06.07.20 Retour à Little Rock. Entretien avec Thomas Snegaroff à propos de l’actualité de son livre.

Vous êtes l’auteur d’un livre paru en poche en septembre 2019 intitulé Little Rock. 1957. L’histoire des neuf lycéens noirs qui ont bouleversé l’Amérique. Votre livre donne les clefs pour comprendre ce qui s’est joué à partir de l’année scolaire 1957, après que la ségrégation dans les écoles publiques a été déclarée inconstitutionnelle par la Cour suprême des Etats-Unis autour du lycée Little Rock Central High School.

Comment vous est venue l’idée de ce livre sur ce moment de l’histoire américaine ?

Thomas Snegaroff : En 2014, je travaillais sur une biographie croisée des Clinton et je suis beaucoup allé à Little Rock, capitale de l’Arkansas où Bill Clinton était gouverneur. Je me suis rendu compte à quel point, aujourd’hui encore, l’histoire des neuf lycéens reste très présente. J’avais aussi envie de travailler sur la question des droits civiques. Mais je voulais une histoire permettant de l’incarner.

Parmi les acteurs de cette histoire, en plus des neuf lycéens, du gouverneur Faubus, et du président Eisenhower, il y a la NAACP (National Association for the Advancement of Colored People). Pouvez-vous nous parler de son rôle et de la sélection des lycéens noirs pour ce lycée ?

La NAACP et Daisy Bates (qui représentait l’association à Little Rock), estimaient qu’il était temps, trois ans après que la Cour Suprême avait décrété la déségrégation scolaire en 1954, que les élèves noirs aillent dans les lycées publics. A l’époque, la NAACP était convaincue que les choses changeraient par la loi et les tribunaux. Cependant, ses militants sentaient bien qu’il fallait aller plus loin et faire évoluer les mentalités des Blancs. Pour cela, ils pensaient qu’il fallait ne pas alimenter les préjugés raciaux, très puissants à l’époque, selon lesquels les Noirs étaient des agents du désordre, peu éduqués. Par conséquent, quand il s’est agi de faire entrer des élèves noirs dans le lycée à Little Rock en 1957, le parti pris fut de sélectionner les meilleurs élèves afin de parer à cet argument raciste selon lequel la présence d’élèves noirs ferait baisser le niveau du lycée. Ils ont aussi voulu avoir des élèves – j’hésite à employer le mot – « dociles », des élèves qui n’allaient pas poser de problème en termes de discipline. Ils ont donc été stratèges. C’est aussi pourquoi, aussi terrible que cela puisse paraître, ils ont également choisi des élèves à la peau plutôt claire.

Couverture du livre de Daisy Bates paru en 1962.

La sélection s’est faite en deux temps. D’abord, au printemps 1957, la question est posée aux élèves noirs de la ville : « Souhaitez-vous vous inscrire au Central High School ? » ; de nombreux élèves répondirent « oui ». D’autres refusèrent parce qu’ils sentaient bien que ce n’était pas une expérience faite pour eux. Plus de cent élèves se sont inscrits. Mais la NAACP décida qu’il faudrait beaucoup moins d’élèves noirs pour un établissement de mille lycéens. Ensuite l’association vérifia le niveau scolaire des élèves. Le Conseil scolaire de Little Rock, avec Virgil Blossom à sa tête, fit tout pour décourager les plus fragiles et promouvoir ceux dont le niveau était meilleur. Blossom n’était pas un militant des droits civiques, il voulait de l’ordre. Cette préoccupation convergeait avec les intérêts de la NAACP. Des cent élèves inscrits il n’en resta, au bout du compte, que neuf.

Que reste-t-il aujourd’hui de la NAACP ? De quelle manière agit-elle ?

La NAACP existe encore mais elle est débordée par les jeunes générations qui considèrent que la non-violence et l’action judiciaire ont montré leurs limites. Le mouvement Black Lives Matter qui date de 2014, est largement né de ce constat. L’histoire des Noirs aux Etats-Unis peut se lire en quatre temps. D’abord, il y a eu l’esclavage. Le Noir était comme un meuble, que l’on peut vendre et violer. Ensuite, durant un siècle de ségrégation (1865-1965) les Noirs étaient officiellement « égaux mais séparés ». L’égalité n’était que de papier. A titre d’exemples, signalons que sous la pression des élus démocrates des Etats du Sud, les Noirs ne bénéficièrent pas des mesures sociales du New Deal des années 1930, ou que plus d’un million de Noirs démobilisés après la Seconde Guerre mondiale n’eurent pas accès aux avantages procurés par le G.I Bills de 1944 censé faciliter la réinsertion économiques des soldats par des mesures diverses qui touchaient à la formation ou au logement. Ensuite, il y a eu des progrès. Les cours de justice ont statué mettant fin aux lois Jim Crow, comme la ségrégation dans les bus et les écoles. C’est le temps de la déségrégation. En 1966, le mouvement Black Power est lancé par Stokely Carmichael en opposition avec la stratégie de non-violence adoptée par Martin Luther King. Une rivalité sur la méthode n’a jamais vraiment cessé au sein de la communauté africaine-américaine.

Et puis, la discrimination positive fut instituée. Nous sommes arrivés à une égalité qualifiée d’institutionnelle, de juridique, et maintenant c’est l’égalité réelle qui est réclamée. C’est le quatrième temps, celui d’une action beaucoup plus forte, notamment culturelle. On le voit avec les statues ou les films. C’est d’ailleurs l’idée de James Baldwin et aussi de l’écrivain Ta-Nehisi Coates, que de rappeler que l’histoire des Africains-Américains est inscrite dans l’histoire du pays. Ce n’est pas une histoire à côté. C’est une façon de dire pour les Africains-Américains qu’il faut reprendre en main l’histoire, faire avancer la cause par d’autres moyens qu’en faisant confiance en la justice.

En 1896 un arrêt de la Cour suprême légalise la ségrégation raciale qui se met en place dans les Etats du Sud dans les années 1890 tout en affichant la préservation de l’égalité des droits obtenue après l’abolition de l’esclavage. C’est ce que traduit la formule « séparés, mais égaux ». Dans les faits l’égalité est rompue par des mesures adoptées localement. Ainsi en va-t-il du droit de vote reconnu aux Noirs par le quinzième amendement de 1869, mais dont ils sont écartés par des dispositions multiples.

Voir la recension du livre d’Ira Katznelson, Fear Itself : The New Deal and the Origins of Our Time, New York, W.W. Norton, 2013. https://laviedesidees.fr/Retour-sur-le-New-Deal.html

Fut ainsi nommé l’ensemble des législations ségrégationnistes adoptées par les Etats du Sud après l’abolition de l’esclavage en 1865.

En 1958, le maire de New York félicite les neuf lycéens et lycéennes ayant intégré le lycée Central High. De gauche à droite au premier rang : Minnijean Brown, Elizabeth Eckford, Carlotta Walls, le Maire Wagner, Thelma Mothershed, Gloria Ray ; derrière, de gauche à droite : Terrance Roberts, Ernest Green, Melba Pattilo, Jefferson Thomas. Photographie de Walter Albertin pour le World Telegram. Library of Congress.

Ces neuf élèves sont devenus progressivement des symboles de la lutte pour les droits civiques. Comment s’est passé ce processus ?

Avant le jour de la rentrée, le 4 septembre 1957, les noms des neuf élèves ne sont jamais donnés dans les journaux. La NAACP craint que des pressions s’exercent sur eux pour les faire revenir sur leur décision. Le jour de leur rentrée ils deviennent, à leur corps défendant, des symboles, alors qu’aucun ne se sent être un héros des droits civiques ; ce sont des gamins. Certains d’ailleurs se sont inscrits sans même mesurer l’importance historique du geste. C’est la raison pour laquelle, plus tard, des Blancs ségrégationnistes du Sud ont accusé les militants d’avoir instrumentalisé ces enfants.

Il y eut d’autres villes où des Noirs n’étaient pas acceptés dans des lycées. Mais à Little Rock, ce refus est matérialisé, puis médiatisé par une image qui va faire le tour du monde. Je veux parler de la photographie d’Elizabeth Eckford, qui figure en couverture de mon livre. Et puis, le bras de fer institutionnel qui survient entre entre Orval Faubus, gouverneur de l’Arkansas, et le président Dwight D. Eisenhower attire l’attention de la presse américaine et mondiale. Pendant les trois semaines qui séparent le 4 septembre du 25 septembre, les neuf voient les journalistes en permanence passer chez Daisy Bates et se multiplier les soutiens des héros des droits civiques. Ils se rendent compte que ce qu’ils font les dépasse et qu’il ne s’agit pas simplement d’aller dans un meilleur lycée. Ils sont en train de marquer l’histoire.

Un groupe de jeunes filles se cala dans les pas d’Elizabeth. Deux d’entre elles avaient, comme elles, quelques livres sous le bras droit. Des lycéennes qui auraient dû être en cours. En lieu et place, elles marchaient derrière Elizabeth, le visage déformé par la haine. Et elles chantaient : « Two, four, six, eight, we don’t want to integrate« . L’une d’entre elles paraissait hystérique. Elle criait fort et semblait physiquement menaçante. Elle ne portait pas de livres et sa robe blanche la boudinait. Ses cheveux étaient courts et noirs. Elle hurla « Rentre en Afrique ». A ce moment précis, Will Counts, un jeune photograhe qui travaillait pour l’Arkansas Democrat prit une photo qui allait bientôt faire le tour du monde.

Little Rock. 1957. L’histoire des neuf lycéens noirs qui ont bouleversé l’Amérique, collection 10-18, 2019, p. 129.

Pouvez-vous revenir sur cette image iconique, la photographie d’Elisabeth Eckford

Daisy Bates a été accusée de n’avoir volontairement pas prévenu Elizabeth Eckford que les plans avaient changé (les huit autres élèves ont emprunté une entrée plus discrète) pour avoir l’image d’une foule blanche qui insulte une élève noire et s’en servir pour faire bouger les lignes. Lorsque je représente ce récit sur scène avec un musicien, je raconte cette histoire en insistant particulièrement sur le fait que la principale angoisse d’Elisabeth Eckford pour ce premier jour d’école, était d’être en retard : une façon de lui redonner vie avant qu’elle ne devienne un symbole. Ce qui est très paradoxal et terrible c’est qu’elle va devenir une icône ce qui implique une forme de déshumanisation : elle n’existe plus que par sa couleur de peau.

Couverture du livre d’Elizabeth Eckford paru en 2018, La pire rentrée. Harcelée pendant la déségrégation au lycée Little Rock Central High.

Ce qu’on voit notamment à travers cette photo, c’est que ce qui se joue à ce moment-là, c’est le rejet d’un corps noir. La fille derrière lui crie « rentre en Afrique » et c’est le corps noir de l’esclave qui réapparaît à ce moment-là.

Avant septembre 1957, les Noirs, c’est pour eux une évidence, sont minoritaires, et dominés. Les garçons le savent très bien quand ils croisent le regard d’une fille blanche. Mais à partir du 4 septembre Elizabeth n’est plus définie que par sa couleur, et ce pour sa vie entière. En cela, cette photo est plus dramatique qu’il n’y paraît. Le drame de cette photo réside moins dans les insultes proférées par une Blanche à l’endroit d’une Noire que dans le fait qu’à compter de ce moment-là, Elizabeth Eckford devient noire pour toujours. C’est horrible parce que la photo a figé Elizabeth Eckford dans sa condition de femme noire. Cette photo a été sa malédiction.

A Little Rock il semble que la distinction entre les pro-ségrégation et les anti se fait en fonction de l’appartenance sociale.

W.E.B. Du Bois, sociologue, analyse la condition raciale faite aux Noirs aux Etats-Unis. En 1935 il est le premier à définir, indirectement, le « privilège blanc ». Il écrit que quand on compare un pauvre blanc et un pauvre noir, le second est en position défavorable dans ses rapports à la police ou la justice, la reconnaissance et le respect dû à chacun. Du Bois appelle cela le « salaire psychologique ». Les pauvres blancs tirent avantage et profitent de la ségrégation et des discriminations. C’est pourquoi ils les défendent. Cette population utilise aussi la Bible pour refuser le métissage. Quand j’étais à Little Rock on m’a dit : « dans la Bible, Dieu a créé des Blancs et des Noirs, ce n’est pas pour les mélanger ». La haine de la mixité raciale est viscérale. D’où le refus d’accepter des Noirs dans les écoles, par crainte que ne se forment des couples mixtes.

William Edward Burghardt Du Bois naît en 1868 dans le Massachussets. Après des études à la Fisk University, université noire de Nashville (Tennessee), il est le premier Noir à obtenir un doctorat d’histoire à Harvard en 1895. Il consacre ensuite ses travaux à l’étude de la condition des Noirs aux Etats-Unis.

Quel est la position des entrepreneurs et des milieux économiques de Little Rock ?

En constatant le désordre de plus en plus fort à Little Rock, les entrepreneurs considèrent que c’est une catastrophe pour l’image de la ville et leur Etat. Et ils se rangent derrière la déségrégation, par pragmatisme et intérêt personnel. Les militants des droits civiques l’avaient bien compris. C’est la stratégie et le génie de Martin Luther King avec, par exemple, le boycott des bus à Montgomery (décembre 1955 à décembre 1956). Il dit : « On va vous prendre par les sentiments et pour vous les sentiments c’est l’argent. Donc on arrête de prendre les bus, on arrête de consommer, on va vous montrer que sans nous, vous êtes moins forts qu’avec nous, vos intérêts sont fragilisés ». A Little Rock, cela joua un rôle considérable pour faire bouger les lignes. C’est ce qui permit à la NAACP et aux militants des droits civiques de ne pas être isolés, d’avoir des soutiens au sein de la communauté blanche. Aujourd’hui, on retrouve le même phénomène dans les Etats du Sud des Etats-Unis : des républicains, pourtant féroces, sont contre la régulation de l’immigration parce qu’ils ont besoin d’immigrés pour travailler dans leurs champs. Les lignes ne bougent absolument pas sur les questions morales.

Il y a quelques intermèdes dans votre livre dont un sur le corps noir. Est-ce que c’était une évidence pendant l’écriture du livre ?

J’avais auparavant beaucoup travaillé sur le corps des présidents américains pour un livre qui s’appelait L’Amérique dans la peau : Quand le président fait corps avec la nationqui s’intéressait à la question de l’incarnation. Là, la question du corps m’a beaucoup intéressé parce qu’un Noir dans l’imaginaire blanc raciste, c’est un corps, un corps dangereux, sexualisé, un corps que l’on veut aussi posséder. Un des enjeux de la question raciale, c’est que le corps noir devienne autonome sans être toujours défini par le Blanc. Or, c’est encore le cas aujourd’hui : le Noir est d’abord considéré comme non Blanc. L’esclavage, c’est la possession du corps, tout comme le viol. Le lynchage, c’est un corps déshumanisé. Little Rock connut, en 1927, un épisode de ce type.


Le 4 mai 1927, des centaines de curieux regardèrent passer le funèbre cortège. (…) On avait jeté le corps de Carter sur les voies du tramway, on l’avait arrosé d’essence. Un homme avait mis le feu à un chiffon et l’avait jeté sur le corps qui s’était immédiatement consumé. (…) Durant de longues heures, la foule blanche s’était réappropriée violemment le territoire. Elle avait arpenté la Neuvième Rue, brisé des devantures, laissé des commentaires tremblants dans les arrière-boutiques, toutes lumières éteintes, sans que la police intervienne.

Little Rock. 1957. L’histoire des neuf lycéens noirs qui ont bouleversé l’Amérique, collection 10-18, 2019, p. 129.
Edition du 5 mai 1927 de The New York Times

J’avais donc aussi envie d’évoquer le corps de John Carter, lynché le 4 mai 1927. C’est une référence extrêmement forte dans l’imaginaire de Little Rock. Ce lynchage – le dernier de ce type aux Etats-Unis – était très présent dans l’imaginaire des parents des neuf, qui ont tous vécu leur enfance dans cette ville et qui trente ans plus tôt étaient des gamins. Ce lynchage est à la fois différent et comme les autres parce que comme les 4 000 autres Noirs lynchés aux Etats-Unis, c’est une victime sans coupable. Il est différent dans la mesure où son corps a été amené sur la Neuvième rue et qu’il y a eu un déchaînement de violence et d’appropriation de l’espace public noir par les Blancs. C’était un rappel à l’ordre d’une extraordinaire violence pour la population noire de la ville.

Précisément, vous racontez aussi l’histoire méconnue de la Neuvième rue, une rue habitée par des Noirs, à la frontière d’un quartier blanc.

En effet, raconter l’histoire de cette rue et du grand projet d’autoroute urbaine est une autre manière d’aborder la question des discriminations. Cette rue, on l’appelle l’Harlem de Little Rock. C’est le cœur de la vie de la communauté africaine-américaine. S’y trouvent les églises baptistes noires, les restaurants, les centres de soin, etc. Une vie intense à l’abri des regards des Blancs. Mais, et c’est fascinant, cette rue « noire », comme beaucoup d’autres aux Etats-Unis, disparaît progressivement à partir des années 1950 quand est conçu un vaste projet d’autoroutes urbaines dans tout le pays.

Ce projet autoroutier a été possible parce que les seuls qui ne pouvaient s’y opposer politiquement étaient les Noirs. Les conséquences ont été catastrophiques pour la communauté afro-américaine, car non seulement des quartiers ont disparu, mais cela permit à des Blancs d’habiter en banlieue et de laisser la ghettoïsation progresser. Par des conséquences en chaîne, cela a remis en cause la déségrégation scolaire. C’est là où l’on voit que les mécanismes du racisme sont extrêmement complexes. Eisenhower, qui n’a jamais été un grand défenseur des droits civiques, reste comme celui qui a permis l’entrée des neuf lycéens. Or, en même temps un projet d’autoroute urbaine, qui n’avait rien à voir avec la question raciale, parce qu’il crée des résistances dans certaines communautés blanches dites progressistes, antiracistes et qui ont les moyens de lui résister, aboutit à la destruction d’un tissu social et culturel noir très important et très ancien. Il y a là une inversion permanente des rapports.

Thomas Snegaroff, L’Amérique dans la peau. Quand le président fait corps avec la nation, Armand Colin, Paris, 2012.

Que nous enseigne cette affaire à propos de la déségrégation?

Le droit n’a pas suffi à opérer la déségrégation. Le changement profond des mentalités, la disparition des préjugés, ça ne se décrète pas. Les épreuves subies par les Africains-Américains en attestent. C’est le message du mouvement Black Lives Matter ; il dit cela : « la loi n’a pas suffi », il faut changer profondément les esprits. Et les partisans de ce mouvement considèrent que le chemin pour y parvenir c’est celui de la culture et des symboles d’oppression. D’où le ciblage des statues, action plus profonde qu’elle n’en a l’air. Le projet de retrait de la statue du général Lee à Charlottesville en Virginie fut le point de départ des émeutes d’août 2017. Les partisans du déboulonnage de statues pensent qu’on ne peut pas maintenir un espace public qui rappelle un rapport de domination. Les Africains-Américains réclament le droit d’arpenter librement un espace public dont la symbolique ne rappelle pas en permanence leur position de dominés, d’esclaves ou de ségrégués. Comme c’est le cas dans les noms de rues. Je comprends que ça puisse choquer l’historien ou la « conscience blanche ». Mais comme historien j’essaye de comprendre la logique qui sous-tend ce mouvement. Il ne s’agit pas uniquement de dire « Ah c’était un salaud de négrier » ; ce qui se joue est plus que ça, c’est la réappropriation de l’espace public qui doit devenir un espace partagé.

Y a-t-il une mémoire des neuf dans l’espace public de Little Rock ?

Il y a aujourd’hui une rue Daisy Bates. Il y a aussi des statues des neuf devant le Capitole de l’Etat de l’Arkansas. Mais les maisons des neuf tombent en ruines. Il y a aussi un chemin, dans la rue, sur le sol avec des plaques commémoratives portant les noms de militants des droits civiques. Tout cela est l’aboutissement d’un long et intense travail militant.

Little Rock Nine Memorial face au Capitole de l’Etat de l’Arkansas. Source : Flickr.

Que sait-on des positions des militaires qui ont protégé les lycéens durant l’année scolaire ?

Il y a très peu de témoignages sur ce sujet. On sait qu’ils ont le sentiment d’avoir fait leur devoir, ce sont des soldats. Ils font respecter la Constitution, la décision de la Cour Suprême, un ordre du Président des Etats-Unis. Ce que je sais, en revanche, c’est que les neuf ont tous eu une grande gratitude à l’égard de ces soldats. Ironie de l’histoire, Eisenhower put envoyer l’armée grâce à The Insurection Act de 1807, la même loi que Trump voulait utiliser contre les manifestants antiracistes, lorsqu’en pleine crise « Georges Floyd » il a songé à envoyer l’armée.

En 1957, Eisenhower voulait garantir l’application de la loi. Kennedy fera de même, en septembre 1962 et juin 1963 au Mississippi et en Alabama : il s’agit d’assurer l’accès d’étudiants noirs à l’Université. Ce qui est intéressant et assez perturbant, c’est que Trump voulait le faire, mais à l’inverse, contre les droits civiques. Et l’armée et le ministre Mark Esper lui ont dit non. Mais ce dernier n’a pas justifié son « non » par l’impératif moral d’aider les minorités africaines-américaines. Il a simplement dit : « on considère que les conditions ne sont pas réunies, qu’il n’y a pas un désordre suffisant ». Encore une fois, en 1957 comme aujourd’hui, on ne se place pas au niveau de la morale quand l’armée décide de suivre ou non la décision du président.

C’est également le rapport à la Constitution des Etats-Unis et au pouvoir fédéral qui semble si déterminant dans les divergences entre Faubus et Eisenhower.

Oui, dans ce rapport de force entre deux hommes, c’est le pouvoir fédéral qui est mis en cause. Leur conflit pose aussi une vielle question pour les Etats-Unis qui est celle du droit des Etats. Quand Orval Faubus dit « nous sommes maintenant occupés », cela renvoie à la guerre de Sécession. Cet élément est fort dans les Etats du Sud : la période de la Reconstruction de 1870 à 1880 a représenté l’humiliation de voir l’armée des Yankees occuper le Sud des Etats-Unis et imposer une reconstruction humiliante. Faubus joue sur cette corde en disant « à nouveau on nous occupe », « à nouveau les Yankees », « et à nouveau c’est pour les nègres ». Il prospère sur une forme de répétition historique.

On peut être surpris que Faubus soit démocrate, pouvez-vous nous parler du rapport des républicains et des démocrates sur la question raciale. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Le parti qui a aboli l’esclavage, c’est le parti de Lincoln, un républicain. Longtemps, dans le sud des Etats-Unis, les démocrates ont été ségrégationnistes. C’était un parti rural, celui des défenseurs des grandes plantations. Les républicains, eux, étaient plutôt implantés dans les villes industrielles. Ainsi, dans les années 1950, il y a encore des gouverneurs du Sud démocrates, racistes et ségrégationnistes. Ils sont donc démocrates dans un sens quasiment populiste : défendre l’intérêt des Blancs, l’intérêt du petit peuple. Les Républicains étaient plutôt les défenseurs d’une élite, d’une aristocratie. Cela change au cours des années 1960-1970, quand la ligne du parti démocrate devient progressiste sur ces questions. Et ceux qu’on appelait les Dixiecrats, les Démocrates du Sud, quittent progressivement le parti pour devenir des candidats indépendants ou rejoindre le parti républicain.

Aujourd’hui, il y a encore une majorité de républicains qui considèrent que les violences policières à l’égard des Noirs ne sont que des faits divers distincts les uns des autres, et ne sont pas le signe de quelque chose de plus structurel. 85 % des républicains blancs considèrent que la police n’est pas agressive. De leur point de vue, ils ont raison. Comme les Noirs ont raison lorsqu’ils sont 80% à considérer que la police est agressive.

Pour finir, quelles similitudes peut-on voir entre ce policier qui met à terre un homme, Georges Floyd, et cette violence virile qui se manifestait pendant les lynchages ?

Il faut savoir que tous les policiers, mais vraiment tous, quand ils sont pris sur le fait d’avoir tué un Noir, évoquent dans leur rapport la taille de leur victime. « Il était gigantesque » disent-ils. Et ça c’est un préjugé racial très fort, qui confère à l’homme noir de la dangerosité. En somme ils veulent dire « Si je ne le tue pas, c’est lui qui va me tuer ». Cet élément est à lier aux lynchages. Quand des hommes ont été lynchés, on leur a parfois coupé les testicules ou le sexe, parce que l’homme noir est considéré comme fort, il a une sexualité extraordinaire selon le préjugé, et il fait peur à l’homme blanc qui craint le viol des femmes blanches.

L’autre point commun, c’est l’impunité. Aujourd’hui, lorsqu’il y a un cas de violence policière, ce sont les syndicats de police eux-mêmes qui sont chargés de faire justice. C’est une impunité totale. S’ils vont en justice, c’est une justice de Blancs, et les policiers auront toujours raison contre les Noirs. L’inverse est rarissime. Dans le cas de Georges Floyd, le policier en arrive à se dire « que je sois filmé ou pas, je m’en fous ». C’est quand même qu’il règne un fort sentiment d’impunité. Il s’agit du même sentiment d’impunité des Blancs lors de la pendaison de John Carter…

Et puis, en l’occurrence, le policier qui étrangle Floyd, c’est comme un lynchage. C’est la même mort en tout cas. Georges Floyd est torse-nu quand il meurt. Il est exactement dans l’iconographie du lynchage avec la criminalisation de celui qu’on va tuer et l’apparat de la vraie justice. Ici, c’est « oui, mais il vendait des faux billets », on ressort son passif. Il y a toujours eu un « Oui mais… ».

Nine from Littke Rock, film documentaire de Charles Guggenheim, 1964.

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