Le pogrom de Kichinev (aujourd’hui Chișinău, capitale de la Moldavie), survenu à partir du jour de la Pâque chrétienne, le 19 avril 1903, occupe une place singulière dans l’histoire des violences antijuives de l’Empire russe. Événement circonscrit dans l’espace et le temps, premier pogrom d’une vague de violence antijuive (1903-1906) qui touche ailleurs un plus grand nombre de victimes – 400 victimes juives à Odessa en 1905, 70 à Białystok en 1906 – –, il a rencontré un retentissement international, en particulier aux États-Unis. C’est ce paradoxe – celui d’un pogrom parmi d’autres devenu emblématique – que l’historien Steven Zipperstein entreprend de questionner, en articulant une analyse locale de la violence et la diffusion de récits hétéroclites à l’échelle internationale. S’appuyant sur un corpus composite – rapports administratifs et consulaires de l’époque, procédures judiciaires, presse contemporaine, témoignages et textes littéraires comme celui de Haïm Naham Bialik –, l’auteur propose une reconstitution fine du déroulement du pogrom et de ses multiples strates de représentations. Leur mise en regard permet une lecture resserrée des mécanismes sociaux, politiques et symboliques de la violence.

Kichinev, de l’antisémitisme ambiant au pogrom
La première partie de l’ouvrage pose le cadre historique, géographique et social de la Bessarabie, territoire aujourd’hui partagé entre la Moldavie et une région du sud-ouest de l’Ukraine. L’historien décrit un espace social et économique structuré par une forte articulation entre ville et campagne. L’une des particularités de la région est d’être assez lâche en termes de contrôle de la corruption et des trafics, du fait de sa position géographique, en marge de l’empire et autour de voies navigables peu surveillées. Très présents dans les activités commerciales, les Juifs constituaient un maillon central de l’économie locale. Le nombre de représentants juifs au sein des professions libérales renforçait leur visibilité sociale (p. 96). L’historien rappelle l’existence d’un terreau politique favorable aux « émeutes » contre les Juifs, comme sont nommées les violences antijuives à la fin du XIXe siècle, notamment par le Parlement britannique en 1882 (« riots »). En effet, de multiples rumeurs, véhiculées par la presse et toutes sortes de brochures, affirmaient que les Juifs commettaient des meurtres rituels, notamment pour confectionner des matsot – pains azymes juifs traditionnels – à Pessah. Le journal Bessarabets, créé par Pavel Krouchevan, journaliste et activiste nationaliste et monarchiste, est examiné concernant son rôle dans la diffusion de calomnies antisémites, soulignant le poids performatif des mots dans la préparation des violences, du moins dans la création d’un climat propice.
La deuxième partie de l’ouvrage est consacrée à la chronologie précise du pogrom et à sa géographie. La conjonction des calendriers religieux – Pessah et Pâques orthodoxe – est analysée comme un facteur de cristallisation des imaginaires antijuifs, associant accusation de déicide et fantasmes de meurtres rituels liés à la confection des matsot. L’auteur décrit une violence mobile (p. 113), évoluant de la place Chuflinskii vers les débits de boisson puis les quartiers résidentiels, mêlant chahut, pillage et agressions physiques. Les pogromistes, au nombre d’environ deux cents le premier jour, agissent en petits groupes, composés d’adultes mais aussi d’adolescents, parfois de jeunes filles, tandis que des enfants participent par des jets de pierres. La description des pratiques violentes est précise et souvent saisissante : pillages organisés dès le lendemain par des villageois venus avec des charrettes, marquage des maisons chrétiennes d’une croix – parfois imité par des Juifs dans l’espoir d’être épargnés –, extorsions d’argent en échange d’une promesse de protection, violences sexuelles visant les femmes et les filles juives. L’ouvrage montre comment la mobilisation du registre religieux autorise une suspension de la loi des hommes : la rumeur d’un prêtre assassiné ou d’une église profanée légitiment aux yeux des émeutiers une violence sans retenue. La présence de séminaristes parmi les assassins et les violeurs peut être analysée comme un relais moral décisif.
Qui est responsable ?
La question de l’« autorisation » traverse le récit. À plusieurs reprises, les pogromistes affirment avoir reçu le feu vert pour agir – « on avait autorisé des débordements de violence pendant trois jours » (p. 118), du moins c’est ce qu’ils proclament d’après le témoignage de témoins oculaires (p. 115). Si l’identité de ce « on » demeure floue, l’auteur souligne les ambiguïtés de l’attitude policière : entre passivité, interventions ponctuelles et arrestations (soixante le premier jour, neuf cents le second), la réponse de l’ordre public apparaît fragmentée et inégale. Le lundi, la violence s’intensifie, se concentrant notamment dans les quartiers les plus pauvres de Kichinev, laissant des traces matérielles durables dans un espace urbain déjà marginalisé.
Les chapitres suivants s’attachent aux responsabilités et aux usages politiques du pogrom. L’auteur revient sur la figure de Plehve, ministre de l’Intérieur depuis 1902, et sur la célèbre lettre qui lui est attribuée, dont l’authenticité est discutée, tout en soulignant son impact considérable dans l’opinion publique internationale, notamment américaine. Steven J. Zipperstein avance l’hypothèse d’un groupe d’activistes gravitant autour de la rédaction de Bessarabets, tandis que plusieurs récits de l’époque accusent le gouvernement russe d’être le principal instigateur de l’émeute. Enfin, l’ouvrage consacre une large place aux échos internationaux du pogrom de Kichinev, en particulier aux États-Unis, grâce à la présence de reporters dépêchés sur place, qui prennent des clichés des victimes : c’est l’une des premières fois que les traces des violences antijuives sont ainsi photographiées et diffusées à grande échelle. Le pogrom devient un référent culturel et politique : pièces de théâtre, récits de voyageurs comme Michael Davitt, poèmes de Bialik, débats au sein du mouvement sioniste (p. 175). La « bataille des récits » est au cœur de cette dernière partie : certains accusent directement le gouvernement russe, d’autres insistent sur la supposée passivité des Juifs.
Par son approche, Zipperstein s’inscrit dans une historiographie récente consacrée à la violence collective en situation urbaine, notamment les travaux de John-Paul Himka et ceux de Denis Crouzet. Il souligne les mises en scène élaborées en amont des violences, notamment à travers le choix délibéré de certains accoutrements – comme la chemise rouge – destinés à faire croire à une mobilisation ouvrière et populaire, introduisant ainsi l’idée d’un travestissement prémédité des faits (p. 157). Toutefois, les initiateurs de ces mises en scène demeurent difficiles à identifier. Cette préparation symbolique s’accompagne d’un discours public qui légitime l’attaque contre les Juifs en la présentant comme une vengeance divine, inscrivant la violence dans un registre moral et religieux qui en neutralise, sinon en efface, la responsabilité humaine.
John-Paul Himke, « The Lviv Pogrom of 1941: The Germans, Ukrainian Nationalists, and the Carnival Crowd », Canadian Slavonic Papers, 53 (2-4), 2011, pp. 209-243.
Denis Crouzet, Paris criminel 1572, Paris, Les Belles Lettres, 2024, 378 p.
L’auteur montre également que le pogrom engage l’ensemble du corps social : toutes les générations et les deux sexes participent aux violences, du pillage aux projectiles lancés, des passages à tabac aux viols, soulignant le caractère profondément collectif et multiforme de l’événement. Une analyse plus détaillée de l’effet de foule aurait été bienvenue pour approfondir la réflexion. Enfin, l’historien insiste sur la présence de figures d’autorité morale ou sociale qui se distinguent dans l’implication directe dans les crimes – ou l’absence volontaire d’intervention. La lecture de l’étude de Zipperstein amène à penser que ce dispositif fonctionnerait comme un véritable « permis de tuer », conférant à la foule le sentiment d’une autorisation implicite à exercer une violence sans limites. Sans avoir directement ordonné le pogrom, le gouvernement russe aurait néanmoins créé les conditions structurelles rendant possibles – et tolérables – les violences à l’encontre des Juifs, sujets de second ordre dans l’Empire, jouissant d’un statut discriminatoire qui les vulnérabilise (p.185). La lecture de Pogrom renforce l’idée qu’un pogrom n’est pas possible sans l’assentiment des autorités, à différentes échelles, y compris (et surtout) locale, et sans un narratif susceptible de mobiliser – et d’exonérer – le plus grand nombre.
Pour citer cet article
Marie Moutier-Bitan, « Pogrom : Kichinev ou comment l’Histoire a basculé, un livre de Steven J. Zipperstein », Revue Alarmer, mis en ligne le 6 mars 2026, https://revue.alarmer.org/pogrom-kichinev-ou-comment-lhistoire-a-bascule-un-livre-de-steven-j-zipperstein/