Le Mémorial de la Shoah consacre un volet de son exposition de plein air sur les génocides du XXe siècle au premier d’entre eux, perpétré entre 1904 et 1908 par les troupes du Deuxième Reich contre les Herero et les Nama du Sud-Ouest africain allemand, l’actuelle Namibie. Installés dans l’allée des Justes, la voie piétonne qui longe le bâtiment et le Mur des Justes, les panneaux restent accessibles au-delà des horaires du musée.
Mis en place en 1871 à Versailles à la suite de la guerre franco-prussienne, le Deuxième Reich (ou Kaiserreich) est le premier régime politique de l’Allemagne unifiée. Il est remplacé par la République de Weimar, au territoire largement réduit, en 1918.
Environ 80 % du peuple herero et la moitié du peuple nama, soit respectivement quelque 65 000 et 10 000 personnes, périrent sous les balles, dans le désert de l’Omaheke ou dans les camps de concentration, certaines estimations portant le bilan total à 100 000 victimes. Conçue sous le commissariat scientifique de Leonor Faber-Jonker, auteure de travaux de référence sur les restes humains de Shark Island, l’exposition retrace, à partir de photographies, cartes postales, documents administratifs et témoignages, l’histoire d’une extermination longtemps enfouie, dont l’Allemagne n’a reconnu le caractère génocidaire qu’en mai 2021.
Sur ces estimations, voir Jean-Louis Georget, « Le génocide des Herero et Nama, une redécouverte du passé colonial enfoui de l’Allemagne », Allemagne d’aujourd’hui, n° 248, 2024, pp. 14-26.
C’est le 28 mai 2021 que fut publiée la déclaration conjointe germano-namibienne reconnaissant le génocide ; de premières reconnaissances officielles étaient toutefois intervenues dès juillet 2015, de la part du ministère allemand des Affaires étrangères, par la voix du ministre Frank-Walter Steinmeier. Voir Henning Melber, « The History and Current Status of German Reparations to Namibia », in Lorena De Vita et Constantin Goschler (dir.), Redefining Reparations. Wassenaar 1952 and the Global Politics of Repair, Londres, Routledge, 2025, pp. 301-330.
Le choix du lieu n’est pas anodin. Qu’un mémorial dédié à la destruction des Juifs d’Europe accueille l’histoire d’un crime colonial allemand antérieur de quatre décennies à la Shoah engage l’une des controverses historiographiques les plus vives de l’Allemagne contemporaine. Mais avant d’être un objet de débat, ce génocide est une histoire, et le premier mérite de l’exposition est de la raconter dans toute son épaisseur, en refusant de réduire les peuples concernés au seul statut de victimes.
Une histoire millénaire réduite à un événement
On n’évoque plus guère les Herero et les Nama que dans le cadre du génocide, alors que leur histoire millénaire éclaire en partie les événements. L’exposition prend ce constat au sérieux et ouvre son parcours sur l’histoire précoloniale de la région. Les Herero, éleveurs de bovins de langue bantoue arrivés d’Afrique centrale à partir du XVIe siècle, y côtoient les Nama, bergers de langue khoïsan installés plus au sud depuis le XVIIIe siècle, ainsi que Damara, Basters, Khoisan et Ovambo. Au XIXe siècle, l’arrivée par le sud des Orlam, groupe métis venu de la colonie du Cap armé de fusils modernes, bouleverse les équilibres régionaux : une longue guerre oppose Nama et Herero pour le contrôle des pâturages.
Ce monde n’est nullement figé lorsque les Européens y prennent pied. Missionnaires britanniques, présents dès 1805, puis pasteurs allemands de la Rheinische Missionsgesellschaft, installés à partir des années 1830, s’insèrent dans ces rivalités, leurs missions devenant des centres d’échanges commerciaux et diplomatiques. Dans les années 1880, les conflits autour des pâturages dégénèrent en une guerre prolongée entre Kamaharero, principal chef herero indépendant, et Hendrik Witbooi, leader instruit et charismatique qui a fédéré les clans nama et orlam du Sud. Les photographies présentées, issues pour beaucoup de la collection Jan-Bart Gewald, restituent ces figures dans leur dignité politique : Witbooi n’y est pas un « rebelle » mais un chef d’État en guerre.
Une colonisation tardive, frauduleuse et brutale
La colonisation allemande relève au départ d’une opportunité privée. Le 1er mai 1883, sur ordre du marchand brêmois Adolf Lüderitz, Heinrich Vogelsang achète la baie d’Angra Pequena et cinq miles d’arrière-pays au peuple nama de Bethanie, contre deux cents vieux fusils et cent livres anglaises. Le traité ne précisant pas l’unité de mesure, Lüderitz décide de compter en Meile géographique allemande, quatre fois plus longue que le mile anglais, et revendique un territoire seize fois plus grand. Les Nama, floués, ne parviennent pas à imposer leur point de vue. Le 24 avril 1884, Bismarck place le « Lüderitzland » sous la protection de l’Empire. En 1885, Heinrich Göring, père du futur dignitaire nazi Hermann Göring, devient commissaire impérial et multiplie avec les populations autochtones des « traités de protection » largement fictifs : incapable de contenir Witbooi, Göring doit fuir précipitamment le protectorat en 1888, après avoir profané une sépulture ancestrale herero.

Les deux décennies suivantes voient s’installer les ressorts de la catastrophe. Les premières troupes coloniales débarquent en 1889 ; en avril 1893, l’officier et cartographe Curt von François lance une attaque surprise sur le camp de Witbooi à Hoornkrans et y massacre au moins soixante-quinze femmes et enfants. L’exposition reproduit le témoignage accablant d’un participant : l’officier Kurd Schwabe, décrivant dans ses mémoires de 1899 les huttes en flammes, les corps pressés sous les rochers, les enfants de trois ou quatre ans jouant en silence à côté du cadavre de leur mère. Son successeur Theodor Leutwein s’appuie sur Samuel Maharero, fils de Kamaharero, et conduit avec lui des campagnes contre les « tribus rebelles » dont les survivants sont envoyés aux travaux forcés. La peste bovine de 1897 décime les troupeaux herero et précipite un peuple d’éleveurs dans le salariat contraint des fermes allemandes. S’y ajoutent la confiscation continue des terres, les châtiments corporels, les viols et les meurtres impunis, ainsi que les agissements du lieutenant Ralph Zürn, qui contrefait les signatures de chefs herero et exhume des crânes pour arrondir ses revenus. La tentative de désarmement des populations africaines met le feu aux poudres.
Le 12 janvier 1904, des Herero d’Okahandja s’en prennent aux fermes, aux commerces et à l’infrastructure coloniale. Samuel Maharero, qui a fait adopter l’ordre de rébellion en assemblée des chefs, promet d’épargner les femmes et les enfants allemands, les missionnaires et les autres populations, ce qui fut fait. Rien de symétrique du côté allemand : tandis qu’une véritable fièvre guerrière s’empare de l’opinion, alimentée par des récits exagérés des attaques, Berlin relève Leutwein et le remplace par le général Lothar von Trotha, qui s’était illustré en 1896 par la sanglante répression de la rébellion wahehe en Afrique orientale et qui, tenant la guerre raciale pour inévitable, entend en finir avec les Herero.
Waterberg, l’Omaheke, l’ordre d’extermination
Les 11 et 12 août 1904, von Trotha tente d’encercler et d’anéantir les quelque 50 000 Herero rassemblés avec leurs troupeaux sur le plateau du Waterberg, où ils attendent des négociations. L’encerclement échoue : des dizaines de milliers de personnes s’enfuient vers l’est, dans le désert de l’Omaheke. Le général fait alors boucler le territoire, occuper les points d’eau et pourchasser les fugitifs le long des rivières asséchées. Le 2 octobre 1904, il rédige la proclamation restée dans l’histoire sous le nom d’« ordre d’extermination » (Vernichtungsbefehl) : « À l’intérieur de la frontière allemande, tout Herero, avec ou sans fusil, avec ou sans bétail, sera fusillé, je n’accepterai plus les femmes et les enfants ». L’exposition en présente l’unique exemplaire subsistant, rédigé en otjiherero et signé de von Trotha : il fut remis à une trentaine de prisonniers contraints d’assister à la pendaison des leurs, puis relâchés dans le désert pour en porter la nouvelle à leur peuple. L’Omaheke sans eau devait parachever ce que les armes allemandes avaient commencé.
Bundesarchiv Potsdam, Akten des Reichskolonialamtes, RKA, 10.01 2089, Bl. 23, proclamation du 2 octobre 1904.

L’exposition documente aussi la trahison d’Ombakala : von Trotha, après avoir refusé les offres de négociation herero, feint de les accepter, et onze grands chefs sont abattus lors d’une entrevue le 2 novembre 1904. Sous la pression des missionnaires, de l’opposition sociale-démocrate et du chancelier Bülow, Guillaume II donne un contre-ordre le 8 décembre 1904, qui ne met pas fin aux exécutions arbitraires. Il ouvre en réalité la seconde phase du génocide : l’internement concentrationnaire.
Les Nama, entrés en guerre à l’automne 1904 lorsque Hendrik Witbooi dénonce son protectorat et appelle au soulèvement général, subissent le même sort. Ils mènent une guérilla efficace jusqu’à la mort de Witbooi, blessé au combat en octobre 1905, puis à la reddition des capitaines, Cornelius Fredericks en tête, en 1906. La fin officielle de l’état de guerre est proclamée le 31 mars 1907 ; les camps, eux, ne ferment que le 27 janvier 1908 ; en 1910 encore, 93 Nama seront déportés vers le Cameroun allemand, où la plupart succomberont.
L’historiographie a longuement débattu de l’intentionnalité génocidaire. L’historien allemand Jürgen Zimmerer a montré, à partir d’une lettre de von Trotha à l’état-major du 4 octobre 1904, que chasser les Herero dans le désert et les exterminer revenait au même au Waterberg ; sa consœur Gesine Krüger a établi que l’ordre du 2 octobre ne relevait pas de la guerre psychologique mais bien de la « destruction du peuple » herero ; les sociologues Reinhart Kößler et Henning Melber ont insisté sur la destruction du lien social et des ressources des groupes concernés. Signe de la persistance des résistances, en 2016 encore, une étude du service scientifique du Bundestag déniait aux événements le caractère de génocide et toute illégalité au regard du droit de l’époque.
Jürgen Zimmerer, « Bevölkerungsökonomie, Rassenstaat und Genozid in Deutsch-Südwestafrika », in Wolfgang Benz (dir.), Vorurteil und Genozid, Vienne, Böhlau, 2010 ; Gesine Krüger, Kriegsbewältigung und Geschichtsbewusstsein, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 1999 ; Reinhart Kößler et Henning Melber, « Völkermord und Gedenken », in Irmtrud Wojak et Susanne Meinl (dir.), Völkermord. Genozid und Kriegsverbrechen in der ersten Hälfte des 20. Jahrhunderts, Francfort, Campus, 2004.
« Der Aufstand der Volksgruppen der Herero und Nama in Deutsch-Südwestafrika (1904-1908). Völkerrechtliche Implikationen und haftungsrechtliche Konsequenzen », Wissenschaftliche Dienste des Deutschen Bundestags, 27 septembre 2016.
Les camps, Shark Island et la science des races
La partie la plus saisissante de l’exposition est sans doute celle consacrée à l’univers concentrationnaire. Aménagés à partir de 1904-1905 sur le modèle britannique de la guerre des Boers, les camps d’Okahandja, de Windhoek, de Swakopmund puis de Lüderitzbucht internent hommes, femmes et enfants, soumis au travail forcé, notamment sur les chantiers ferroviaires. Surpopulation, eau exécrable, malnutrition, scorbut, typhus et dysenterie y provoquent une mortalité supérieure à 50 %. Les rapports mensuels des autorités de district, dont l’exposition présente des exemples, enregistrent froidement les prisonniers « aptes au travail » (arbeitsfähig) et « inaptes » (unfähig) : la mort par le travail y devient une catégorie administrative. À Shark Island, au large de Lüderitz, où 1 700 prisonniers nama sont transférés en septembre 1906 auprès de 2 000 Herero, le taux de mortalité atteint 70 % ; le médecin-major Hugo Bofinger y injecte aux prisonniers, au prétexte d’un remède contre le scorbut, du jus de citron, de l’arsenic et de l’opium, avant d’en étudier les effets par autopsie et d’expédier des corps de victimes à Berlin.

Ce dernier point ouvre sur le fil rouge le plus dérangeant du parcours : la collecte des restes humains. Jusqu’en 1904, les crânes parvenaient aux collections berlinoises au gré des « souvenirs » rapportés par les soldats ; la politique concentrationnaire en systématise la collecte. La lettre de l’anthropologue Felix von Luschan demandant en juin 1905 au lieutenant Zürn « un moyen d’acquérir un grand nombre de crânes herero », présentée dans l’exposition, dit tout d’une économie macabre où science raciale, guerre coloniale et trophées personnels s’entremêlent. Une carte postale envoyée vers 1905, dessinée d’après une photographie de soldats empaquetant des crânes et vendue aux troupes, porte la légende « transport de crânes herero à destination des musées et universités allemandes » : la collecte était devenue un motif commercial. En 1908, Eugen Fischer mène sur Shark Island et auprès des Basters de Rehoboth les recherches qui aboutiront à son étude de 1913 sur les prétendus méfaits de la mixité raciale ; dès septembre 1905, l’interdiction des mariages mixtes avait inscrit dans le droit colonial la hantise de la Verkafferung, la « dégénération » du Volk. Fischer deviendra en 1927 le directeur de l’Institut d’anthropologie, de théorie de l’hérédité et d’eugénisme de Berlin-Dahlem ; avec Theodor Mollison, qui expérimenta sur les Herero, il compte, plus tard, parmi les professeurs de Josef Mengele. C’est cette généalogie, personnelle autant qu’intellectuelle, qui a nourri la thèse d’une préfiguration coloniale du génocide perpétré par l’Allemagne nazie.
Le Blue Book, ou la mémoire confisquée
Comment un tel crime a-t-il pu être si longtemps ignoré ? L’exposition, et c’est l’un de ses grands intérêts, consacre autant d’attention à l’histoire de la mémoire qu’à celle des faits. Le massacre avait pourtant suscité de vives critiques en Allemagne même : au Reichstag, August Bebel dénonça une conduite de la guerre digne « de n’importe quel valet de boucher », et le gouvernement impérial fit retirer la proclamation de von Trotha dès la fin de 1904. Après la conquête du territoire par les forces sud-africaines en 1915, l’administration britannique publia en 1918 le Report on the Natives of South West Africa and their Treatment by Germany, plus connu sous le nom de Blue Book. Rédigé par le magistrat militaire irlandais Thomas O’Reilly, nourri de photographies et de cinquante témoignages assermentés de survivants, ce rapport servait certes les intérêts de la Couronne, mais demeure une source d’une fiabilité remarquable, où s’entendent les voix herero et nama. L’exposition en donne à lire un exemple, le témoignage de Johannes Ghoudab et d’autres Khauas vaincus en 1896 : le fouet, la mort des leurs, l’interdiction de se choisir un chef, le viol systématique des femmes et des jeunes filles par la soldatesque.

Son destin est emblématique. En 1926, pour faciliter l’intégration politique des colons allemands, la South West African Legislative Assembly décide de censurer le rapport « dans l’intérêt de l’unité blanche » : l’ouvrage est retiré des bibliothèques d’Afrique du Sud et de Namibie et mis au rebut. La vision allemande d’une guerre coloniale héroïque domine alors le paysage mémoriel au sens propre, l’ancienne colonie se couvrant de monuments à la gloire de l’effort de guerre ; le Reiterdenkmal de Windhoek, dont le gouverneur Seitz déclarait à l’inauguration de 1912 que le soldat de bronze « annonce au monde qu’ici nous sommes les dirigeants et que nous le resterons », ne sera déplacé de son piédestal que dans la nuit de Noël 2013. Sous le régime d’apartheid imposé par l’Afrique du Sud, tout débat public sur le génocide est étouffé. Ce sont les descendants des victimes qui gardent seuls la mémoire vivante, par la transmission orale et les commémorations : la journée du Drapeau rouge à Okahandja, instituée après les funérailles de Samuel Maharero en 1923, et la journée des Witbooi, rythmée de reconstitutions de batailles et de discours politiques. Ces pratiques mémorielles, auxquelles l’exposition rend justice jusqu’à ses dernières images, constituent une contre-archive : là où les documents écrits sont allemands ou britanniques, la mémoire du génocide est demeurée africaine.
La lente reconnaissance
La redécouverte fut lente et sinueuse. Le rapport Whitaker sur la prévention et la répression du génocide, remis à l’ONU en 1985, inscrivit les événements de 1904-1908 parmi les génocides du siècle. L’indépendance de la Namibie en 1990 ouvrit l’accès aux archives de Pretoria, où dormait le Blue Book, et une génération d’historiens anglo-américains, Jan-Bart Gewald en tête, renouvela le champ avant que la recherche allemande ne s’en empare. Au plan politique en revanche, les refus s’enchaînèrent, de Helmut Kohl, qui évita les émissaires herero en 1995, à Roman Herzog en 1998, tandis que les plaintes déposées aux États-Unis à partir de 2001 étaient toutes rejetées. La ministre Heidemarie Wieczorek-Zeul présenta en 2004 à Okakarara des excuses, premier tournant symbolique, sans indemnisation.
Comme le souligne la commissaire scientifique, c’est le rapatriement de vingt crânes herero et nama en 2011, restitués par l’hôpital de la Charité, qui propulsa la question sur la scène internationale, contraignant Namibie et Allemagne à rouvrir leur héritage commun. D’autres restitutions suivirent en 2014 et 2018, sans excuses formelles. Le 28 mai 2021, le ministre des Affaires étrangères Heiko Maas reconnut enfin le caractère génocidaire du massacre et annonça un soutien financier de 1,1 milliard d’euros sur trente ans pour le développement de la Namibie. Mais l’accord, négocié d’État à État, fut refusé par les chefferies traditionnelles herero et nama : devenus minoritaires dans leur propre pays, ces peuples craignent de ne pas être récipiendaires des sommes allouées. La question des réparations demeure ainsi ouverte, prise entre la logique étatique namibienne, qui voudrait que tous les Namibiens soient dédommagés, et la revendication des seules communautés victimes. L’exposition suit cette mémoire disputée jusque dans le paysage namibien : la pierre érigée en 2007 par les chefs Riruako et Zeraua sur les tombes non signalées des victimes du camp de Swakopmund, le monument élevé en 2015 à Cornelius Fredericks sur Shark Island, ou la Reparation Walk de 2019, où Herero et Nama défilaient sous le mot d’ordre : « Toute décision prise à notre sujet sans nous, est prise contre nous. »
Le Monde avec AFP, « Colonialisme : l’Allemagne reconnaît avoir commis “un génocide” en Namibie », Le Monde, 28 mai 2021, [en ligne :] https://www.lemonde.fr/afrique/article/2021/05/28/colonialisme-l-allemagne-reconnait-avoir-commis-un-genocide-en-namibie_6081817_3212.html

Exposer un génocide colonial au Mémorial de la Shoah
Reste la question que pose le lieu même de l’exposition. La généalogie qui relie Shark Island à Auschwitz, de Fischer et Mollison à Mengele, des camps coloniaux à l’univers concentrationnaire nazi, a fait l’objet en Allemagne d’une controverse parfois qualifiée de « seconde querelle d’historiens ». En 2021, Jürgen Zimmerer et Michael Rothberg, professeur de littérature comparée et de memory studies, appelaient dans Die Zeit à « lever le tabou de la comparaison », tandis que Dirk Moses, chercheur spécialiste des génocides, dénonçait dans « le catéchisme des Allemands » une culture mémorielle érigeant la Shoah en dogme et reléguant les crimes coloniaux au second plan. Sans trancher ce débat, l’exposition en propose une traduction muséographique d’une grande justesse : elle ne dilue pas la singularité de la Shoah, elle donne au génocide des Herero et des Nama sa place propre dans l’histoire des violences de masse du XXe siècle, avec sa logique spécifique, coloniale, raciale et bureaucratique.
Jürgen Zimmerer et Michael Rothberg, « Erinnerungskultur : Enttabuisiert den Vergleich ! », Die Zeit, 4 avril 2021 ; Dirk Moses, « Der Katechismus der Deutschen », Geschichte der Gegenwart, 23 mai 2021.
Elle indique aussi, en creux, le travail qui reste à accomplir : la plupart des recherches publiées sont le fait d’historiens non namibiens travaillant sur des sources allemandes, et la jeune génération d’historiens namibiens plaide, rappelle Leonor Faber-Jonker, pour le recours aux sources matérielles et orales des communautés touchées ; beaucoup reste à dire sur le destin des Damara, qui subirent eux aussi le génocide. Autant de chantiers qui rappellent que la reconnaissance politique de 2021 n’est pas une fin : aucune des communautés victimes ne s’est jamais remise du massacre ni n’a recouvré sa place d’avant la colonisation allemande. En donnant à voir cette histoire au cœur de Paris, dans un lieu voué à la mémoire d’un autre génocide, l’exposition contribue à ce que le premier génocide du XXe siècle cesse enfin d’être une note de bas de page de l’histoire allemande pour devenir ce qu’il est : un chapitre central de l’histoire européenne et africaine du siècle des extrêmes.
Pour citer cet article
Jean-Louis Georget, « ‘Le premier génocide du XXe siècle’. Exposer l’extermination des Herero et des Nama au mémorial de la Shoah », Revue Alarmer, mis en ligne le 13 juillet 2026, https://revue.alarmer.org/le-premier-genocide-du-xxe-siecle-exposer-lextermination-des-herero-et-des-nama-au-memorial-de-la-shoah/
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