07.02.20 La première couverture de la revue fasciste La Difesa della Razza, 5 août 1938

Couverture de la revue fasciste La Difesa della Razza, 5 août 1938.

Installer le racisme et l’antisémitisme dans la vie intellectuelle et le paysage visuel des Italiens : telle fut la mission confiée à La Difesa della Razza (La Défense de la Race), principale revue de propagande raciste créée par le régime fasciste, en Italie, le 5 août 1938. Le photomontage des trois premières couvertures, dont la version inaugurale est présentée ici, résumait efficacement la nouvelle doctrine du régime en matière de racisme.

La source

Lancée peu avant l’adoption des premières lois antijuives, La Difesa della Razza, fut conçue comme la vitrine du racisme à l’italienne. Les journalistes devaient y puiser matériaux et argumentaires pour défendre le tournant idéologique du fascisme, converti à l’antisémitisme à l’été 1938 – après plus de quinze années d’exercice du pouvoir. La nouvelle revue se présentait pompeusement comme un bimensuel de « science, documentation et polémique ». Son directeur, Telesio Interlandi, avait été remarqué par Mussolini dès le début des années 1920 pour ses talents de polémiste et son expérience en matière de propagande.

Le contexte

La campagne raciste du régime avait démarré en juillet 1938, par un texte publié sur Il giornale d’Italia dont Mussolini avait suivi l’élaboration pas à pas. Sous forme d’un manifeste en dix points, des scientifiques y énonçaient le nouveau credo du régime : l’existence de « races » humaines, fondées sur des critères « purement » biologiques, l’appartenance des Italiens à une « pure race aryenne » dont les juifs, comme les Noirs et les Arabes se trouvaient exclus. Le point 7 déclarait :  » il est temps que les Italiens se proclament franchement « racistes » ». Au mois d’août, au moment même où la revue était lancée, un recensement des juifs fut organisé à la hâte tandis qu’une propagande ignominieuse envahissait la presse.

Jusque-là, le racisme n’avait concerné que le monde colonial italien à travers un traitement différencié des « indigènes » et des colons. En Libye et lors de la conquête de l’Éthiopie, à partir d’octobre 1935, les généraux fascistes menèrent des opérations militaires particulièrement meurtrières, se rendant coupables de crimes contre l’humanité. En Éthiopie, le régime tenta de mettre en place une véritable politique de « séparation » entre les colons et les « indigènes » adoptant, en avril 1937, des lois contre le métissage et, dans les villes, des mesures de ségrégation.

En métropole, avant 1938, les quelque 50 000 juifs présents n’avaient subi aucune discrimination . Il existait bien quelques fascistes farouchement antisémites comme Telesio Interlandi ou encore Giovanni Preziosi, mais leur influence restait très limitée. Les textes canoniques du fascisme ne comportaient pas trace d’antisémitisme ni de conception raciste de la nation. L’Italie avait été une terre de refuge pour les juifs – notamment allemands – fuyant les persécutions. Les juifs étaient admis au sein du Parti National fasciste, certains d’entre-eux y occupant des postes de responsabilité. L’adoption des lois raciales fut une décision souveraine du régime fasciste survenue sans pression directe de l’Allemagne mais dans un climat de fascination pour le Reich. Elle répondit à des fins politiques et idéologiques. Elle fut pensée par Mussolini et un entourage restreint comme le moyen de relancer la machine totalitaire fasciste et de forger un « homme nouveau ».

En amont du tournant de 1938, l’Italie n’avait guère connu d’antisémitisme social et politique. Aucun parti ou ligues antijuive ou journaux de propagande antisémite n’y avait vu le jour, comme en France ou dans le monde germanique. Tout était donc à inventer en matière de propagande, d’où l’importance de la revue.

Le photomontage

Le photomontage inaugural de La Difesa della Razza nécessitait une certaine culture historique pour pouvoir être décrypté. Trois figures étaient mises en perspective sur une ligne diagonale : le Doryphore de Polyclète, une statue antique de « Sémite » et une photographie d’Africain.  

Le Doryphore, statue du sculpteur grec Polyclète (440 av JC) fut choisi pour incarner l’idéal racial des Italiens, rebaptisés désormais Aryens. Ce choix pouvait surprendre dans un contexte où la romanité était au cœur de la propagande du régime : dicté sans doute par l’urgence, il faisait écho, également, à la centralité du modèle grec classique dans l’idéologie et l’esthétique nazies. Quand bien même le fascisme se défendait alors de toute influence de l’Allemagne, la doctrine de la race nazie était bien une source d’inspiration. Quelques temps auparavant, le périodique nazi antisémite Der Stürmer avait proposé une caricature intitulée « La défense de la race » dont la conception était assez semblable. La pureté des traits et la blancheur marmoréenne du Doryphore contrastaient avec le profil accidenté du juif et la noirceur africaine. Pour figurer le juif, une statue en terre cuite d’un Musée de Trêves, datant du IIIe siècle après Jésus-Christ avait été choisie. La tête de femme africaine provenait du fonds photographique de l’anthropologue Lidio Cipriani, signataire du manifeste et membre du Comité de rédaction de la revue. L’aryen était représenté à la fois par la statue grecque et par le bras armé d’un glaive, lequel, en écartant et protégeant le Doryphore des autres personnages accomplissait la « séparation » que le régime prétendait réaliser. L’homme nouveau fasciste, figuré de manière elliptique par le bras tenant l’épée, était appelé à mettre en œuvre les « Mesures pour la défense de la race italienne », soit l’ensemble des interdictions visant les juifs qui allaient être adoptées à partir de septembre 1938.

Bibliographie

  • MATARD-BONUCCI Marie-Anne, L’Italie fasciste et la persécution des juifs, (Première éd 2007) Réed. Paris, Puf, 2012.
  • CASSATA Francesco, « La Difesa della razza ». Politica, ideologie e immagine del razzismo fascista, Turin, Einaudi, 2008.
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