20.08.21 Les Prophètes, un roman de Robert Jones, Jr.

A Empty, plantation de coton du Mississippi, dans le Sud antebellum, l’amour unissant deux jeunes hommes esclaves, Samuel et Isiah, leur permet peu ou prou de survivre au climat d’oppression qui règne sur les lieux. Samuel est né sur la plantation tandis qu’Isiah y a été conduit petit, après avoir été arraché à ses parents desquels il ne lui reste que les bribes d’un souvenir obsédant. Tous deux travaillent et vivent dans la grange où ils sont occupés au soin harassant des bêtes. Samuel n’a qu’une idée en tête : se révolter et fuir loin d’Empty. C’est pourquoi il reproche à Isiah d’être un « bon esclave » (p. 17), trop soumis aux ordres. Leurs caractères opposés n’ont pourtant pas empêché leur amitié de se muer en une relation amoureuse passionnelle. Autour d’eux gravitent de nombreux esclaves : Maggie et Essie, employées à la « Grande Maison », Amos, l’époux d’Essie, la jeune Puah, amoureuse de Samuel, Beulah, qui a recueilli Puah à la mort de ses parents, la vieille Sarah, l’une des seules à avoir connu l’horreur du Passage du Milieu, enfin le cocher Adam, fils illégitime du maître. Et puis, il y a les Blancs, la famille Halifax qui possède les lieux : Paul, Ruth et Timothy leur fils abolitionniste, et le contremaître James, cousin de Paul.

Robert Jones, Jr., Les Prophètes, traduit de l’anglais (États-Unis) par David Fauquemberg, Grasset, 2021.

La tranquillité dont jouissaient Isiah et Samuel est mise à mal lorsqu’Amos, instruit des Évangiles par le maître Paul, se met en tête de convertir les autres esclaves de la plantation au Dieu chrétien. L’union entre les deux hommes commence à être vue d’un mauvais œil et amène Amos à révéler leur relation au maître. Pour Amos, cette trahison est en effet le seul moyen de protéger la communauté des esclaves, puisque la relation entre Isiah et Samuel met en péril la reproduction de la plantation Halifax : « Ces Deux-Là » refusent de se plier à ce qui leur est demandé dans la « Cabane à baise », où le maître fait s’accoupler les esclaves afin d’assurer la multiplication de sa main d’œuvre. Menacés d’être séparés, Isiah et Samuel prennent alors une décision qui chamboule le destin de la plantation et le cours du roman.

Dans l’historiographie nord-américaine, L’Antebellum South correspond à une période de l’histoire du Sud des États-Unis qui va de la fin du XVIIIe siècle jusqu’à la Guerre de Sécession.

A propos de la traite interrégionale des esclaves du Maryland, de la Virginie, de la Caroline du Nord vers le Sud profond (Géorgie, Alabama, Mississippi, Louisiane, Texas), voir Walter Johnson, Soul by Soul. Life Inside the Antebellum Slave Market, Harvard University Press, 1999.

Expression consacrée pour désigner l’expérience traumatique des esclaves au cours de la traversée de l’Atlantique dans les navires de traite.

Une polyphonie d’esclaves

Avec Les Prophètes, Robert Jones, Jr., connu auparavant pour son site internet « Son of Baldwin » œuvrant pour la justice sociale, signe son premier roman. Empruntant au lyrisme de Toni Morrison, à qui est dédié l’ouvrage, le style de Jones est profondément poétique, mystérieux parfois. Tandis que Beloved interrogeait l’expérience de la maternité en esclavage, Les Prophètes se concentre sur la sexualité des esclaves et la façon dont elle se heurte à la morale chrétienne. La trame du roman n’est pas tirée d’un événement historique particulier, mais chacune des pages révèle la grande familiarité de l’auteur avec l’univers plantationnaire du « roi coton », l’équilibre précaire des relations entre maîtres et esclaves et la misère ontologique de ces derniers. Bien que l’histoire d’amour entre Isiah et Samuel figure au cœur de l’intrigue, chaque chapitre emprunte tour à tour le point de vue d’un personnage de la plantation, Blanc ou Noir, esclave ou libre. Ce choix narratif offre notamment au lecteur une multiplicité de récits de vie d’esclaves, et ces slave narratives permettent d’approcher au plus près leur intimité.

Certains passages situent par ailleurs l’action en Afrique, dans un territoire kosongo où c’est une femme qui est dépositaire du pouvoir et où deux hommes, Kosii et Elewa, se marient. Une société informée par des valeurs tout à fait contraires à celles qui régissent la vie sur la plantation Empty. Cette intrigue permet à Jones d’aborder l’horreur de la capture des membres de cette société par des envahisseurs européens, la séparation de Kosii et Elewa et le traumatisme du Passage du Milieu.

À travers cette polyphonie, le premier roman de Jones invite à une réflexion sur la condition de l’esclave à travers des thèmes tels que leur sexualité, leur religion, leur animalisation ou déshumanisation par le maître mais aussi leurs capacités de résistance.

C’est tout d’abord la misère sexuelle des esclaves qu’explore le récit, mettant en scène la soumission totale des corps des femmes comme des hommes au désir des colons. Ainsi, Essie porte l’enfant de Massa Paul, Salomon, qu’elle ne parvient pas à aimer, tandis que le même Paul a vendu la mère de son fils Adam pour ne pas s’attirer les foudres de son épouse. Les abus sexuels à l’encontre des femmes esclaves ont été documentés de longue date par l’historiographie, mais il est moins courant d’aborder en tandem, comme le fait Jones ici, l’exploitation sexuelle des hommes par les Blancs, hommes ou femmes. Observant furtivement une scène d’amour entre Isiah et Samuel, Ruth est attirée par les deux hommes et tente de les contraindre ; tandis que Timothy, le jeune maître homosexuel, parvient à ses fins successivement avec Samuel puis Isiah.

Les slave narratives sont des récits biographiques ou autobiographiques de personnes affranchies, témoignant de leur passé d’esclaves. On dispose de plus de 6 000 récits d’esclaves pour l’Amérique du Nord, la plupart rédigés au XIXe siècle. Il s’agit des rares sources à faire entendre le point de vue des esclaves.

Dans le contexte du Sud antebellum, voir l’étude pionnière de Deborah Gray White, Ar’n’t I a Woman ? Female Slaves in the Plantation South, W.W., Norton, 1985. Voir aussi Jennifer L. Morgan, Laboring Women : Reproduction and Genre in New World Slavery, University of Pennsylvania Press, 2004.

Les esclaves, des êtres désocialisés ?

Comme l’illustre le dispositif de la « Cabane à baise » mise en place par Paul Halifax sur sa plantation pour faire un « usage stratégique de [la] semence » des esclaves (p. 339), les maîtres étaient aussi profondément investis dans leur vie sexuelle. La proposition est cohérente de la part du romancier puisque l’intrigue se situe après l’abolition de la traite transatlantique (1807), dans un contexte où le renouvellement du stock d’esclaves repose sur la reproduction naturelle. « Ça fait vraiment mal quand quelqu’un vous oblige à baiser votre ami » (p. 64) déplorent Essie et Isiah, forcés de s’accoupler sous le regard du contremaître.

L’historienne Diana Ramey Berry a montré comment ces accouplements forcés, ou « breeding », couramment pratiqués dans les quartiers d’esclaves, représentaient pour les maîtres une forte potentialité d’enrichissement.

Il réfléchissait à toutes les manières dont son corps n’était pas à lui, et au fait que cette condition-là ne touchait que ceux dont la qualité de personne était non seulement mise en doute, mais niée.

p. 293

Telle est la réflexion que l’auteur attribue ainsi à Isiah. Aborder l’histoire de l’esclavage au prisme de la sexualité révèle un pan essentiel de la condition existentielle d’un esclave : privé des fruits de son travail, il est aussi atteint dans son intimité physique.

Plusieurs scènes du roman matérialisent en outre l’état de « Mort sociale » auquel pouvaient être soumis les esclaves. Théorisée par le sociologue jamaïcain Orlando Patterson pour définir la situation de l’esclave, la mort sociale se matérialise par son exclusion de toute vie sociale et surtout par la négation de ses liens de parenté. L’un des rituels d’asservissement sur lesquels insiste Patterson et qui vise à faire de l’esclave un outsider est le changement du nom. Les maîtres avaient bien compris l’importance d’attribuer un nouveau nom à leurs esclaves dans le but de rompre leur filiation, de nier leur identité et d’asseoir sur eux une nouvelle domination. Ainsi, Isiah n’aspire qu’à retrouver son prénom originel, celui que lui ont donné ses parents, en Virginie, avant qu’il n’en soit séparé à l’âge de trois ans pour être déporté à Empty. L’esclave Amos faisait partie du même convoi de captifs ; il connaît le prénom véritable d’Isiah, mais refuse de lui donner tant qu’il ne se pliera pas à ce qui lui est demandé dans la « Cabane à Baise ». Le lecteur apprend vite qu’avant d’être renommé Isiah par son maître, une variante du personnage biblique Isaïe, son vrai nom était Kayode, prénom d’origine yoruba. De la même façon, lorsqu’Amos est invité pour la première fois dans la « Grande Maison », il songe que

ce devait être quelque chose, de se lever chaque jour et de saluer le matin dans la langue de la mère de la mère de votre mère… Ou même de savoir qui était la mère de la mère de votre mère, bon sang ! »

p. 90.

Bien plus que son pouvoir, Amos envie au maître de pouvoir parler dans sa langue maternelle et de connaître ses ancêtres.

Nier le statut de personne de son esclave passe aussi par des mécanismes de domination tels que l’animalisation. Dans le chapitre intitulé « Babel », l’auteur dépeint une scène de punition publique au cours de laquelle Samuel et Isiah sont enchaînés à un chariot et, sous les coups de fouet du contremaître, doivent tirer tous les volontaires venus s’entasser à l’intérieur, jusqu’à l’épuisement. Traités comme des bêtes de somme, ils doivent faire face à l’humiliation publique en plus de la douleur physique. Dans les sociétés de plantation, le parallèle entre les esclaves et le bétail est constant : tous deux essentiels au travail de la terre, les premiers sont sans cesse comparés aux seconds, comptés ensemble dans les inventaires, achetés tous deux sur les marchés, victimes des mêmes claquements de fouets. L’animalisation constitue en outre un vecteur important de la racialisation des esclaves : Jones place dans la bouche du contremaître la question de savoir si les « nègres » ont une âme.

Voir par exemple Philip D. Morgan,” Slaves and Livestock in Eighteenth-Century Jamaica : Vineyard Pen, 1750-1751”, William and Mary Quarterly, vol. 52, n°1, 1995, p. 47-76.

Orlando Patterson, Slavery and Social Death. A Comparative Study, Harvard University Press, 1982.

Diana Ramey Berry, The Price for Their Pound of Flesh. The Value of the Enslaved, from Womb to Grave, in the Building of a Nation, Boston, Beacon Press, 2017.

La religion chrétienne au service du système esclavagiste racial

C’est pourtant dans le but d’enrayer cette violence que l’esclave Amos s’est donné pour mission d’apprendre les Évangiles et d’instruire les esclaves de la plantation. « Ce à quoi le fouet ne pouvait remédier, Jésus s’en chargerait » pense-t-il (p. 88). Qui dit meilleurs traitements dit ainsi plus grande docilité au maître. Amos espère ainsi favoriser l’obéissance de la main d’œuvre et soumettre Isiah et Samuel aux lois de la « Cabane à baise ». Jones restitue avec brio le dilemme intérieur auquel fait face le maître Paul face à la demande d’Amos d’apprendre à lire, de devenir pasteur et de convertir ses frères et sœurs. De fait, la plupart des planteurs étaient réticents à l’évangélisation et à l’instruction de leurs esclaves, craignant au contraire que celle-ci n’attise des velléités de rébellion.

Ainsi en 1822, la Caroline du Sud a été le théâtre d’une révolte d’esclaves menée par l’esclave affranchi Denmark Vesey, leader d’une église méthodiste à Charleston, dont la rhétorique révolutionnaire était largement inspirée de l’Ancien Testament. C’est dans la crainte de ces révoltes que l’apprentissage de la lecture aux esclaves était proscrit dans le Sud, interdiction mentionnée dans le roman. C’est pourquoi la lecture et par conséquent l’accès à la Bible étaient réservés à peu d’esclaves sur les plantations, des hommes en grande majorité. « Qui pouvait souhaiter voir les Noirs assis côte à côte avec des chrétiens respectables ? » (p.264). Cette réflexion du fils du maître exprime en outre la réalité de la vie religieuse dans les sociétés esclavagistes protestantes du Sud : celle d’une ségrégation presque totale entre Blancs et Noirs matérialisée à l’église par des entrées, galeries et balcons séparés ; une ségrégation qui prépare la violence raciale des lois Jim Crow post-abolition.

La demande d’Amos fait aussi réfléchir Paul sur l’étendue de son droit de propriété :

Si les esclaves avaient une âme, s’ils étaient davantage que de simples bêtes sur lesquelles Paul et tous les autres hommes possédaient un droit divin, quel sens prenaient alors les punitions, souvent si sévères, qu’on leur infligeait ?

p. 338.

C’est dans les Écritures, qui prêchent aux esclaves l’obéissance au maître, que Paul trouve du réconfort. Ces pages font écho aux récentes études qui soulignent comment le christianisme a pu nourrir l’idéologie proesclavagiste. Les maîtres d’esclaves ont su en effet élaborer de sérieuses défenses de l’esclavage fondées sur leur propre lecture de la Bible, et formant une justification qui perdure dans le Sud esclavagiste jusqu’à la Guerre de Sécession. Amos se sert également de l’épisode biblique de la destruction de Sodome afin de monter la communauté des esclaves contre Isiah et Samuel et dans le but de persuader Paul de les châtier. En effet, dans le Sud antebellum, les missions évangélisatrices portées par les baptistes, les méthodistes ou les moraves ont mené à l’encadrement strict de la vie sexuelle des communautés esclaves : imposition de la monogamie, interdiction du concubinage au profit du mariage chrétien et condamnation de l’homosexualité.

L’apôtre Paul écrit notamment dans l’Épitre à Tite, 2, 9-10, « Que les esclaves soient soumis en tout à leurs maîtres, cherchant à leur donner satisfaction […] : ainsi feront-ils honneur en tout à la doctrine de Dieu notre Sauveur. »

Dans le contexte de la Virginie antebellum, Douglas Ambrose, « Of Stations and Relations : Proslavery Christianity in Early National Virginia », in John R. McKivigan et Mitchell Snay (dir.), Religion and the Antebellum Debate Over Slavery, University of Georgia Press, 1998. Et Charles F. Irons, The Origins of Proslavery Christianity : White and Black Evangelicals in Colonial and Antebellum Virginia, University of North Carolina Press, 2008.

Cf. Sylvia R. Frey, Betty Wood, Come Shouting to Zion : African American Protestantism in the American South and British Caribbean to 1830, University of North Carolina Press, 1998.

Pourtant, même si Amos parvient à rallier la majorité des esclaves de la plantation Halifax au message chrétien, les personnages féminins tels que Maggie et Sarah illustrent la survivance de savoirs ancestraux africains et surtout le maintien du culte des ancêtres, largement répandu dans les religions ouest-africaines. La relation entre les vivants et les morts irrigue l’ensemble du roman de Jones : ce sont les voix des ancêtres qui entament et closent le récit. Gardiennes de la mémoire, Maggie, Sarah, Essie, Beulah et Puah invoquent les ancêtres au cours d’un rituel afin de guérir les blessures d’Isiah et Samuel. Ces scènes manifestent la capacité des esclaves à recréer des cultures autonomes face au pouvoir destructeur de l’esclavage. L’auteur dépeint cependant deux systèmes de croyance en concurrence : les pouvoirs de Maggie semblent impuissants face au « dieu des toubab » (p.383) qui a fait se plier tant d’individus à sa volonté, dont Amos qui en renie les siens.

La tension narrative du roman, qui est aussi une de ses plus grandes forces, réside en bonne partie dans la représentation subtile des relations de domination au sein des sociétés de plantation. Le pouvoir de coercition dont dispose le maître et plus largement l’ensemble des Blancs repose en effet sur la perception qu’en ont les esclaves : leur obéissance ne peut être acquise simplement par la force mais est le résultat de négociations plus ou moins explicites quoique toujours asymétriques entre Blancs et Noirs. Le caractère de Samuel incarne bien ce « masque d’obéissance » théorisé par l’historien Bertram Wyatt-Brown pour caractériser la psychologie des esclaves masculins dans le Sud antebellum. « On n’était pas obligé de se montrer aussi obéissant qu’Isiah l’était toujours, s’insurge Samuel. Le problème n’était peut-être pas qu’Isiah soit si obéissant, mais fallait-il vraiment qu’il leur donne autant de sa personne, et si volontiers ? » (p. 16).

La liberté sexuelle qu’Isiah et Samuel continuent de revendiquer envers et contre tout constitue par là un véritable acte de défi à l’autorité du maître. Tandis que l’angoisse de la révolte tenaille les planteurs, c’est ce même espoir fou qui ronge Samuel. Risquer de mourir pour enfin vivre pleinement, ou céder pour mieux survivre : telle est la question que pose le dénouement.

Bertram Wyatt-Brown, « The Mask ok Obedience : Male Slave Psychology in the Old South”, The American Historical Review, vol. 93, n°5, 1988, p. 1228-1252.

Avec Les Prophètes, Robert Jones, Jr. a peut-être fait accéder l’histoire d’Isiah et de Samuel – et des autres – au rang des classiques de la littérature sur l’esclavage.

Pour citer cet article

Domitille de Gavriloff, « Les Prophètes, un roman de Robert Jones, Jr. », RevueAlarmer, mis en ligne le 20 août 2021, https://revue.alarmer.org/les-prophetes-un-roman-de-robert-jones-jr/

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