionniste est le médaillon en céramique intitulé Am I Not a Man and a Brother?, réalisé par Josiah Wedgood dans le contexte de l’émergence du mouvement abolitionniste en Angleterre. Celui-ci se développe en relation avec le méthodisme, mouvement de renouveau religieux lancé par le prédicateur John Wesley (1703-1791), devenu un anti-esclavagiste militant après avoir séjourné en Amérique. En 1772, un jeune fonctionnaire britannique gagné aux idées méthodistes, Granville Sharp (1735-1813), obtient, après un procès, que l’esclavage soit aboli sur le sol britannique. En 1787, avec Thomas Clarkson (1760-1846), il réunit à Londres douze amis qui forment une Société pour l’Abolition de la traite des esclaves (Society for the Abolition of the Slave Trade).

Josiah Wedgwood, membre fondateur de la Société, reprend, pour son sceau, l’image de l’Africain enchaîné, vêtu d’un pagne, implorant à genoux. Une représentation héritée des œuvres illustrant le baptême de l’eunuque d’Éthiopie par l’apôtre Philippe. Wedgwood ajoute à l’idée de la conversion celle de l’émancipation de l’esclave libéré du paganisme et de la servitude.

Actes des apôtres, VIII, 27-39.

Hugh Honour, L’image du Noir dans l’art occidental – De la Révolution américaine à la Première guerre mondiale – Tome I Les trophées de l’esclavage, Paris, Gallimard, 1989 (pp. 61-64)   

Baptême de l’eunuque d’Éthiopie. Livre d’heures de Charles Quint, Bruxelles/Malines, vers 1519, Parchemin 254 ff., Vienne, Österreichische Nationalbibliothek, Cod. 1859, fol. 82. – https://relrace.hypotheses.org/relrace-a2-1je3-effacer-la-macule

En 1788, Benjamin Franklin écrit à Wedgwood que le médaillon « pourrait avoir un effet équivalent à celui du pamphlet le mieux écrit ». Sa diffusion est massive. Il est repris par la Société des Amis des Noirs, fondée à Paris en février 1788 par Pierre-Jacques Brissot pour œuvrer à l’abolition de la traite et à l’abolition progressive de l’esclavage, qui réduit la devise anglaise à « Ne suis-je pas un frère ? ». En 1789, le comte d’Angiviller, surintendant des bâtiments du roi, fait interdire la production de médaillons par la Manufacture de Sèvres : « Sans doute, le motif est bon, il est dicté par l’humanité, mais de pareilles médailles portées dans les colonies pourraient, vues par des nègres, y exciter du mouvement.

Caitlin Meehye Beach, Sculpture at the Ends of Slavery,  University of California Press, 2022, p.13. « Suis-je un homme et un frère ? » : Art antiesclavagiste dans la collection de la PMA – Histoires de la PMA

Louis-Simon Boizot (1743-1809). Sculpteur du roi et directeur de l’atelier de sculpture à la manufacture de Sèvres, musée Lambinet à Versailles, Somogy, 2001, (p. 233).  NB Passe de note « 5 » à note « 7 »

Cet emblème chargé des meilleures intentions, en faisant appel à l’idée de l’égalité des hommes devant Dieu ou devant le droit naturel, contribue pourtant à la diffusion de la représentation de l’esclave noir soumis et implorant. Accompagnée d’expressions pleines de bons sentiments contenus dans la littérature anti-esclavagiste à propos des « misérables Africains », cette imagerie est longuement et fréquemment reprise.

Pierre Rouvier & Charles Boily, « Soyez Libres et Citoyens », gravure, 14,7 cm x 9,6 cm in Benjamin-Sigismond Froissard, frontispice de La cause des esclaves nègres et des habitans de la Guinée […], Lyon, 1789 – Wikimedia Commons

Parmi d’autres, la gravure allégorique apparaissant dans La cause des esclaves nègres et des habitants de la Guinée portée au tribunal de la justice, de la religion et de la politique, ou Histoire de la traite et de l’esclavage des nègres ; preuves de leur illégitimité, moyens de les abolir sans nuire ni aux colonies ni aux colons, publié en 1789 par le théologien protestant Benjamin Sigismond Frossard, reprend ce motif. Y apparaît l’esclave au torse nu, agenouillé dans une posture de supplication. La France, présentée sous les traits d’une femme couronnée revêtue d’un manteau fleurdelisé, domine un groupe anonyme d’hommes et de femmes dont la semi-nudité et les chaînes indiquent le statut servile. Cette image qui reprend le stéréotype du Noir suppliant donne une vision complaisante de la « France » encore esclavagiste et interroge sur la formule « Soyez libres et citoyens ». Ne s’agit-il que d’un vœu à très long terme ? L’insurrection des esclaves de Saint-Domingue offre, par la suite, une perspective toute autre !

Peggy Davis, « La réification de l’esclave noir dans l’estampe sous l’Ancien Régime et la Révolution », in L’Afrique du siècle des Lumières : savoirs et représentations, Ed. Catherine Gallouët, David Diop, Michèle Bocquillon etGérard Lahouati, Voltaire Foundation,SVEC,2009, pp. 242-243 ; Luce-Marie Albigès, « Le cachet de la Société des Amis des Noirs », Histoire par l’image (site web), [en ligne], Paris, Réunion des musées nationaux – Grand Palais, 2006, en ligne : https://histoire-image.org/etudes/cachet-societe-amis-noirs (dernière consultation le 07/02/2026).

La rencontre du fait révolutionnaire et du fait colonial

Attribué à Nicolas André Monsiau, L’abolition de l’esclavage proclamée à la Convention le 16 pluviôse An II, dessin à la plume rehaussé de gouache, 24cm x 32 cm, 1794, Musée Carnavalet, Paris – Wikimedia Commons

Parue en 1794, la représentation canonique de la première abolition de l’esclavage en France par la Convention met encore à l’honneur la seule participation des hommes blancs. Il s’agit d’un dessin à la plume attribué à Nicolas André Monsiau, résultat de l’interprétation d’un extrait des Archives parlementaires rendant compte de la conclusion du débat sur l’abolition de l’esclavage lors de la séance du 16 Pluviôse An II (4 février 1794) :

« Le Président prononce l’abolition de l’esclavage au milieu des applaudissements et des cris mille fois répétés de vive la république ! vive la Convention ! vive la Montagne ! A peine ce décret est-il prononcé que les trois députés de Saint-Domingue sont étroitement serrés dans les bras de leurs collègues, qui les félicitent de jouir enfin des droits attachés à leur qualité d’hommes. Ceux-ci se précipitent au bureau, et par les plus vifs applaudissements ils témoignent au président, au nom de tous leurs frères des colonies, la vive reconnaissance dont ils sont pénétrés. Cette scène attendrissante est longtemps prolongée au milieu de l’enthousiasme général, et des cris mille fois répétés de Vive la République ! Vive la Convention ! vive la Montagne ! […]Une citoyenne de couleur, qui assiste régulièrement aux séances de la Convention, et qui a partagé tous les mouvements révolutionnaires, vient de ressentir une joie si vive, en voyant la liberté accordée par nous à tous ses frères, qu’elle a entièrement perdu connaissance. Cambon demande que ce fait soit consigné au procès-verbal ; que cette citoyenne, admise à la séance, reçoive au moins cette reconnaissance de ses vertus civiques. Cette proposition est décrétée.On voit sur le premier banc de l’amphithéâtre, à la gauche du président, cette citoyenne qui essuie les larmes que cette scène attendrissante fait couler de ses yeux. (on applaudit).

Archives Parlementaires, Première série, tome LXXXIV, pp. 283-284, Accolades fraternelles et vive émotion lors de la promulgation du décret d’abolition de l’esclavage par le Président, lors de la séance du 16 pluviôse an II (4 février 1794)

Cette abolition votée par les députés de la Convention s’impose après de longs débats à l’Assemblée nationale constituante, portant essentiellement sur la question de la citoyenneté des « libres de couleur » et du statut des personnes dans les colonies. La quasi-totalité des députés, à l’image de leurs mandants, ignore tout du monde colonial et des intérêts en jeu. Face aux « Amis des Noirs » élus à la Constituante (La Fayette, Mirabeau, Sieyès, Grégoire …), des groupes de pression, dont le « club Massiac », se constituent pour empêcher l’application aux colonies des principes énoncés par la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, à commencer par la première phrase de l’article premier : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. »

Le 15 mai 1791, après de houleux débats, les constituants avaient fini par reconnaître les droits politiques à une faible minorité (moins d’un sur dix) de « libres de couleur » nés de père et de mère libres. In extremis, un article avait été ajouté à la Constitution de 1791 selon lequel « les colonies françaises, quoique faisant partie de l’Empire français, ne sont pas comprises dans la présente constitution. » (Titre VII, alinéa 2 de l’article 8). Mais l’écho des principes proclamés en 1789 ne pouvait être étouffé.

Il est difficile de savoir quelle influence ont eu les événements révolutionnaires français sur le comportement des esclaves, mais il est certain que les nouvelles leur parviennent, par l’intermédiaire des domestiques notamment. À Saint-Domingue, la plus grande des colonies françaises, l’insurrection des esclaves éclate dans un contexte de conflit violent entre maîtres blancs et « libres de couleur ». Les esclaves y sont environ 500 000, représentant 85 % de la population totale. Dans la nuit du 22 au 23 août, un millier de colons sont tués, des centaines de caféières et de sucreries sont incendiées, des milliers d’esclaves désertent les plantations.

Cette insurrection de Saint-Domingue, ainsi que l’évolution de la situation politique en France, transforment en quelques mois les enjeux et les rapports de force. L’Assemblée législative vote le 4 avril 1792 un décret accordant l’égalité des droits aux « libres de couleur » dans les colonies. Certains députés espèrent ainsi consolider l’ordre colonial esclavagiste. Trois commissaires civils proches de Brissot (Sonthonax, Polverel et Ailhaud), envoyés avec 14 000 volontaires de la garde nationale pour faire appliquer le décret du 4 avril et rétablir l’ordre, trouvent la colonie dans un état proche du chaos et doivent faire face, compte tenu de l’évolution des relations internationales, à l’invasion de Saint-Domingue par les Espagnols et les Anglais. Sonthonax et Polverel s’efforcent de rallier les chefs militaires noirs et décrètent l’abolition de l’esclavage, respectivement le 29 août 1793 dans la province du Nord et dans les autres provinces de la colonie le 21 septembre.

S’inspirant du Serment du Jeu de Paume (1791-1792) de Jacques-Louis David, ce dessin préparatoire met en scène la liesse et la fraternisation suscitées par la décision de la Convention. Le président ouvre les bras, sans doute à Dufay qui vient de prendre la parole, suivi de Belley et de Mills. Sur l’estrade est assise une vieille femme noire. Devant le bureau, se pressent pour exprimer leur gratitude aux députés, des hommes, des femmes et des enfants libérés de l’esclavage. Parmi eux, une femme porte une haute coiffure qui est celle des signares originaires du Sénégal. Au premier plan, un « nouveau citoyen » est agenouillé, non plus pour implorer mais pour exprimer sa reconnaissance. Au-dessus de lui, l’homme vêtu à l’antique l’invite par le geste de son bras à rendre hommage à la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen placardée au-dessus de la tribune. À sa droite, une femme peu vêtue, malgré les rigueurs d’un mois de février, porte à bout de bras son enfant nu censé ne pas connaître les horreurs de l’esclavage.

Les signares (francisation du portugais senhoras) sont des femmes noires ou métisses des comptoirs du Sénégal (Gorée, Saint-Louis). Elles participent à la traite négrière et ont obtenu leur pouvoir en « se mariant à la mode du pays » avec des Européens influents.

Comme le dessin de Monsiau, le tableau allégorique conservé à Fort-de-France ignore les événements révolutionnaires de Saint-Domingue et attribue à la République française seule l’honneur de l’abolition de l’esclavage dans ses colonies. Comme le souligne l’historienne de l’art Anne Lafont, ces images « emblématiques de l’option paternaliste, charitable, déférente de la lutte abolitionniste, dont le projet était, plus encore que l’égalité (imperceptible dans toute cette imagerie), la compassion pour des populations infantiles et victimes, ne laisse aucune place au déchaînement, au sens propre ». Un schéma qui se retrouve sur le tableau anonyme intitulé Allégorie de l’abolition de l’esclavage de 1794.

Anne Lafont, L’art et la race : L’Africain (tout) contre l’œil des Lumières, Dijon, Les presses du réel, 2019, pp. 286-287.

Anonyme, Allégorie de l’abolition de l’esclavage de 1794, huile sur toile, 95 cm x 66 cm, Musée
régional d’Histoire et d’Ethnographie, Fort-de-France, Martinique – (C) Musée régional d’Histoire et d’Ethnographie, Fort-de-France

Sur ce tableau, les deux hommes noirs sont invités par un soldat derrière lequel flotte un drapeau tricolore à rendre hommage à la République, représentée par une statue. Les deux « nouveaux libres » sont vêtus et armés. L’un d’eux est agenouillé au pied de la statue et du militaire. Au premier plan, les chaînes rappellent l’esclavage que la Convention vient d’abolir. Le drapeau tricolore et la statue de la République ont remplacé la femme couronnée du frontispice du livre de Froissard, mais le « nouveau libre » continue à exprimer humblement sa gratitude.

Toutefois, quelques images rompent avec cette représentation de l’homme noir agenouillé, qu’il fût implorant ou reconnaissant.

Les Noirs, acteurs de leur propre émancipation

Après le décret de la Convention qui interdit « les signes de royauté et de féodalité », les artisans cartiers durent supprimer les figures de l’Ancien Régime. Le « ci-devant » valet de carreau devint le symbole de l’égalité des couleurs. On y voit un « nouveau citoyen » assis sur un sac de « caffé ». Il est armé d’un fusil et, à l’arrière-plan, les tentes surmontées d’un drapeau évoquent l’engagement des « sans-culottes » noirs qui ont brisé leurs chaînes et le joug. Ils combattent dans les colonies dans les armées de la Révolution. Le combat des Noirs contre l’esclavage est assimilé à celui des révolutionnaires parisiens pour l’Égalité.

Luce-Marie Albigès, « L’abolition aux Antilles », Histoire par l’image (site web), Paris, Réunion des musées nationaux – Grand Palais, 2006, en ligne : https://histoire-image.org/etudes/abolition-antilles (dernière consultation le 30/10/2025)

L’estampe gravée par la citoyenne Rollet montre un homme armé d’un fusil qui s’apprête à quitter sa femme et son enfant pour combattre dans une des colonies françaises où l’esclavage a été effectivement aboli comme écrit sur le texte placardé sur le mur.  Le « nouveau citoyen », « Spartacus noir » annoncé par Diderot, est célébré comme un citoyen-soldat, prêt à prendre en charge son destin et à consentir au sacrifice de sa vie de famille pour combattre les ennemis de la liberté.

« Où est-il, ce grand homme que la nature doit peut-être à l’honneur de l’espèce humaine ? Où est-il ce Spartacus nouveau, qui ne trouvera point de Crassus. Où est-il ce grand homme que la nature doit à ses enfants vexés, opprimés, tourmentés ? Où est-il ? Il paraîtra n’en doutons point, il se montrera, il lèvera l’étendard sacré de la liberté (…) » Denis Diderot in édition de 1774 de L’Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes, Livre XI, chap. XXIV.

Outre quelques gravures qui montraient, pour la glorifier ou pour la dénoncer, la place des « nouveaux libres » dans les événements révolutionnaires de la Caraïbe, deux œuvres   présentent des portraits d’hommes ayant joué un rôle majeur dans la première abolition puis dans la naissance de l’État haïtien.

Anne-Louis Girodet de Roussy Trioson, Portrait de Jean-Baptiste Belley, huile sur toile, 159 cm x
111 cm, 1797, musée du château de Versailles – Wikimedia Commons

Les événements révolutionnaires permettent en effet à des « hommes de couleur », comme Toussaint Louverture ou le général Dumas, d’accéder à de hautes fonctions. Toutefois, le Portrait de Jean-Baptiste Belley peint par Anne-Louis Girodet « fait figure d’unicum ». Jean-Baptiste Belley (vers 1747-1805) est né au Sénégal. Il aurait été déporté à Saint-Domingue à l’âge de deux ans. Affranchi, il participe à la guerre d’indépendance américaine. En 1793, capitaine d’infanterie, il combat du côté des commissaires civils contre les colons. Élu député en septembre 1793, il s’embarque avec Dufay et Mills. Les trois hommes rejoignent la Convention le 3 février 1794.

Anne Lafont, L’art et la race … op. cit., pp.163-180.

Ce portrait en pied de style néo-classique place sur un même niveau le buste en marbre de Raynal, l’auteur de l’Histoire philosophique des deux Indes, et l’élu du Conseil des Cinq-Cents avec sa large écharpe tricolore. Jean-Baptiste Belley s’appuie sur le piédestal du buste sculpté par Espercieux. À droite, derrière Belley, s’étend un paysage montagneux qui évoque celui du nord de Saint-Domingue, près du Cap-Français.

Le peintre fait de Belley le vivant symbole de l’émancipation des Noirs annoncée par le philosophe qui vient de mourir. Girodet peint ce portrait alors que le mandat du député s’achève, dans un contexte de réaction dont profitent les colons pour évincer des Assemblées du Directoire les députés « de couleur ». Hostile à la politique de Toussaint Louverture, Belley prend part à l’expédition Leclerc de 1802. Mais, comprenant que l’objectif de Leclerc est de rétablir l’esclavage, il s’y oppose et est arrêté en avril 1802. Déporté et enfermé dans la forteresse de Belle-Île-en-mer, il y meurt en 1805.

Toussaint Louverture a promulgué, en juillet 1801, une constitution qui le désigne « gouverneur à vie ». Jean-Baptiste Belley qui a toujours montré son attachement au pouvoir légal refuse la rupture avec la métropole.

Le Premier Consul envoie en 1802 une expédition à Saint-Domingue sous le commandement de son beau-frère, le général Leclerc pour y restaurer son autorité contre Toussaint Louverture. Leclerc a reçu des consignes secrètes : désarmer les officiers noirs au grade supérieur à celui de capitaine et rétablir l’esclavage. Les troupes françaises sont défaites par l’armée indigène commandée par Jean-Jacques Dessalines à la bataille de Vertières, le 18 novembre 1803.

Jean-Louis Donnadieu,  « Derrière le portrait, l’homme : Jean-Baptiste Belley, dit « Timbaze », dit « Mars » (1746 ?-1805). Bulletin de la Société d’Histoire de la Guadeloupe, n° 175, avril 2015 (pages 29 à 54). https://www.erudit.org/fr/revues/bshg/2015-n170-bshg01792/1029391ar/  (dernière consultation le 20/12/2025) ; Luce-Marie Albigès, « Jean-Baptiste Belley, député de Saint-Domingue à la Convention », Histoire par l’image (site web), Paris, Réunion des Musées nationaux – Grand Palais, 2006, en ligne : https://histoire-image.org/etudes/jean-baptiste-belley-depute-saint-domingue-convention (dernière consultation le 02/11/2025)

Guillaume Guillon-Lethière (1760-1832), Le Serment des Ancêtres, huile sur toile, 300 x 400 cm,
1822, musée du Panthéon national, Port-au-Prince, Haïti. – Wikimedia Commons

Le peintre néo-classique Guillaume Guillon-Lethière (1760-1832) est né en Guadeloupe d’un père blanc martiniquais et d’une esclave affranchie. En 1822, il peint Le Serment des Ancêtres. Son fils embarque l’œuvre clandestinement pour l’offrir à l’État haïtien que la Restauration n’a toujours pas reconnu. Il s’agit de la seule œuvre que Guillon-Lethière signe en renseignant ses origines : « né à la Guadeloupe An 1760 ». Cette œuvre allégorique ne peut se comprendre que dans le contexte des violences accompagnant la guerre qui aboutit, en janvier 1804, à la proclamation de l’indépendance haïtienne. Il s’agit probablement pour le peintre d’en présenter, près de vingt ans après, une vision pacifiée. De part et d’autre de l’autel de la liberté, deux hommes en grand uniforme : Alexandre Pétion à gauche, et Jean-Jacques Dessalines, à droite. La scène peinte est imaginée, mais vraisemblable. Elle célèbre l’alliance contre les troupes françaises du général métis et du chef de l’armée noire.

Pierre Guillon ne reconnut son fils qu’en 1799. Troisième enfant naturel, il se fit appeler Le Tiers ou Lethière. Après avoir été reconnu, il continua sa carrière sous le nom de Guillaume Guillon-Lethière.

Éric Mesnard et Gilles Manceron, « Haïti, 1825 : l’impensable indemnisation des esclavagistes », Histoire coloniale et postcoloniale (site web), Paris, Histoire Coloniale et postcoloniale, en ligne : https://histoirecoloniale.net/haiti-1825-limpensable-indemnisation-des-esclavagistes/ (dernière consultation le 04/11/2025)

Dessalines devint le premier empereur d’Haïti entre 1804 et 1806. Pétion devint après la mort de Dessalines (Jacques Ier), le premier président du sud de l’île, devenue République d’Haïti.

Le premier plan est fait de deux parties. Dans la partie supérieure, Dieu, à la barbe et à la peau blanches, est identifié par le Tétragramme écrit en lettres hébraïques dans un triangle de lumière. Il bénit les deux hommes qui font le serment de chasser les troupes françaises. Dans la partie inférieure, les deux héros foulent les chaînes brisées de l’esclavage. Sur la stèle, sous un bonnet phrygien, sont gravées les devises de la jeune nation : « L’Union fait la force » et « Vivre libre ou mourir ». Quoique partiellement cachée par les mains des protagonistes, l’inscription « Il n’y a de véritable liberté qu’avec la religion, les lois, la constitution » est lisible. La référence au texte biblique où Dieu remet à Moïse les Tables semble évidente. En bas du tableau, au deuxième plan, hommes et femmes, noirs et métis, tendent la main vers Pétion et Dessalines. À l’arrière-plan, une charge de cavaliers et la fumée des canons montrent que la lutte pour la liberté n’est pas encore achevée. En 2010, après le séisme, l’œuvre, retrouvée dans les ruines du palais présidentiel de Port-au-Prince, a pu être restaurée.

Alexis Gérald, « Le serment des ancêtres dans les collections nationales en Haïti », AICA Caraïbe du Sud, janvier 2016.
https://aica-sc.net/2016/01/15/le-serment-des-ancetres-dans-les-collections-nationales-en-haiti/

Les abolitions du XIXe siècle : mises en scène des discours officiels

Au XIXe siècle, au Royaume-Uni, en France ou aux États-Unis, peintres et sculpteurs mettent en scène les abolitions de l’esclavage en illustrant les discours officiels sur la nécessité pour les « nouveaux libres » de reprendre le travail après l’annonce de l’affranchissement collectif. Dans ces œuvres, les artistes continuent à exalter une liberté prétendument octroyée et non une liberté arrachée, comme ce fut le cas à Saint-Domingue. Ces images qui font du représentant de l’État ou de l’abolitionniste blanc l’unique agent de la libération reprennent des stéréotypes paternalistes hérités des images produites par les antiesclavagistes du XVIIIe siècle.

L’Abolition Bill de 1833

Après le vote par le Parlement britannique de l’interdiction de la traite en 1807, les abolitionnistes fondent en 1823 la Société pour l’abolition de l’esclavage, qui multiplie les projets d’émancipation. Il s’agit pour les abolitionnistes et les législateurs de se donner le temps de mettre en place une nouvelle organisation du travail et de « préparer » les esclaves à la liberté, mais surtout de ménager les intérêts des planteurs. Les trois grandes révoltes serviles qui secouèrent les colonies britanniques entre 1816 et 1831 donnent des arguments aux abolitionnistes pour demander une abolition graduelle de l’esclavage sans attendre la coopération volontaire des colons. Cette nouvelle campagne d’opinion débouche sur le vote par le Parlement, le 28 août 1833, d’une loi « pour l’abolition de l’esclavage dans les colonies anglaises ». Ce texte, qui entre en vigueur le 1er août 1834, prévoit que les 666 700 esclaves recensés dans les colonies esclavagistes britanniques deviennent des « apprentis-travailleurs » (article 1er). Bien que libres, ces derniers font l’objet, écrit l’historienne Nelly Schmitt, d’un « contrôle social manifestement destiné à combler les vides laissés par la disparition du régime de l’esclavage ». En limitant les terres que les nouveaux libres sont autorisés à louer ou à acheter, on en fait revenir un grand nombre vers les grandes plantations, freinant le « cheminement des anciens esclaves vers les responsabilités politiques ».

En 1816 à la Barbade, en 1823 à Démérara en Guyane britannique où plus de 10 000 esclaves se soulevèrent, en 1831-1832, à la Jamaïque, où comme à la Barbade, les rebelles accusaient les planteurs de leur cacher un édit d’émancipation qui aurait été voté à Londres.

Nelly Schmidt, L’abolition de l’esclavage Cinq siècles de combats (XVIe-XXe siècle), Fayard, 2005, (pp. 219-220). 

Cassell, Petter et Galpin, “Scene on a West Indian Plantation. Slaves Receiving News of
Emancipation”, gravure in Cassell’s Illustrated History of England, vol. 3, p. 234,1863, Londres. – Wikimedia Commons

La gravure extraite du troisième volume de l’Histoire illustrée de l’Angleterre paru en 1863 représente un passage qui traite de l’abolition de l’esclavage dans les colonies britanniques, trente ans auparavant. Cette mise en scène de la réception par les esclaves dans une plantation caribéenne de l’annonce de leur émancipation est moins solennelle que les tableaux de Biard et de Garreau (voir infra). Toutefois, elle est construite de la même façon : le propriétaire de la plantation accompagné de son épouse lit devant ses esclaves qui expriment leur joie face au texte qui annonce leur émancipation. Mais ceux-ci gardent leur houe et le maître, par le geste de son bras, leur signifie que le moulin continue à tourner.

John Cassell (1817-1865), homme d’affaires et éditeur publia en 9 volumes une histoire illustrée de l’Angleterre « de la plus ancienne époque » jusqu’à la deuxième moitié du XIXe siècle.

La deuxième abolition de l’esclavage dans les colonies françaises (1848)

Rétabli sous Bonaparte par la loi du 30 Floréal An X (20 mai 1802), l’esclavage est définitivement aboli le 27 avril 1848. Le principe de l’abolition de l’esclavage est confirmé par la Constitution de la nouvelle République ainsi que l’application du suffrage universel masculin dans les colonies, qui permet aux « nouveaux citoyens » de participer à l’élection des députés. Mais l’abolition est assortie de l’indemnisation des colons (article 5 du décret du 27 avril 1848). Victor Schœlcher, qui préside la commission d’abolition de l’esclavage du 5 mars au 21 juillet 1848, est mis en minorité lorsqu’il propose d’indemniser les anciens esclaves et de leur permettre d’avoir des terres.

Le décret du 27 avril prévoyait son entrée en application deux mois après sa promulgation dans chacune des colonies. L’éloignement géographique entre la métropole et ses colonies favorise les rumeurs. Dès que la nouvelle de l’adoption par le Gouvernement provisoire du principe de l’abolition arrive, à la fin du mois de mars, les refus de travail et les rébellions contre les châtiments corporels se multiplient.

L’arrestation d’un esclave pour avoir joué du tambour et son emprisonnement à Saint-Pierre, alors capitale de la Martinique, déclenchent une insurrection qui, après des fusillades et des incendies, oblige le gouverneur de la Martinique, le général Rostoland, à décréter l’abolition de l’esclavage le 23 mai. Face aux rassemblements d’esclaves à la Guadeloupe, le gouverneur Layrle fut obligé de proclamer la liberté générale le 27 mai. En Guyane, le décret promulgué le 10 juin entre en application à partir du 10 août 1848. À La Réunion, il faut attendre le 20 décembre, deux mois après sa proclamation par Napoléon Sarda-Garriga, pour qu’il entre légalement en application.

87 000 esclaves sont ainsi libérés en Guadeloupe, 73 500 en Martinique, 12 500 en Guyane, 62 000 à La Réunion, 7 000 au Sénégal, 3 500 à Sainte-Marie et à Nosy Be.

Les commissaires généraux délégués par le Gouvernement provisoire sont chargés de mettre en œuvre une nouvelle politique coloniale fondée sur l’ordre, le travail, l’oubli du passé et la reconnaissance à l’égard d’une République libératrice.

Alphonse Garreau, Abolition de l’esclavage à l’île de la Réunion, le 20 décembre 1848, huile sur toile, 129 x 108 cm, 1849, musée du Quai Branly – Jacques Chirac, Paris – © musée du quai Branly – Jacques Chirac, Dist. RMN-Grand Palais / Claude Germain

Dès 1848, le gouvernement passe des commandes pour la réalisation de tableaux représentant l’abolition de l’esclavage dans les colonies. Le tableau d’Alphonse Garreau (1792-1865), comme celui de François-Auguste Biard, contribue à la construction d’une iconographie républicaine qui érige en symbole non plus seulement des idées, mais aussi des événements qui accompagnent l’avènement de la Deuxième République.

Alphonse Garreau met en scène la proclamation de l’abolition de l’esclavage à La Réunion par le commissaire de la République, Napoléon Sarda-Garriga (1808-1877). Cette toile souligne le caractère pacifique de l’abolition dans cette colonie.

Sarda-Garriga, arrivé dans l’île le 14 octobre, fait une tournée des communes pour rassurer les colons et pour tenir aux esclaves des propos paternalistes qu’il reprend, le 20 décembre 1848, dans sa proclamation « aux travailleurs » dans laquelle il affirme que « la liberté », garantie par la République française à qui il faut exprimer sa reconnaissance, est « inséparable de l’ordre et du travail ». Sarda-Garriga, qui domine la composition, est représenté debout au pied d’un monument où le buste de la République est associé au mot « Liberté », à l’égalité figurée par une balance et à l’unité symbolisée par un faisceau. Il porte l’écharpe tricolore et une cocarde rouge, insignes de la République. Il domine une foule pacifique d’hommes, de femmes et d’enfants noirs. Une femme, en signe de reconnaissance, a posé à ses pieds un nouveau-né censé ne pas connaître la servitude.

Le commissaire de la République tient dans sa main droite une feuille sur laquelle sont écrits les mots « Liberté » et « Travail ». Il montre de sa main gauche les outils qui servent au travail des plantations. Derrière ces instruments sont représentés une ruche et la cheminée d’une usine à sucre. Cette allégorie est à mettre en relation avec le discours tenu aux « nouveaux citoyens » qui associe la liberté à l’ordre et au travail. Les abeilles produisent du miel au service de la collectivité en respectant la hiérarchie sociale.

François Biard, l’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises en 1848, huile sur toile présentée au Salon de 1849, 2,61 m x 3,91m, musée du Château de Versailles – Wikimedia Commons

L’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises en 1848 œuvre monumentale de François-Auguste Biard présentée au Salon de 1849, est rapidement acquise par l’État. Avec cette représentation idéalisée d’une réconciliation entre maîtres et esclaves, Biard s’inscrit comme peintre d’histoire de la nouvelle République et comme abolitionniste. Son tableau illustre le discours officiel sur l’abolition et participe à l’imagerie coloniale d’une société pacifiée où anciens esclaves et anciens maîtres se mêlent sans se confondre sous l’égide bienveillante de la métropole.

Piel Amandine, « Un peintre abolitionniste ? », in François Auguste Biard, Peintre voyageur, Paris Musées, 2020, (pp. 105-114).

Le peintre représente la proclamation de l’abolition dans une colonie indéterminée identifiable par les cocotiers et les montagnes à l’arrière-plan. Il met en scène un moment de liesse auxquels participent les représentants de la métropole (un député ceint de l’écharpe tricolore et des marins), des Noirs au torse nu éperdus de gratitude et des Blancs de la colonie qui reçoivent dignement l’annonce du décret. Au centre, un couple s’embrasse et manifeste sa joie, le regard tourné vers le ciel et les bras levés avec dans une main des chaînes déliées. D’autres, agenouillés, expriment leur reconnaissance envers le représentant de la République qui tient le décret et montre le drapeau tricolore, signifiant aux « nouveaux libres » que c’est lui qui doit être l’objet de leur gratitude. Sur la droite du tableau, deux femmes reçoivent les remerciements d’une ancienne esclave agenouillée. Ombrelle, étoffes blanches et luxueuses, canotier contrastent avec la semi-nudité de la « nouvelle libre ».

La fin de l’« institution particulière » aux États-Unis (1863-1865)

L’expansion du coton accompagne l’avancée du peuplement vers l’ouest et le sud ainsi qu’une augmentation considérable du nombre des esclaves : d’environ 1 200 000 en 1810 à près de 4 000 000 en 1860. Le 1er janvier 1863, après presque deux ans de guerre, le président des États-Unis, Abraham Lincoln (1809-1865), promulgue la « Proclamation d’émancipation » qui déclare libre tout esclave résidant dans les États explicitement désignés de la Confédération sudiste. Le « peuple déclaré libre » doit « s’abstenir de toute violence » et il est recommandé aux anciens esclaves de « travaille[r] fidèlement pour un salaire raisonnable ».

Extrait de la « Proclamation d’émancipation » (Emancipation Proclamation) du 1er janvier 1863. L’original de la Proclamation se trouve aux Archives nationales à Washington, DC. Le document était à l’origine entouré d’étroits rubans rouges et bleus, qui étaient attachés à la page de signature par une empreinte gaufrée du sceau des États-Unis.

La Proclamation autorise le recrutement, dans les armées de l’Union, de Noirs libres et d’esclaves affranchis, transformant le sens de la guerre et renforçant moralement, politiquement et militairement l’Union.

Claude Fohlen, Slavery! Histoire de l’esclavage aux Etats-Unis, Paris, Perrin, 1998.

L’abolition de l’esclavage dans l’ensemble des États-Unis devient effective en décembre 1865 après la ratification par les États du Treizième amendement de la Constitution, voté par le Congrès en janvier de la même année : « Article 1. Ni esclavage ni servitude involontaire, si ce n’est en punition d’un crime dont le coupable aura été dûment condamné, n’existeront aux États-Unis ni dans aucun des lieux soumis à leur juridiction. Article 2. Le Congrès aura le pouvoir de donner effet au présent article par une législation appropriée. »

J. S. Smith & Co., « Proclamation d’émancipation », lithographie, 47 x 63 cm, 1890, Washington, Bibliothèque du Congrès – Wikimedia Commons

Cette lithographie imprimée à Cincinnati en 1890 reproduit l’intégralité de la « Proclamation » décrétant l’émancipation des esclaves dans les « États en rébellion contre les États-Unis ». La « Proclamation » est signée par le président Abraham Lincoln et par William Henry Seward (1801-1872), secrétaire d’État des États-Unis entre 1861 et 1869. Les médaillons avec le portrait des deux signataires sont surmontés par des symboles hérités de la Révolution française qui se réfèrent à l’Antiquité romaine : le faisceau de licteur qui représente l’union et la force des citoyens réunis pour défendre la Liberté et le bonnet phrygien dont la symbolique est héritée du bonnet en feutre qui coiffait les esclaves affranchis et représentait leur libération.

Au premier plan, Lincoln, qui regarde vers le lointain, brandit le texte de la Proclamation. À ses pieds, un jeune esclave vu de dos et vêtu d’un pantalon rayé. Le président lui tend sa main droite pour l’aider à se relever. Au sol, les symboles de l’esclavage : les chaînes et le fouet. À l’arrière-plan, un défilé militaire dans lequel aucun des soldats n’est Africain-Américain, alors qu’environ 200 000 anciens esclaves ont rallié les troupes de l’Union. Cette image s’inscrit dans la continuité des représentions paternalistes des abolitions que l’on retrouve aussi dans la statuaire.

Depuis les années 1970, le militantisme anticolonial et les déceptions suscitées par la mise en œuvre d’une départementalisation qui n’a pas fait reculer les injustices sociales héritées de la période coloniale, entrainent une désacralisation de l’abolitionnisme républicain et l’émergence de la figure du rebelle, le « nègre marron », qui apparaît désormais comme un personnage qui a su fuir sa condition servile. Pour identifier cette figure, il est convenu de l’associer à certains objets qui symbolisent le marronage : les chaînes brisées, les flambeaux pour se déplacer dans la nuit, une conque de lambi et un tambour (ka) pour pouvoir communiquer avec les autres esclaves.

La destruction de deux statues de Victor Schœlcher le 22 mai 2020, jour de la commémoration à la Martinique de l’abolition de l’esclavage, fut perçue par une partie de la population comme un sacrilège. Les militants du Mouvement Rouge-Vert-Noir, à l’initiative de la destruction des statues, revendiquent le droit de se défendre contre un symbole qui perpétue dans l’espace public antillais une représentation héritée de l’idéologie colonialiste pour laquelle l’émancipation revient exclusivement au « grand homme » blanc. Toutefois, des élus et des historiens s’interrogent sur la pertinence de « déboulonner » sans distinction des statues d’esclavagistes – car des sculptures à l’effigie de Joséphine de Beauharnais, propriétaire de nombreux esclaves, et de Pierre Belain d’Esnambuc, marin qui prit possession de la Martinique en 1635, furent également visées – et celles de l’abolitionniste Schœlcher.

Militants nationalistes qui se réfèrent au drapeau « rouge, vert, noir » (couleurs panafricaines) qui, depuis 2023, représente la Martinique lors des manifestations sportives et culturelles.

Bruno Sat, « Statues de Schœlcher brisées en Martinique : réflexion avec deux spécialistes de l’esclavage », France Info, 31/05/2020. Statues de Schœlcher brisées en Martinique : réflexion avec deux spécialistes de l’esclavage ; Elisabeth Landi, An ti pompon à Foyal – La grammaire décoloniale d’Aimé Césaire, Jets d’encre, 2025.

Orientation bibliographique

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ALBIGÈS Luce-Marie, « Le cachet de la Société des Amis des Noirs », Histoire par l’image (site web), [en ligne], Paris, Réunion des musées nationaux – Grand Palais, en ligne : https://histoire-image.org/etudes/cachet-societe-amis-noirs (dernière consultation le 29/10/2025).

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Pour citer cet article

Éric Mesnard, « Images de l’antiesclavagisme et des abolitions (1750-1860) », RevueAlarmer, mis en ligne le 20 février 2026, https://revue.alarmer.org/images-de-lantiesclavagisme-et-des-abolitions-1750-1860/

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