04.07.20 Spoliation des locataires juifs et antisémitisme social

Contexte

Alors que l’historiographie a bien documenté l’aryanisation des biens juifs, c’est-à-dire la spoliation des propriétaires de biens immobiliers et d’entreprises, la question des locataires juifs est restée dans l’ombre jusque-là. La communauté juive parisienne est la plus importante, 150 000 sur 280 000 Juifs en France en 1939, parmi lesquels 38 500 seront déportés. Nombre d’entre eux sont locataires de leur appartement, des familles modestes, pour une part émigrées d’Europe centrale. A partir de 1941, les persécutions et les rafles ont rendu vacants les logements : les familles juives ont fui Paris, ou elles ont été arrêtées.

La guerre a aggravé la pénurie de logements, chronique depuis la fin du XIXe siècle à Paris. Avec les persécutions antijuives, un véritable marché immobilier parallèle se met en place. Les propriétaires ou les gérants de logements inhabités par les Juifs souhaitent les remettre en location, dans l’assurance qu’ils trouveront preneurs. La première administration saisie dès 1942 est le Commissariat Général aux questions juives, administration mise en place par Vichy en mars 1941 pour mener à bien la persécution et l’aryanisation des Juifs en France. Ses archives recèlent des lettres de particuliers qui désignent des « appartements juifs » précis, réclamant la possibilité de les relouer.

A l’été 1943, la préfecture de la Seine, compétente pour les affaires de logement à Paris et en banlieue puisque la capitale n’a pas de maire, crée un service spécial installé rue Pernelle, à proximité de l’Hôtel de Ville, pour gérer ce transfert d’appartements. Il s’agit alors de reloger les sinistrés, victimes des bombardements alliés sur Boulogne et Courbevoie, puis sur Noisy-le-Sec et le nord de la capitale (Saint-Denis, 18e arrondissement). Ces « sans logis », relogés à la fortune du pot, appellent tous les soins de l’administration de Vichy qui tente de conserver l’adhésion d’un maximum de Français.

Documents

Document 1 : liste des sinistrés de Courbevoie, septembre 1943, archives municipales de Courbevoie, 5H25, Bombardements sinistrés. Marthe D. porte le numéro 1279 dans la liste des sinistrés de Courbevoie. La dernière colonne avec la mention « T » précise qu’elle est « sinistrée totale » c’est-à-dire que son logement est inhabitable (d’autres ne sont que sinistré partiel, P) ».
Document 2 : Lettre de Marthe D. au Maréchal Pétain, 15 novembre 1943, archives de Paris, 133 W 50 (anciennement Perotin 901/62/1, carton 54).     

C’est dans ce contexte que Marthe D., sinistrée du 1 rue Pierre Brossolette à Courbevoie en Septembre 1943 (doc. 1), et relogée temporairement au 64 rue Pereire à Saint-Germain-en-Laye, écrit au Maréchal Pétain le 15 novembre 1943 (doc. 2). Elle avait déjà écrit au préfet de la Seine le 8 novembre. En l’absence de réponse, elle vise le sommet de l’Etat. Cette multiplicité de courriers atteste de l’énergie que les intéressés mettent dans leur quête d’appartements. Mais Marthe D. dans son courrier rappelle qu’elle est aussi en contact avec la Kommandantur, siège du commandement allemand sur Paris, installée avenue de l’Opéra. Elle prétend avoir agi auprès de l’autorité occupante pour obtenir « la levée de réquisition sur un appartement de juif » (doc. 2, page 1), dont elle donne le nom et l’adresse. Ce fait renseigne sur sa détermination et son agilité face à ce problème. Elle décrit ensuite les nombreuses démarches pour parvenir à ses fins. Elle a vérifié que le logement était bien vide de ses occupants. De fait, l’appartement de Monsieur B., au 11 rue Saint Marceaux (17e) a été vidé de ses meubles le 1er octobre 1943 comme en atteste la liste des appartements mis sous scellés et vidés de leurs meubles par les autorités allemandes (doc. 3, 2e feuillet, n° d’Ordre 644).



Document 3 : Liste des appartements mis sous scellés et vidés de leurs meubles par les autorités allemandes, 29 mars 1944, Archives nationales, AJ 38 1142, cabinet du commissaire général aux questions juives.

Parmi ceux qui occupent les appartements vidés, beaucoup sont recommandés par les autorités occupantes, un certain nombre sont les voisins des familles juives (doc. 4), tous profitent de la persécution des Juifs pour améliorer leur sort. Certains vont même jusqu’à dénoncer les locataires juifs qui se cachent mais payent encore leur loyer (doc. 5). Et ils alimentent ainsi la machine d’exclusion qui s’ajoute aux mécanismes de destruction de la population juive. 

Document 4 : Lettre de l’office public d’habitations de la ville de Paris, décembre 1943. AP, 901/62/1, carton 54 (archives de Paris, 133 W 50)
Document 5 : Lettre anonyme adressée au service d’habitation de la préfecture de la Seine, rue Pernelle, s.d, AP, 901/62/1, carton 54 (archives de Paris, 133 W 50)

Marthe D. donne des gages de patriotisme à celui à qui elle écrit : son fils et son mari travaillent en Allemagne, probablement dans le cadre du STO (Service du travail obligatoire) mis en place pour obtenir le remplacement de prisonniers français par des travailleurs français. Face à l’incurie administrative, elle fait appel au sauveur, tel qu’il s’est présenté dans son discours du 17 juin 1940 quand il a accepté de former un gouvernement après la défaite de la France. Autorité et droiture du Maréchal s’opposent à la paralysie et la corruption administratives, autant de thèmes qui sont des piliers de l’idéologie vichyssoise. Ajoutons une dimension affective pour le héros de 14-18, Marthe D. lui faisant part de sa « profonde vénération » à la fin de sa lettre.

C’est l’adresse indiquée dans les documents administratifs. Dans le début de sa lettre à Pétain (doc. 2), Marthe D. évoque le « 1 allée du Midi » sans que l’on sache vraiment pourquoi. Cette allée ayant aujourd’hui disparu, il est probable qu’elle aboutissait au 1 rue Pierre Brossolette ou que Marthe D. était propriétaire à deux adresses.

Le 64 rue Pereire est l’adresse indiquée à la fin de son courrier (doc. 2, page 4) par Marthe D. Le 6 rue Colignon qui apparaît sur la liste des sinistrés (doc. 1) est probablement l’adresse de l’hôtel où elle fut logée temporairement et qu’elle évoque dans sa lettre (doc. 2, page 1) avant d’intégrer le 64 rue Pereire.

Sa lettre documente les modalités de la spoliation des locataires d’appartements parisiens, soit près de 25 000 appartements dans Paris et en banlieue. En mars 1942, les Allemands mettent en place un service chargé de vider les logements des Juifs. Tous les biens sont enlevés, puis triés et envoyés en Allemagne à usage des populations du Reich. Ce marché immobilier parallèle est contrôlé par les Allemands. En apposant des scellés sur les portes des appartements, ils s’assurent de préserver leur contenu à leur profit. Une fois qu’ils sont vidés, des listes sont communiquées à la préfecture de la Seine qui dispose ainsi d’un parc de logements à réaffecter. Or, Marthe D. est exaspérée par les tracasseries administratives auxquelles elle se heurte. Face à une administration « aveugle et inhumaine » (doc. 2, page 2), elle se présente comme une femme travailleuse, qui refuse d’être assistée. Elle considère donc légitime d’investir un logement d’une famille persécutée.
De fait, cette spoliation des locataires juifs s’opère dans le respect de la légalité. Si la famille juive a disparu, et même dans certains cas si elle continue de payer son loyer, il faut qu’un administrateur provisoire soit nommé pour résilier le bail et en établir un nouveau pour le futur locataire. Marthe D. obtiendra bien une autorisation pour emménager dans l’appartement de M. B.. Comme de nombreux sinistrés de la banlieue parisienne, c’est pour elle l’occasion d’entrer dans Paris, l’immeuble qu’elle investit faisant partie de la ceinture d’habitations à bon marché construite dans les années 1920 autour de Paris. Mais elle n’a pas choisi son point de chute au hasard : la rue Saint-Marceaux est finalement assez proche de Courbevoie, c’est l’entrée naturelle des habitants de cette commune pour venir à Paris.

Document 3, 2e feuillet, n° d’Ordre 644.

Un antisémitisme social

A travers les propos de la requérante, la fidélité au Maréchal Pétain et l’exaltation des valeurs qu’il promeut (Travail, Famille, Patrie), se dessine le portrait type du bon Français sous l’occupation. La volonté de se réapproprier un logement loué par un locataire juif dérive presque naturellement de son adhésion au régime de Vichy. Marthe D. participe activement à la disparition de la communauté juive de l’espace parisien, et cela sans états d’âme. D’une certaine manière, sa démarche confirme que dans son esprit les Juifs sont différents d’elle, qu’ils n’ont pas les mêmes droits, conformément à un antisémitisme social courant à l’époque. Sans exprimer, dans la lettre, de sentiment antisémite elle est, de fait, l’un des acteurs de la société française qui ont contribué à la persécution des Juifs en France pendant la guerre. L’étude quantitative que nous avons menée a par ailleurs montré que la moitié des « bénéficiaires » de logement, comme l’administration les appelle, ne fait pas partie des sinistrés. Recommandés par les autorités occupantes ou voisins des familles juives, tous tirent profit de la persécution des Juifs et contribuent ainsi à l’exclusion et à la destruction de la population juive.
Après la Libération, certains locataires juifs reviendront, soit de déportation, soit de leur clandestinité. Ils tenteront alors de récupérer leur appartement. Cela donnera lieu à des manifestations antisémites virulentes à Paris, et à des procès que les victimes juives ne gagneront pas toujours. En effet, la concurrence des victimes jouera à plein : une famille sinistrée, une femme de prisonnier, une veuve de résistant seront tous prioritaires par rapport à un foyer juif, en partie décimé, qui tente de reconstruire sa vie d’avant-guerre. Un tel constat montre comment la société française dans son ensemble a participé, en marge des déportations, à la mise à l’écart de la communauté juive, et cela au-delà de la chute du régime de Vichy.

Bibliographie

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