05.07.20 Ruth Zylberman, 209 rue Saint-Maur. Autobiographie d’un immeuble, Paris Xè.

A l’origine du livre de Ruth Zylberman, il y a le travail pour un film sur l’immeuble situé au 209 rue Saint-Maur dans le Xe arrondissement de Paris et ses habitants. A partir des renseignements donnés par le recensement de 1936, la réalisatrice a mené une enquête auprès des locataires du 209, tous voisins, pour reconstituer la mémoire oubliée et parcellaire d’un immeuble ordinaire dans un Paris sous occupation nazie, un immeuble qui pour les uns a été un refuge, quand d’autres n’ont pu y être en sécurité. Des 300 habitants du 209, 100 étaient juifs et 52 ont été déportés. Ruth Zylberman revient dans son livre sur son enquête.

Ruth Zylberman, 209 rue Saint Maur, Paris Xè, Seuil Arte Editions,

« Qu’y a-t-il sous votre papier peint ? »

Georges Perec, L’Infra-ordinaire, Editions du Seuil, 1989

Cette question, posée par Georges Perec, Ruth Zylberman la rappelle à plusieurs reprises, dans son livre. Pour Ruth Zylberman, tous les immeubles de Paris sont « un peuple vivant », alors elle a dû faire un choix pour trouver celui dont elle écrirait l’autobiographie : « après des années d’errance », la narratrice s’arrête sur cet immeuble parisien du 209. Dès les premières pages, le lecteur est prévenu : Ruth Zylberman s’aventure en territoire inconnu, loin de la rue où elle habite aujourd’hui, où vécut aussi son père.

L’enquête de Ruth Zylberman débute par l’utilisation d’une carte réalisée par l’historien Jean-Luc Pinol à partir des données collectées par Serge Klarsfeld : « Cartographie des enfants juifs de Paris déportés de juillet 1942 à août 1944 » dans laquelle la liste des enfants arrêtés à chaque adresse est affichée dans une infobulle. Le Système d’Information Géographique grâce à ses fonctionnalités multiscalaires avec l’outil zoom, permet, à grande échelle, d’afficher les noms et l’âge des enfants. Sur « la carte aux points rouges », le 209 indique les noms de neuf enfants.

Notons que dans le cadre de la classe, un usage pédagogique de cet outil cartographique est difficile. Il demande de rappeler aux élèves que ces « points rouges » sont des vies insérées dans des familles, des institutions, que ce webmapping ne distingue pas les ruptures ou les accélérations de 1942 à 1944 et enfin que ces figurés ne sont pas ceux d’une carte de la répartition des populations juives.

« Cartographie des enfants juifs de Paris déportés de juillet 1942 à août 1944

« Comment peupler un immeuble de noms ? »

Ruth Zylberman

Pour débuter, Ruth Zylberman se fonde sur les patronymes et les lieux de naissance, une méthode rappelle-t-elle que désapprouverait sa « rigoureuse amie », l’historienne Claire Zalc.

Dans son ouvrage, Dénaturalisés. Les retraits de nationalité sous Vichy, Claire Zalc consacre deux pages solidement argumentées pour « En finir avec les noms et prénoms juifs ». L’historienne interroge les pratiques onomastiques des historiens et des chercheurs en sciences sociales et rappelle combien les inconvénients sont majeurs. Un repérage des populations juives via les noms et les prénoms manque de fiabilité : les prénoms bibliques peuvent être pour des catholiques, des protestants ou des Juifs. C’est oublier les effets de générations et de parcours migratoires, regrouper un ensemble d’individus dans un groupe « la population juive » et dans sa cristallisation, c’est reprendre les principes d’identification de l’antisémitisme de bureau et d’un antisémitisme ordinaire.

Néanmoins, la démarche de Ruth Zylberman est fondamentalement celle d’une historienne. Durant cinq années, elle interroge les listes électorales, les plans du 209 aux Archives de la Ville de Paris, les archives privées, la presse et sa rubrique de faits divers, les actes de naissance et de décès, les recensements, les cartes postales, les registres matricules, les archives de la Préfecture de Paris, les registres du dépôt de police de Paris, les Archives des victimes des conflits contemporains, les dossiers de spoliation nommée « aryanisation » par les Allemands et Vichy, les archives des Hôpitaux de Paris mais aussi les plaques commémoratives, les « traces fragiles des pierres » de Mariana Sauber. Ces recherches nourrissent l’auto-biographie de cet immeuble.

Le 209 raconte les barricades de juin 1848 et celles de mai 1871, 1942, les années d’après-guerre, l’immigration des années 60, la gentrification des années 1990 et 2015. Il s’agit d’interroger ces pierres, les faire parler car, prévient l’autrice, « ne riez pas, le 209 m’appelle ». La naissance de la rue Maur ou des Morts pendant la Révolution en juillet 1798, ce n’est pas encore « l’année zéro du 209 : celle de la toute première pierre, du tout premier habitant ». Il faut attendre l’investissement fragile du marchand charcutier Jean-François Drain qui, à partir de 1845, fait construire un immeuble dans un jardin. Le lecteur est emmené désormais dans une succession de savoirs qui seront autant de liens et de partages avec pour sésame la formule répétée souvent, « 209 rue Saint-Maur ».

Schéma réalisé par l’auteure, p. 55.

L’autrice nous interpelle, nous ses lecteurs, car dans cette enquête tout organique, avec cette « vie dans les plis », ces temps qui se superposent, elle veut s’assurer que nous sommes encore à ses côtés (« continuons à l’appeler 209 car sinon, c’est à s’y perdre » ou « vous suivez ? »). Le lecteur apprend les bouleversements qui traversent Ruth Zylberman (« et, pour la première fois depuis le début de tout ce cirque, je pleure. »).

Les témoignages des anciens habitants du 209 sont bien évidemment une source fondamentale de cette enquête. Ruth Zylberman est attentive et protectrice avec ceux qu’elle interroge. Ainsi, lorsqu’elle saisit, que la « joie dans la voix d’Odette [Diament] a disparu », elle écrit : « Je sais que pour poursuivre cette conversation, nous devons nous voir, que je sois à côté d’elle, proche. ». Elle fait aussi preuve d’une extrême délicatesse avec Henry Osman qui, à l’âge de cinq ans, a été confié par sa mère au Comité Amelot, une association juive qui cacha des enfants. Ses parents, Szlama et Marta Osman avaient été arrêtés en décembre 1942. Depuis ses dix ans aux Etats-Unis, il explique la résurgence de la souffrance lorsqu’il se souvient. Alors Ruth Zylberman se tait sans le solliciter de nouveau. Elle décrit ce rapport complexe au passé, au savoir : l’oubli d’une langue, le français.

« I want to put all of this behind me ».

Henry Osman

La question du silence et des savoirs est souvent abordée en classe au travers des écrits de Jorge Semprun ou de Simone Veil. Annette Wieviorkaet François Azouvi, ont travaillé cette question de la mémoire collective et d’un immense silence. Plus récemment, Judith Lindenberg voit plutôt le silence comme un processus et non comme un état. Pour beaucoup de survivants de la Shoah, l’écriture historique n’est pas une option en raison du sentiment de culpabilité, de la peur d’exposer son statut de victime ou sa judéité en public. D’une manière complémentaire, le 209 rue Saint-Maur apporte une autre dimension : la peur.

Déportation et génocide. Entre la mémoire et l’oubli, Paris, Fayard, 1992.

Le Mythe du grand silence. Auschwitz, les Français, la mémoire, Paris, Fayard, 2012.

Premiers savoirs sur la Shoah, CNRS Editions, 2017.

« Celle qui fait vaciller les parents comme leurs enfants, cette peur dont on ne parle pas sous peine de la voir croître encore, triomphante. »

Ruth Zylberman

Ruth Zylberman rend compte de cette peur au cours du témoignage de Charles Zelwer. Au moment de la rafle du Vel d’Hiv, ses parents s’enfuient et le cachent pendant deux ans. Au moment de cette séparation, il est âgé de dix-huit mois. Le souvenir de cette rafle lui revient à l’âge de dix ans.

« J’étais dépositaire de quelque chose, qui était en moi et que j’étais incapable de comprendre : quelque chose qu’on ressent en soi et qu’on n’arrive pas à nommer ou à définir. C’est ça que j’appelle le fatras ».

Charles Zelwer

L’enquête s’appuie également sur la toile. Le numérique rassemble la « constellation » du 209 grâce à Skype qui permet de communiquer avec ceux qui ont quitté la France. Les forums en ligne, bases de données, annuaires et mails sont également de précieux outils pour l’enquête de Ruth Zylberman. Les professeurs savent combien l’utilisation de ces bases de données par les élèves contribue à une réflexion active. Les élèves croisent, confrontent et traitent des données. Ils saisissent parfois que les archives sont très partielles.

Pour saisir l’histoire des femmes, « c’est par les hommes que je retrouve la trace de femmes : pas de service militaire, pas d’inscription sur les listes électorales pour elles ». Et les archives sont parfois manquantes, lacunaires. Or l’enquête historique, c’est aussi admettre l’impossibilité de poursuivre. Au sujet de Daniel Szulc, trois ans, l’un des neuf enfants de la carte aux points rouges, Ruth Zylberman écrit :

« rien ne venait. Rien, le silence absolu – il n’y avait rien à apprendre, à découvrir. ».

Ruth Zylberman

Le sensible est l’autre dimension fondamentale de cette enquête. Ruth Zylberman cherche les traces dans les caves ou « entrailles », les escaliers et les fenêtres. Les petits logements d’une ou deux pièces sont désormais avec les achats par lots des années 90, des appartements plus vastes. Alors, où trouver les traces ? Au sol, les marques de l’ancien couloir distribuant les « appartements » sont encore présentes. Le sensible permet de raconter l’intime. La rencontre avec Adolphe Albert Baum montre bien les choix de Ruth Zylberman. Albert Baum est dans la liste des neuf enfants.

Les parents d’Adolphe Albert Baum, son oncle Isaak Goura et un inconnu. Devant eux, Albert Baum, Marguerite Baum et Bernard Goura. Photographie pris à la fête de l’Humanité à Garches dans les années 30. (Archives personnelles de l’auteure)

A seize ans, il est déporté à Auschwitz puis Buchenwald. Il s’apprête à raconter sa déportation, lui qui depuis les années 1980 raconte son parcours dans les collèges de la région. Mais Ruth Zylberman veut « parler du 209 rue Saint-Maur, de ses parents, de sa sœur ». Il s’agit bien de réintroduire une histoire sociale dans la géographie d’un immeuble. Ruth Zylberman rend compte à l’échelle de ces hommes et de ces femmes de l’épaisseur des vies. Les pages sur la rafle du billet vert du 14 mai 1941, la rafle du Vel d’hiv ou les arrestations dans les rues en 1943 et en 1944 montrent toute la complexité des rapports humains : le policier qui prévient, celui qui fait du zèle, Rose et Désiré Dinanceau qui sauvent, l’inquiétante voisine surnommée « La muette », ceux qui ouvrent la porte, ceux qui ne répondent pas, la résistance juive communiste. Ruth Zylberman rappelle fortement, et avec raison, que Vichy n’a pas protégé les Juifs français en livrant les Juifs apatrides. C’est oublier que leurs enfants étaient bien souvent de nationalité française. Récemment l’historien Laurent Joly, cité par Ruth Zylberman démontre que de fin 1943 à 1944 la majorité des Juifs arrêtés sont de nationalité française.

En classe, le professeur doit user d’habileté pour faire travailler les élèves sur ces vies dans les programmes de troisième et de terminale, « la France dans la guerre » ou l’option HGGSP « L’histoire et les mémoires du génocide des Juifs et des Tsiganes ». Des extraits de ce livre croisés avec les travaux de Laurent Joly et les remarquables parcours sonores « ça s’est passé ici, les Parisiens racontent la Shoah » d’Isabelle Backouche et Sarah Gensburger devraient aider considérablement l’enseignant à mettre en œuvre cette histoire par le bas.

SAUBER Mariana, « Traces fragiles. Les plaques commémoratives dans les rues de Paris », in Annales. Economies, sociétés, civilisations, 48ᵉ année, n°3, 1993.

Laurent Joly, L’Etat contre les Juifs. Vichy, les Nazis et la persécution antisémite, Grasset, 2018.

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