22.04.20 Note sur l’histoire de l’usage du terme race. Le point de vue d’un historien

Alors que sous d’autres cieux, à commencer par celui étoilé des États-Unis, l’emploi du terme race dans la description des processus sociaux est d’évidence, en France les chercheurs en sciences sociales ne s’accordent pas sur cet usage. Leurs discussions se déploient alors que le législateur a fini par mettre en œuvre le vieux projet de toiletter la loi et la constitution du terme de race. Les commentaires que suscite cette décision sont loin d’être unanimes, progrès pour les uns, recul pour les autres. Dans l’arène de l’assemblée politique une majorité de représentants a tranché et dit le droit. Rien de tel n’est à attendre de l’Université qui ne peut ni ne doit fonctionner comme une scène politique ou une société en microcosme. Dans les sciences humaines et sociales, la mobilisation du mot race, employé sans les guillemets qui permettent de dire une chose sans la dire, pose au point de départ la même question que sa présence posait dans la législation nationale. Peut-on se servir d’une notion à laquelle on n’accorde aucune réalité ?

Le fait est que l’irruption du mot dans les études sociologiques ou historiques se produit à rebours d’autres évolutions contemporaines. Mais le paradoxe n’est qu’apparent. Selon que l’on se situe du côté des sciences de la vie, de la législation ou des sciences sociales, il n’est pas question de la même chose. Dans les sciences de la vie et dans le droit, ce qui est visé c’est le terme race en tant qu’il désigne une réalité objective. Le refus d’employer ou de reconduire le terme race répond alors – par la négative – à la question : les races existent-elles et fragmentent-elles l’humanité en unités discrètes ? Notre République et notre Université répondent par la négative, parce qu’elles répudient les effets dévastateurs de systèmes politiques fondés sur la croyance dans l’existence des races et leur hiérarchie. Mais le problème appelle une autre formulation, lorsque les sciences humaines et sociales recourent au mot race. Car alors la notion ne répond pas à une question sur l’objet (les races existent-elles ?), elle désigne une méthode de description de la société qui intègre les hiérarchies imaginées par les racistes comme une donnée de l’analyse sociale. De la même façon que la notion de genre est un outil qui permet de tenir compte des hiérarchies imaginées par les sexistes comme donnée de l’analyse sociale. De même, à tout seigneur tout honneur, que le concept de classe sociale, depuis le XIXe siècle, n’a jamais cessé d’aider les historiens et sociologues à bâtir des hypothèses sur les processus sociaux, sans que les historiens et sociologues ne soient pour autant tenus de considérer que les classes sociales sont des réalités empiriques. C’est pourquoi, l’adoption de la race par l’histoire et la sociologie au moment où la biologie et le droit n’en veulent plus ne relève pas d’un paradoxe, car il ne s’agit pas de la même chose.

Certains publicistes estiment que l’adoption – sans guillemets – du terme race dans la langue des sciences humaines et sociales dénote une soumission politique aux thèses décoloniales et une imitation culturelle de la dernière des marottes en vogue dans l’Université américaine. Il s’agit là d’un procédé polémique qui ne présente guère d’intérêt, tant il est démenti par la diversité des positions adoptées par les chercheurs qui mobilisent la notion de race dans leur travail d’analyse. L’auteur de ces lignes a publié en 2015 un ouvrage intitulé Pour une histoire politique de la race (sans guillemets). Il a fait l’objet d’un compte-rendu de haute tenue, puissamment argumenté et de tonalité hostile, car ce livre était présenté, à juste titre, comme un ensemble de propositions qui tournent le dos aux thèses dites décoloniales. En effet, le recours à la notion de race sans guillemets fait bon ménage avec l’analyse plurifactorielle des relations de domination dans la société. La race, au même titre que la classe, le genre, la position territoriale, la préférence sexuelle, entre en composition avec ces autres facteurs pour décrire de la façon la plus précise possible les processus sociaux. Classe, genre, position territoriale, préférences sexuelles : autant d’outils d’analyse de réalités empiriques qui conservent une part irréductible d’imaginaire, tout comme la race.

MICHEL Aurélia, « À propos de Pour une histoire politique de la race, de Jean-Frédéric Schaub », Problèmes d’Amérique latine, 2016/4 (N° 103), p. 119-133.

En abandonnant les guillemets de race, on reconnaît la dimension systémique des discriminations raciales. En incluant la périphrase « au même titre que» on affirme que toutes les configurations de domination ne sont pas commandées par la question raciale. Il s’agit donc de revendiquer une approche intersectionnelle sans a priori. Les publicistes conservateurs, dans leur hâte, ont tort de croire que l’approche intersectionnelle réduit tous les conflits à la seule question raciale. Il est vrai que certains auteurs décoloniaux n’acceptent cette approche qu’à la condition qu’elle demeure soumise à l’emprise surplombante de la question raciale. Ainsi, l’assomption du terme race ne peut pas être interprétée comme une forme d’allégeance à tel courant idéologique plutôt que tel autre, quoi qu’en disent des commentateurs en mal de scandale. Autrement dit, si l’usage du terme race peut être compris comme une concession au courant décolonial, il peut aussi accompagner des thèses et des analyses plurifactorielles, contraires à celles de ce courant.

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