11.03.21 The Good Lord Bird : le mythe du sauveur blanc revisité

Après plusieurs reports, à quelques semaines des élections présidentielles, le 4 octobre 2020, la chaîne états-unienne Showtime diffusa le premier épisode de The Good Lord Bird (L’oiseau du Bon Dieu), une mini-série en sept épisodes. Celle-ci fut proposée aux téléspectateurs français quelques mois plus tard, en janvier 2021, sur Canal plus. Outre-Atlantique, cette production a fait couler beaucoup d’encre en raison de la personnalité de l’abolitionniste John Brown dont les actions tiennent une place importante dans l’imaginaire américain. Il est l’un des personnages principaux de la série, mais c’est Henry (Joshua Caleb Johnson), un adolescent noir libéré par John Brown, qui en est le véritable héros.

John Brown (interprété par Ethan Hawke) et Henry/Henrietta (interprété par Joshua Caleb Johnson) dans The Good Lord Bird

John Brown : l’abolitionniste qui divise l’Amérique

Le New York Times y a consacré six articles, le Time, le New Yorker ainsi que le Washington Post ou même la revue du célèbre musée The Smithsonian, ont longuement analysé la mini-série en sollicitant des universitaires africains-américains, des critiques cinématographiques mais aussi des descendants de John Brown.

The Good Lord Bird (adaptation du roman éponyme de l’écrivain africain-américain James McBride) met en scène John Brown (1800-1859), un abolitionniste violent et passionné qui espérait, en s’emparant de l’arsenal de Harpers Ferry en Virginie en 1859, fournir des fusils à une armée de Noirs qui mènerait une guerre contre l’esclavage.

James McBride, The Good Lord Bird, New York, Riverhead Books, 2013, 432 p. ; James McBride, L’Oiseau du Bon Dieu, traduit de l’américain par François Happe, Paris, Gallmeister, 2015, 480 p.

Aujourd’hui, la ville de Harpers Ferry se situe dans l’actuelle Virginie-Occidentale qui s’est séparée de la Virginie en 1861 (intégrée à l’Union en 1863) puisqu’elle était presque exclusivement habitée de petits fermiers sans esclave.

John Brown nait en 1800 dans un milieu modeste, d’un père très religieux et, déjà à l’époque, abolitionniste convaincu. Il marque durablement John Brown par son éducation. Dès le début des années 1830, vivant alors en Pennsylvanie, John Brown vient en aide aux esclaves fugitifs. Il n’hésite pas à les héberger à travers le célèbre Underground Railroad, ce réseau clandestin qui permet à des esclaves d’atteindre le Nord des Etats-Unis et le Canada. En 1837, après avoir assisté au meurtre de son ami Elijah P. Lovejoy (rédacteur d’un journal abolitionniste), Brown jure de consacrer le reste de sa vie à mettre fin à l’esclavage. Père d’une très grande fratrie (21 enfants) et homme de foi, il s’engage de plus en plus violemment dans l’abolitionnisme, en s’entourant de ses propres fils. Son combat va être stoppé net à Harpers Ferry.

La famille de John Brown avait déjà marqué l’Histoire américaine. Son grand-père était un capitaine ayant combattu aux côtés de George Washington lors de la guerre d’Indépendance et il descendait également de Peter Brown, un des pères pèlerins qui était arrivé en Amérique à bord du Mayflower.

John Brown par Augustus Washington, National Portrait Gallery, Smithsonian Institution

Harpers Ferry est alors le deuxième plus grand arsenal militaire fédéral des Etats-Unis. Le 16 octobre 1859, John Brown et un groupe de vingt-deux hommes (17 Blancs et 5 Noirs) parviennent à prendre possession de l’arsenal afin de voler des fusils « Sharp » (les lieux étaient censés en contenir 100 000). Le plan était clair : Brown devait gagner les montagnes Blue Ridge environnantes (partie orientale des Appalaches) où des milliers d’esclaves les rejoindraient avant de lancer une « révolution » qui abolirait l’esclavage. Le jour de l’attaque, rien ne se passe comme prévu. Brown pense pouvoir s’appuyer sur 500 Noirs qui n’arriveront jamais. Malgré tout, il tient tête et la nuit du 16 octobre ridiculise même la milice locale. L’arrivée des troupes fédérales, les 17 et 18 octobre, sous la conduite du colonel Robert E. Lee (futur général en chef de la Confédération), pousse John Brown à se rendre.


Aujourd’hui, surnommé le John Brown’s Fort, c’est dans ce bâtiment de l’arsenal de Harpers Ferry que John Brown et ses hommes s’étaient retranchés pour mener leur dernière bataille. Le « fort de John Brown » à Harpers ferry est ici photographié en 1885, Library of Congress.

The Good Lord Bird, à travers l’amitié improbable entre Henry et John Brown, montre au téléspectateur ce moment décisif de l’histoire américaine, prémisse à la guerre de Sécession, et surtout une image de l’esclavage qui casse les codes établis. Mettre en scène John Brown, c’est également prendre le risque de réveiller une figure fortement controversée. Encore aujourd’hui, pour le Nord, il est un visionnaire, un libérateur, un héros ; pour le Sud, c’est un fou furieux sanguinaire dont le nom doit être rayé de tous les livres d’histoire. Pour s’en convaincre, il suffit de constater que plusieurs musées (dans le Nord des États-Unis) sont dédiés à sa mémoire et que l’État du Vermont a même décrété le 16 octobre (le jour de l’attaque de Harpers Ferry) le « John Brown Day ». Bien entendu, on ne retrouve rien d’équivalent dans le Sud.

William Nash, “The Good Lord Bird’ Paints a Different Portrait of Abolitionist John Brown”, The Smithsonian Magazine, 5 octobre 2020.

Une série qui joue avec les codes

Le personnage principal de la série n’est pas John Brown, mais Henry ou plutôt Henrietta, un jeune adolescent qui, à la suite d’une grossière confusion, est pris pour une fille par Brown qui l’affuble d’une robe et du sobriquet Onion (échalote, dans la traduction française). Durant les sept épisodes, c’est Henry (donc Henrietta) qu’on ne quitte pas d’une semelle. Et c’est sa voix qui commente en voix-off, quitte à ce que Brown disparaisse longuement de l’écran et de l’intrigue.

La série s’ouvre par l’exécution de John Brown en 1859 et ses derniers mots annoncent le ton tantôt tragique, tantôt comique de la suite : « What a beautiful country ». Puis, un flashback nous ramène en 1858 et Henry raconte en quelques phrases l’aventure qu’il a vécue aux côtés de John Brown :

J’ai rencontré le vieil homme deux ans plus tôt lors du Bleeding Kansas. Cela s’est passé avant que je tombe amoureux d’une prostituée, de chopiner avec Frederick Douglass et avant que nous ayons presque déclenché cette satanée guerre de Sécession. Du moins, c’est la façon dont je m’en souviens.

Le Bleeding Kansas (le Kansas Sanglant) surnom donné par le New York Times pour décrire les violents affrontements (1856-1858) survenus lorsque le futur État du Kansas devait intégrer l’Union en tant qu’État libre ou esclavagiste. Pour la première fois, un vote populaire allait être organisé en contradiction avec le Compromis du Missouri de 1820 qui maintenait un statu quo entre les États libres et les esclavagistes. Ainsi les esclavagistes payaient de nombreux fermiers pour s’y installer et voter en faveur de l’esclavage. Cela a conduit à de multiples affrontements et à une période de terreur. C’est dans ce contexte que John Brown et ses partisans deviennent célèbres après avoir tué des esclavagistes qui avaient brûlé la ville de Lawrence pourtant désignée comme ville libre.

Le téléspectateur est prévenu : le spectacle sera au rendez-vous. Il commence tambour battant ! Dans la séquence suivante, un homme, se faisant polir les chaussures par le jeune Henry et raser par son père, récite des versets de la Bible appelant à la libération des esclaves. Il suscite la joie du père et la colère des hommes blancs dont Dutch Henry (David Morse), le maître du père et du fils. Rapidement, John Brown est démasqué, une courte fusillade éclate qui provoque la mort accidentelle du père d’Henry. Brown « libère » Henry, devenu orphelin, et s’enfuit avec lui tout en se mettant à dos les red shirts de Dutch Henry. Henry se croit kidnappé par un fou et a pour seul désir de rentrer chez son maître dès qu’il en aura l’occasion. C’est dans le campement de Brown qu’Henry se voit offrir une robe qu’il ne quittera plus et croque l’échalote pourrie porte-bonheur de Brown.

Les red shirts « les chemises rouges » étaient le surnom donné aux supporters de l’esclavage lors du Bleeding Kansas.

Pour la première fois, Henry découvre la faim, le froid, la peur, tout à ce quoi il a échappé esclave. Lorsque, parti au Canada, pour une levée de fonds afin de financer son armée, John Brown demande à Henry de raconter les coups de fouet ainsi que toutes les privations que l’enfant a connues, il apprend, à sa grande surprise, que ce dernier n’en a jamais été victime et prend conscience que l’esclavage n’est pas toujours une institution violente.

Après une série de péripéties, Henry se retrouve employé dans un bordel où il prend goût au whisky et tombe amoureux de Pie (Natasha Marc), une prostituée métisse qui joue de son influence sur les notables locaux tout en économisant le moindre sou afin de s’offrir un jour sa liberté. Jouxtant le bordel se trouve un enclos où des esclaves sont détenus avant d’être vendus (une image caractéristique du Sud esclavagiste). Henry y fait la rencontre de Sibonia (Crystal Lee Brown), une esclave noire qui feint la folie afin de fomenter une insurrection. La seule solution pour pouvoir s’échapper et mener à son terme la révolte, réside dans l’obtention de sauf-conduits qu’Henry (qui a appris à lire et écrire) promet de lui fournir.

L’enclos aux esclaves. Capture d’écran.

Sibonia (derrière la clôture) demandant à Henry de lui fournir de faux papiers. Capture d’écran.
 

Amoureux de Pie et du haut de ses douze ans, Henry dévoile innocemment le projet de révolte, sans se douter des répercussions. La conséquence ne se fait pas attendre : Sibonia et huit autres esclaves sont condamnés à mort. Au cours d’un procès expéditif et joué d’avance, le révérend de la ville interroge à son tour Sibonia dans le but d’obtenir les noms des derniers complices supposés. Ne pouvant cacher son malaise, Sibonia en profite pour rappeler au révérend l’injustice de l’esclavage et la terrible contradiction dans laquelle il se trouve. Sibonia évoque leur amitié et rappelle que c’est lui, l’homme de foi, qui lui a appris qu’aux yeux de Dieu, les Noirs avaient la même valeur que les Blancs. Dans ce saloon qui tient lieu de tribunal d’opérette, Sibonia ne craint pas d’affirmer au révérend qu’elle n’aurait pas hésité à le tuer ainsi que sa femme si la révolte n’avait pas été avortée. Cet aveu rappelle que ceux qui ne s’opposent pas à l’esclavage sont coupables, faisant ainsi écho à la révolte menée par l’esclave Nat Turner en 1831 où près de soixante hommes, femmes et enfants ont été massacrés.

Il est nécessaire de rappeler que selon la lecture faite des différents évangiles, les maîtres lisaient à leurs esclaves des versets justifiant l’esclavage ; alors que pour les abolitionnistes, la Bible enseigne que l’asservissement de l’homme noir par l’homme blanc est une abomination.

Sur ce sujet, le lecteur pourra revenir sur le numéro Slavery on Screen / American Women Writers Abroad: 1849-1976 de la revue Transatlantica (n°1, 2018) où la question de la révolte de Nat Turner et ses tentatives d’adaptation ont fait l’objet de nombreux articles.

Face-à-face entre Sibonia et le révérend. Capture d’écran.

Corde au cou encore mal nouée, avant que le bourreau n’ait eu le temps de lui enfiler une cagoule noire, Sibonia préfère se précipiter dans le vide plutôt que d’attendre l’ouverture de la trappe. Jusqu’au dernier moment, affrontant le regard de l’assemblée venue assister à la pendaison, elle montre une dernière fois son courage et réaffirme qu’elle est maître de son existence.

Les personnages de Pie et Sibonia sont très justes : deux femmes esclaves, dont les nuances de couleur de peau dictent des statuts et des horizons différenciés. Face à la trahison de Pie et à l’altruisme inébranlable de Sibonia, Henry reçoit une terrible leçon que Brown ne pouvait lui enseigner : la justice n’existe pas pour les esclaves.

Tout est presque vrai

Placés avant chaque épisode, les deux cartons successifs « All of it is true/most of if happenned » mettent en garde le spectateur. Henry, Pie et Sibonia sont une invention romanesque de James McBride, mais d’autres personnages croisés au fil des épisodes ont réellement existé.

John Brown face à Frederick Douglass

Le spectateur rencontre donc Frederick Douglass (ancien esclave devenu un des plus fervents militants de l’abolition de l’esclavage) ; Harriet Tubman (surnommée « The General » dans la série, elle est considérée comme la cheffe du Underground Railroad), éclairée par un faisceau de lumière, fait une apparition messianique dans une église canadienne où, sans grand succès, Brown tente de convaincre les Noirs libres de rejoindre sa cause. L’aura et les mots de Tubman suffisent à convaincre l’assemblée ; et, enfin, à plusieurs reprises, Jeb Stuart, futur héros des Confédérés et adversaire de Brown à Harpers Ferry apparaît à l’écran.

Harriet Tubman (1820-1913) est une ancienne esclave qui a parvenu à s’échapper et gagner le Nord. Jusqu’à l’abolition de l’esclavage, elle ne cessera d’aider les esclaves à le rejoindre grâce au célèbre Underground Railroad. Le film Harriet, réalisé par Kasi Lemmons, lui a été consacré en 2019.

Frederick Douglass est surnommé « The King of Negroes » par Brown. Sa coiffure afro, son apparence de dandy, la maison bourgeoise qu’il partage avec sa femme noire et sa maîtresse allemande font de Douglass l’incarnation fantasmée d’un chef par un jeune adolescent noir. C’est un leader finalement pas si charismatique puisqu’il déçoit Henry en refusant à la dernière minute de s’engager au côté de Brown.

John Brown, lui, n’est jamais très loin de la folie agissant au gré de ses discussions avec Dieu. Ethan Hawke, qui, rappelons-le, l’incarne dans la série, a respecté la représentation irrévérencieuse de cette figure légendaire.

John Brown, postérité d’un abolitionniste blanc controversé

Lors des sanglantes batailles de la guerre de Sécession (1861-1865), la peur au ventre, mais prêts à en découdre, les Yankees entonnaient en chœur les paroles de John Brown’s Body pour contrer le glaçant Rebel’s Yelldes Confédérés. Il n’en faut pas plus pour saisir l’importance capitale de ce personnage historique controversé peu connu en Europe, mais dont le nom divise encore de l’autre côté de l’Atlantique .

Chant dont il est difficile de retrouver l’origine mais qui connaît rapidement des très nombreuses versions avant que Julia Ward Howe (épouse de Samuel Gridley Howe, un des « Secret Six », ces hommes fortunés du Nord qui ont financé les exactions de John Brown) ne la transforme en The Battle Hymn of the Republic, autre hymne iconique de la guerre de Sécession. John Brown’s Body n’a pas perdu son aura puisqu’il est souvent repris par des chanteurs de folk à l’instar de Peter Seeger, icône d’une Amérique militante et engagée.

Il s’agit de hurlements poussés par les soldats confédérés. Pour plus d’informations, voir ici.

En dehors du cinéma, le nom de John Brown est apparu dans la poésie de Walt Whitman, Louisa May Alcott et de Stephen Vincent Benet. Ce dernier a composé John Brown’s Body, un long poème épique qui a remporté le prix Pulitzer en 1928 et a été lu lors d’une tournée nationale dans 28 Etats en 1953 (l’un des acteurs/lecteurs était Raymond Massey qui avait joué le rôle de Brown dans Santa Fe Trail et Seven Angry Men). L’écrivain américain Russel Banks lui a consacré un roman biographique Pourfendeur des nuages (Actes Sud, 1998) et le réalisateur Orson Welles avait prévu de mettre en scène Marching On (1932), une pièce de théâtre sur John Brown mais le projet n’a jamais abouti. En peinture, la fresque Tragic Prelude (1938) de John Stuart Curry se trouve dans le capitole du Kansas (pour le peintre, John Brown était l’homme le plus important de l’histoire du Kansas) et le peintre africain-américain Jacob Lawrence lui a consacré, en 1941, une série de vingt-deux gouaches dont Frederick Douglass argued against John Brown’s plan to attack the arsenal at Harpers Ferry qui fait écho à la série (conservées au Detroit Institute of Art).

La figure de John Brown hante le cinéma dès ses débuts. Déjà en 1903, en clôture de la première adaptation de La case de l’Oncle Tom de Edwin S. Porter, alors que Tom gît, le corps inanimé, une succession de surimpressions apparaissent dans une lucarne à droite de l’écran : John Brown (reproduction presque fidèle du tableau The Last Moments of John Brown de Thomas Hovenden), puis successivement l’image d’une bataille de la guerre de Sécession, le visage d’Abraham Lincoln et une poignée de main réconciliatrice entre le Nord et le Sud. Ces images étaient absentes du roman de Harriet Beecher Stowe puisque Uncle Tom’s Cabin a été publié en 1852. Probablement, sans en être pleinement conscient, Edwin S. Porter condamne l’esclavage et s’inscrit dans la pensée nordiste de son époque en démontrant par un effet de montage que l’action menée par John Brown a été le prélude de la guerre de Sécession qui a permis l’abolition de l’esclavage et la réconciliation d’un pays divisé depuis son indépendance .

Aujourd’hui, d’un point de vue historique, la guerre de Sécession apparaît comme inévitable et John Brown a certainement accéléré le début du conflit. Toutefois jusque dans les années 1940, l’historiographie sur la guerre de Sécession était dominée par des historiens sudistes (et racistes). Ces derniers voyaient en John Brown le coupable tout désigné qui a déclenché la terrible guerre de Sécession mettant fin au Sud glorieux.

Par la suite, Hollywood, dans la tradition des représentations précédentes, a dépeint John Brown comme un illuminé à la barbe bien fournie, prêt à sacrifier ses fils comme on le voit dans Santa Fe Trail de Michail Curtiz en 1940. En 1955 cependant, Seven Angry Men de Charles Marquis Warren, l’unique biopic consacré à John Brown, le met en scène de manière plus positive.

Michael Curtiz, Santa Fe Trail, Warner Bros. Pictures, 1940, noir et blanc, 110 min. Film prenant de grandes libertés avec l’histoire en faisant cohabiter « Jeb » Stuart et George Custer, deux jeunes officiers, futurs adversaires sur les champs de bataille de la guerre de Sécession. Fraîchement promus de West Point ils doivent mettre un terme à la folie de Brown. Brown apparait furtivement dans The Skin Game de Paul Bogart (Warner Bros., 1971) en personnage biblique semant le trouble dans une ville du Kansas.

Charles Marquis Warren, Seven Angry Men, Allied Artists Pictures, 1955, 90 min.

Portrait de John Brown par Ole Peter Hansen Bailling, 1872, National Portrait Gallery, Washington D.C.)
John Brown dans le film Skin Game de Paul Bogart, 1971.

Cette inscription ancienne de John Brown dans l’imaginaire américain, grâce au cinéma, doit être connue pour comprendre l’impact de la récente série The Good Lord Bird. Sans quoi, cette fiction divertissante à l’allure tarantinesque pourrait être perçue comme une production dépourvue du moindre enjeu historique et politique. Lorsqu’Ethan Hawke, comédien et réalisateur, se lance dans l’adaptation et la production de The Good Lord Bird, tout en s’offrant le rôle de John Brown, il prend un véritable risque, celui de représenter le sujet douloureux de l’esclavage et des luttes pour son abolition.

En 2016, lors du tournage du remake de The Magnificient Seven  (Les Sept Mercenaires) par Antoine Fuqua, un membre de l’équipe technique lui prête le roman The Good Lord Bird de James McBride en affirmant qu’il ferait un excellent John Brown. Par le passé, Ethan Hawke s’est principalement illustré dans le cinéma américain indépendant notamment dans les films de son ami texan Richard Linklater (la trilogie Before Sunrise) sans pour autant oublier les grosses productions hollywoodiennes (Training Day et The Magnificient Seven d’Antoine Fuqua ou encore Valérian et la Cité des mille planètes de Luc Besson).
Impuissant face à la transformation de l’Amérique d’Obama à celle de Donald Trump, Ethan Hawke décide d’adapter le roman. Au fil du tournage, face aux violences policières et au désastre de la politique de Donald Trump, Hawke déclare publiquement son opposition au président allant jusqu’à le qualifier de fasciste. Producteur, scénariste et acteur, il multiplie les casquettes afin de convaincre Showtime de distribuer la série. Véritable aboutissement pour Hawke, la diffusion de The Good Lord Bird permet de ressusciter la figure controversée de John Brown dans sa folle quête pour abolir l’esclavage tout en rappelant en écho que les Etats-Unis n’ont pas encore réussi à résoudre les conflits raciaux.

Avatars du suprémacisme blanc au cinéma

Dans un récent ouvrage The White Savior Film : Content, Critics and Consumption, Matthew Hughey revient sur ce phénomène. Selon lui, le concept du white savior (le sauveur blanc) est intrinsèquement lié à la construction raciale états-unienne et au besoin des Blancs de s’affirmer en détenteurs d’une culture authentique que les autres minorités doivent épouser tout en marginalisant les leurs. Ainsi, comme l’affirme Hughey, le « sauveur blanc » n’est pas qu’un phénomène conservateur, mais une tendance qui ne connaît pas de frontières avec des objectifs qui, à première vue, peuvent sembler contradictoires.

Matthew W. Hughey, The White Savior Film: Content, Critics and Consumption, Philadelphie, Temple University Press, 2014, 219 p.

En réaction à l’élection de Barack Obama différents mouvements ont vu le jour à l’instar de « Take our country back » du Tea Party (fondé au 2009) au « Make America great again » de la présidence Trump (2017-2021). Ces derniers ont favorisé la banalisation de milices armées et la montée en puissance du mouvement de l’ultra-droite alt-right, dont la crainte principale est de devenir une minorité « raciale » (ce qui pourrait être le cas en 2042). Les actions violentes contre la communauté africaine-américaine se sont multipliées : la tuerie de l’église de Charleston en 2015, Charlottesville en 2017 et d’innombrables violences policières. A leur manière, ces crimes affirment une volonté suprémaciste blanche. Ces groupes se sont constitués en gardiens d’une tradition américaine issue de la Destinée Manifeste, moment fondateur des États-Unis, qui soutient implicitement les vertus exceptionnelles voire divines de l’Amérique blanche .

 Hughey, op. cit., p. 9

Projection par le Ku Klux Klan d’une scène de The Birth of a Nation dans BlaKkKlansman. Capture d’écran.

Au cinéma, dans un premier temps, le sauveur blanc s’incarne tragiquement dans The Birth of a Nation (1915, D.W. Griffith) à travers les cavaliers du Ku Klux Klan qui, en reprenant le contrôle du Sud alors aux mains des Noirs et des Nordistes, réaffirment la pureté de la culture blanche. Notons que, récemment, dans BlaKkKlansman, Spike Lee rappelle aux yeux de tous, comment The Birth of a Nation, a longtemps été projeté par le KKK dans le but de recruter de nouveaux membres. Dans l’ouvrage From Sambo to Superspade paru en 1975, Daniel J. Leab rappelle que l’historien africain-américain Lawrence Reddick, alors conservateur de la Schomburg Collection de la New York Library, avait estimé que sur une centaine de films, entre la période du muet et le début des années 1940, près des trois quarts d’entre eux étaient antinoirs . Représentés de manière péjorative, les Noirs y incarnent toujours le même type de rôles que Donald Bogle, un historien africain-américain du cinéma, a répertoriés en cinq catégories : le fidèle serviteur (le Tom), le comique de service (le Coon), la nourrice noire (la Mamma dont l’exemple le plus célèbre est Hattie McDaniel dans Gone with The Wind) et le Noir rebelle et violent (le Buck). Quant aux Blancs, lorsqu’il est question de l’esclavage, en dignes représentants de l’imaginaire du Vieux-Sud, ils apparaissent toujours sous les traits de bons maîtres qui prennent soin de leurs esclaves sans être pour autant des sauveurs blancs.

Daniel J. Leab From Sambo to Superspade: The Black Experience in Motion Pictures, Boston, Houghton Mifflin, 1975, p. 3.

Donald Bogle, Toms, Coons, Mulattoes, Mammies and Bucks: An Interpretive History of Blacks in American Films, Londres/New York, Bloomsbury, 2016 [1ère éd. 1973], 509 p.

L’imaginaire du Vieux-Sud a été construit à travers le mouvement littéraire de la Cause Perdue (The Lost Cause) de la fin du XIXe siècle au début du XXe siècle. Thomas Nelson Page, Thomas Dixon ou encore Margaret Mitchell en sont les représentants principaux. Leurs ouvrages mettaient en avant l’imaginaire d’un Sud mythique où les esclaves étaient heureux de travailler pour leurs maîtres. La Cause Perdue symbolise également la guerre de Sécession et la défaite inéluctable des chevaliers blancs face à un Nord industrialisé et puissamment armé. Peu à peu, cette vision du Sud et de la guerre de Sécession s’est imposée dans l’imaginaire collectif américain.

Dès 1942, la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP), par l’intermédiaire de son secrétaire général Walter White, avait déjà obtenu des producteurs des grands studios, des rôles plus positifs. Quelques années plus tard, avec la montée en puissance du Civil Rights Movement, Hollywood n’a plus le choix et doit suivre les changements importants que la société américaine traverse. C’est à ce moment-là que le sauveur blanc devient un trope du cinéma hollywoodien présenté comme une âme vertueuse qui vient en aide aux plus démunis en leur offrant la possibilité de se réhabiliter, d’atteindre un objectif qu’une minorité n’aurait pu obtenir par elle-même voire d’être jugé équitablement face à un système raciste. De How to Kill a Mockingbird (Robert Mulligan, 1962) à Amistad (Steven Spielberg, 1997) en passant par In the Heat of the Night (Norman Jewison, 1967) ou encore Mississippi Burning (Alan Parker, 1988) de façon plus ou moins consciente, il s’agit de mettre en avant la prédominance des Blancs au détriment des autres minorités. Ainsi, il serait insensé et faux d’affirmer que les motivations conscientes ou inconscientes des producteurs hollywoodiens sont identiques à celles des milices trumpiennes, mais le résultat en n’est pas moins tragiquement le même : mettre en avant la culture blanche au détriment des autres.

Ancêtre du Niagara Movement (1905) de W. E. B. Du Bois, fondée à New York en 1909, la National Association for the Advancement of Colored People (en français, l’Association pour la promotion des gens de couleur) a pour mission d’assurer l’égalité parfaite entre les Blancs et les Noirs et d’empêcher toute forme de discrimination raciale. Dès 1915, afin de lutter contre The Birth of a Nation de D. W. Griffith, l’association a vu grossir ses rangs de dizaines de milliers de membres. Par la suite, elle a joué un rôle essentiel dans la politique de déségrégation.

Chaque décennie regorge donc de films oscarisés qui répètent le trope du sauveur blanc. Les années 2010 n’en sont pas exemptes : Green Book, The Help, Gran Torino, The Blind Side, Django Unchained, 12 Years a Slave.
L’exemple de 12 Years a Slave est éloquent. Alors que la littérature abolitionniste abonde de récits d’anciens esclaves qui racontent l’histoire de leur fuite afin de gagner la liberté, le choix s’est arrêté sur celui de Solomon Northup, un Noir libre injustement et illégalement capturé pour être vendu dans le Sud Profond. Sa liberté, il la doit à Samuel Bass (Brad Pitt), un menuisier canadien qui accepte de transmettre des lettres permettant sa libération. Brad Pitt, également producteur du film, incarne le sauveur blanc et les spectateurs s’identifient d’autant plus facilement à son personnage (ou à la star) qu’il est le seul « bon blanc ». Peu de films sur l’esclavage échappent au mythe du sauveur blanc ; les quelques courageux qui s’y sont risqués ont connu des échecs critiques et commerciaux.

Par exemple, on peut citer : Herbert J. Bierman, Slaves, Slaves Company, Theatre Guid, 1969, 110 min. Gualtiero Jacopetti et Franco Prosperi, Goodbye Uncle Tom, Euro International Film (EIA), 1971, 136 min ;
Richard Fleischer, Mandingo, Dino De Laurentiis Company, Paramount Pictures, 1975, 127 min ;
Nate Parker, Birth of a Nation, Argent Pictures/Bron Studios, 2016, 120 min.

Le sauveur blanc à la télévision, mêmes enjeux ?

À la télévision, le personnage du sauveur blanc se fait plus discret. Fin janvier 1977, l’Amérique toute entière se passionne pour la série Roots (adaptation télévisuelle du roman historique d’Alex Haley) qui raconte l’histoire de Kunta Kinte et de sa descendance : d’un adolescent arraché de ses terres africaines à l’abolition de l’esclavage.

Lors du dernier épisode, la série a réuni près de 130 millions d’Américains soit 85% des foyers américains.

Comme le rappelle l’historien du cinéma William L. Van Deburg, malgré la volonté affirmée de panser la blessure profonde de l’esclavage en célébrant la culture noire, il devient évident, avec le recul, que la série propose une relecture de l’histoire américaine qui ne serait pas si éloignée du rêve américain et du pursuit of happiness jeffersonien. Aussi, Donald Bogle a montré, dans son encyclopédie consacrée aux Noirs dans le cinéma et la télévision, qu’il est évident que de nombreux personnages blancs positifs ont été ajoutés par le producteurs David L. Wolper dans le seul but de séduire plus facilement les spectateurs blancs. Depuis la fin des années 2000, en raison de l’effet Obama, et grâce à la multiplication des networks, il est devenu moins risqué, pour un producteur, de financer une série encore plus engagée dans sa représentation de l’esclavage que les films hollywoodiens quitte à séduire un public moins important . En conséquence de quoi, le whitewashing a disparu des séries plus récentes à l’instar du remake de Roots (History Channel, 2016), The Book of Negroes (CBC, 2015) ou encore Underground (WGN America, 2016-2017), produite par John Legend, champion de la Soul. La télévision s’affirme comme le médium idéal pour dépeindre une grande diversité de personnages noirs tout en réaffirmant leur culture et leur désir de liberté sans se mettre à dos les spectateurs. Il suffit de changer de chaîne. Ces séries ont très certainement déblayé le terrain pour Ethan Hawke qui s’attaque, grâce à cette adaptation – qui va très certainement marquer la représentation de l’esclavage – au mythe du sauveur blanc en le déconstruisant à travers la figure de John Brown.

Expression utilisée pour désigner l’engouement de productions artistiques valorisant les Africains-Américains.

William L. Van Deburg, Slavery & Race in American Popular Culture, Madison, The University of Wisconsin Press, 1984, 263 pp. 154-156 ; Donald Bogle, Blacks in American Films and Television, New York, Fireside, 1989, pp. 337-342.

Ces séries télévisées nécessitent un audimat moins élevé pour être rentable et visent souvent un public de niche. De la même façon, avant de produire l’intégralité d’une première saison, un pilote (le premier épisode) permet de sonder les téléspectateurs et de décider l’avenir de la série. De cette façon, le risque économique est moindre qu’une production hollywoodienne qui doit, à l’inverse, viser un public très large.

Le whitewashing est le fait de faire incarner par des acteurs blancs des rôles de personnages qui ne le sont pas ou d’avoir une surreprésentation de personnages blancs dans un film sur l’esclavage, par exemple. Selon les producteurs, c’est un procédé qui permettrait d’attirer plus largement le public blanc. 

John Brown : sauveur blanc ?

John Brown aurait-il pu être le parangon du sauveur blanc ? L’étude de ses positions montre qu’il en est son absolu opposé. Pour lui, les esclavagistes ou les Blancs du Nord qui ne s’engageaient pas à ses côtés, étaient tous aussi coupables. Brown n’était pas un homme ayant perdu la raison – contrairement à ce que la série semble montrer –, il s’inscrit même dans la philosophie d’Emerson et d’Henry D. Thoreau qu’il a rencontrés. La désobéissance civile de Thoreau publiée en 1849, nous aide à comprendre l’action de Brown :

Je ne puis un seul instant reconnaître cette organisation politique pour mon gouvernement puisqu’elle est aussi le gouvernement de l’esclavage […] Des milliers de gens sont opposés en opinion à l’esclavage et à la guerre, mais ils ne font rien pour y mettre un terme ; ils s’estiment enfants de Washington et de Franklin, et s’asseyent les mains dans les poches en déclarant qu’ils ignorent quoi faire et ne font rien […] La seule voix qui puisse hâter l’abolition de l’esclavage est celle de l’homme qui engage par là sa propre liberté .

Henry D. Thoreau, La désobéissance civile, Paris, Editions Mille et une nuits, 2000, pp. 15-19.

Par la suite, en apprenant l’échec de Harpers Ferry et la condamnation à mort de Brown, Thoreau a rédigé Plaidoyer en faveur du capitaine John Brown [1859] qui défend ardemment Brown :

La condamnation de Brown a entraîné une vague de contestation atteignant même la France. Victor Hugo s’est ému du sort de John Brown, ce qui le poussera à rédiger depuis son lieu d’exil, le 2 décembre 1859 (le jour de l’exécution de John Brown), une lettre adressée aux Etats-Unis d’Amérique.

« Fou, lui ? Un père de famille, ses six fils, son beau-fils et plusieurs hommes à ses côtés […] Tandis que le tyran sain d’esprit tient d’une poigne encore plus ferme ses quatre millions d’esclaves.

Henry D. Thoreau, Plaidoyer en faveur du Capitaine John Brown, Marseille, Le mot et le reste, 2019, pp. 36-37.

[le tyran est ici le gouvernement fédéral, NDRL]

Voir également de Thoreau, L’esclavage au Massachusetts, Marseille, Le Mot et le reste, 2018, 93 p. 
D’abord prononcé comme discours le 4 juillet 1854 puis publié dans le journal abolitionniste The Liberator de William Garrison, L’esclavage au Massachusetts marque la réaction de Thoreau face à la loi sur le Kansas et le Nebraska et à l’obligation de l’Etat du Massachusetts, selon la loi sur les esclaves fugitifs de 1850, de « restituer » Anthony Burns qui avait fui sa condition en Virginie.


En souhaitant offrir aux esclaves la possibilité de se libérer à travers une guerre contre leurs bourreaux et soutiens, l’objectif de Brown n’est pas d’en sortir plus vertueux ou d’apporter aux esclaves une culture essentielle, mais bel et bien de se débarrasser d’une terrible institution qui corrompait les Etats-Unis depuis son Indépendance. Rappelons au lecteur que la Déclaration d’Indépendance (1776) débute par ces mots :

Nous tenons pour évidentes par elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont dotés par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur.

Ainsi, maintenus dans l’esclavage, les Noirs, dès la fondation de leur pays, sont placés à la marge. Dans le but de préserver l’équilibre précaire entre les États abolitionnistes et esclavagistes, aucun président, jusqu’à Abraham Lincoln, n’a osé s’attaquer à la question de l’abolition de l’esclavage. La colère de Brown partagée par Thoreau s’explique par la lâcheté de l’État fédéral qui agit contre ses principes fondateurs et les enseignements de la Bible car il est pris au piège de ses propres contradictions. Face à l’esclavage, Brown savait qu’une action individuelle directe, aussi violente soit-elle, aurait plus de poids que la presque indifférence de ses concitoyens – qui se réclamaient volontiers abolitionnistes. Malgré le déséquilibre des forces en présence, le raid sur Harpers Ferry devait être tenté. C’était, à ses yeux, le seul choix rationnel qu’il a payé au prix de sa vie, ainsi que de celles de deux de ses enfants et compagnons noirs et blancs.

The Good Lord Bird résonne fortement dans une Amérique en proie à des divisions raciales de plus en plus profondes. À partir des années 1980-1990, dans certains anciens États esclavagistes, des lois visant spécifiquement les Africains-Américains ont été votées qui ont conduit à une surincarcération des Noirs par rapport aux Blancs. À cause de ces mêmes lois, à leur sortie de prison, comme le rappelle l’avocate des droits civiques Michelle Alexander dans The New Jim Crow: Mass Incarceration in the Age of Colorblindness, les anciens prisonniers perdent leurs droits civiques et rencontrent de grandes difficultés à trouver un nouvel emploi, faisant des Africains-Américains des citoyens de seconde zone. Encore plus récemment, dans l’Amérique de Barack Obama, ces mêmes États ont mis en place des mesures électorales très restrictives, rappelant celles de la ségrégation, qui empêchaient le vote des Noirs. Ces quatre dernières années, cette fracture entre deux Amériques est de plus en plus visible et les tensions ne cessent de s’accroître.

Pour toutes ces raisons, The Good Lord Bird, à l’instar d’autres productions actuelles, doit se lire aussi bien au passé qu’au présent. Il devient alors plus évident que l’objectif d’Ethan Hawke n’est pas tant de réunifier une Amérique en proie à une véritable crise politique et raciale, mais de rappeler qu’un homme blanc comme John Brown a su agir au bon moment et que son action n’est pas restée vaine. Il est question d’engagement pour une cause juste et de la violence qu’elle peut entraîner. The Good Lord Bird doit être comprise comme une leçon au citoyen américain : il n’est jamais trop tard pour se réveiller, pour épouser la bonne cause et agir. Cet appel du pied d’Ethan Hawke a autant de résonance de nos jours que les sermons endiablés de John Brown.

En 1896, suite à la décision Plessy v. Fergusson, la Cour suprême des Etats-Unis autorise des lois ségrégationnistes tant que l’égalité est préservée, la triste doctrine du separate but equal (séparés mais égaux). Par la suite, ces lois ségrégationnistes et racistes seront baptisées les Jim Crow Laws.

Michelle Alexandre, The New Jim Crow: Mass Incarceration in the Age of Colorblindness, New York, The New Press, 2010, 312 p.

Concernant la restriction du droit de vote des Noirs aux États-Unis, lire la tribune d’Hélène Quanquin.

Une interrogation subsiste : pourquoi Henry-Henrietta n’est-il jamais démasqué en dépit de son grossier travestissement ? Les Blancs voient une fille, alors que pour les Noirs, sa robe ne fait pas illusion – ils voient en lui le garçon et l’ancien esclave. Faudrait-il y voir, malgré des siècles de cohabitation que les Noirs et les Blancs ne se regardent pas et donc ne (re)connaissent pas. Ce qui était valable au temps de Brown, demeure encore-t-il vrai aujourd’hui ?

Bibliographie

  • BERLIN Ira, FAVREAU Marc et MILLER Steven F., Remembering Slavery: African Americans Talk About Their Personal Experience of Slavery and Emancipation, New York, The New Press, 1998, 355 p.
  • BOGLE Donald, Blacks in American Films and Television: An Illustrated Encyclopedia, New York, Fireside Books, 1989, 512 p.
  • BOGLE Donald, Toms, Coons, Mulattoes, Mammies and Bucks: An Interpretive History of Blacks in American Films, Londres/New York, Bloomsbury, 2016 [1ère édi. 1973], 509 p. 
  • HUGHEY Matthew W., The White Savior Film: Content, Critics and Consumption, Philadelphie, Temple University Press, 2014, 219 p.
  • KOLCHIN, Peter, Une institution très particulière : l’esclavage aux États-Unis 1619-1877, Paris, Belin, 1998 (pour la traduction française), 299 p.
  • LEAB Daniel J., From Sambo to Superspade:The Black Experience in Motion Pictures, Boston, Houghton Mifflin, 1975, 301p. 
  • McBRIDE James, L’Oiseau du Bon Dieu, Paris, Gallmeister, 2017 [1ere trad. 2015], 475 p.
  • THOREAU Henry D., La désobéissance civile, Paris, Editions Mille et une nuits, 2000, 63 p.
  • THOREAU Henry D., L’esclavage au Massachusetts, Marseille, Le mot et le reste, 2018, 93 p.
  • THOREAU Henry D., Plaidoyer en faveur du Capitaine John Brown, Marseille, Le mot et le reste, 2019, 109 p.
  • VAN DEBURG William L., Slavery & Race in American Popular Culture, Madison, The University of Wisconsin Press, 1984, 263 p.
  • WALLACE Carvell, “The Good Lord Bird’ Is Good TV. But Mix Art and Slavery at Your Peril”, New York Times Magazine, 6 octobre 2020. https://www.nytimes.com/2020/10/06/magazine/good-lord-bird-tv-slavery.html
  • ZOLLER SEITZ Matt,”The Good Lord Bird Is a Historical Epic That Speaks of and for the Present”, Volture, 8 août 2020.

Filmographie

Films

  • BOGART Paul, The Skin Game, Cherokee Productions, 1971, 102 min.
  • CURTIZ Michael, Santa Fe Trail, Warner Bros. Pictures, 1940, 110 min.
  • FLEISCHER Richard, Mandingo, Dino De Laurentiis Company, 1975, 127 min.
  • MCQUEEN Steve, 12 Years a Slave, New Regency Productions, Plan B Entertainment, River Road Entertainment, 2013.
  • PARKER Nate, The Birth of a Nation, Argent Pictures/Bron Studios, 2016, 120 min.
  • WARREN Charles Marquis, Seven Angry Men, Allied Artists Pictures, 1955, 90 min.


Séries

  • Roots, ABC, 1977, 600 min.
  • Roots, History Channel, 2016, 383 min.
  • Underground, WGA America, 2016-2017, 860 min.
  • The Book of Negroes, Conquering Lion Picture, 2015, 265 min.

Pour citer cet article

Antoine Guégan, « The Good Lord Bird : le mythe du sauveur blanc revisité », RevueAlarmer, mis en ligne le 11 mars 2021, https://revue.alarmer.org/the-good-lord-bird–le-mythe-du-sauveur-blanc-revisite/

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