09.11.20 Tous, sauf moi de Francesca Melandri

Francesca Melandri, Tous, sauf moi, Paris, Gallimard, 2019 pour l’édition originale en français.

« Tous sauf moi ». Ainsi est intitulé, dans sa version française, le beau roman de Francesca Melandri. Le titre fait écho à une pensée récurrente d’Attilio Profeti à chaque fois qu’au cours de sa longue vie il a dû faire face à des situations périlleuses. Cette pensée réflexe, telle un mantra, le maintiendra en vie jusqu’à l’âge de 97 ans ou le temps d’un long vingtième siècle vécu entre l’Italie et l’Éthiopie, deux familles et plusieurs femmes. Sa longévité, Profeti la doit à son instinct de survie, à son intelligence des situations et à sa beauté qui à la fin des années trente, lui vaudra d’être considéré comme un spécimen d’exception de la « race italienne » dans un contexte où le régime fasciste met en place une politique raciste dans les colonies et à partir de 1938, un antisémitisme d’État dans la métropole.

Le titre original Sangue giusto, traduisible en français par « Sang juste » ou « Bon sang », illustre bien la centralité de la « question raciale » dans l’intrigue. Est-ce le même sang qui coule dans les veines de la protagoniste principale, la quadragénaire romaine Ilaria « aux cheveux acajou et aux traits réguliers », et dans celles d’un jeune réfugié éthiopien, Shimeta Ietmega Attilaprofeti qui fait irruption dans son existence tranquille ? Quel crédit accorder à ses affirmations, lui qui est décrit par une voisine comme un « Africain très noir » ? Est-il bien, comme il le prétend, le petit-fils du patriarche Attilio Profeti, qui n’est autre que le père d’Ilaria ? A-t-il inventé cette parenté pour obtenir le droit de rester en Italie ?

Jusque-là, au début des années 2010 le sort des réfugiés était resté une réalité abstraite pour Ilaria, cette enseignante de gauche, en dépit du surgissement d’une « question migratoire » depuis au moins deux décennies : avec l’arrivée de bateaux de migrants sur les côtes de Sicile, l’installation de certains d’entre eux à Rome près de la gare et dans son propre quartier, l’Esquilin. Surgissement car pendant longtemps, l’Italie était restée un pays où « immigré voulait dire quelqu’un parti vivre à New York, en Allemagne ou en Australie ». Ignorant les conseils de sa voisine, Ilaria accepte, avec une bienveillance de principe, bientôt confortée par une série d’indices, de prendre au sérieux la démarche du jeune homme. Ce faisant, elle est amenée à enquêter sur son propre père, et à découvrir un chapitre de son passé soigneusement escamoté, celui de sa participation à la conquête de l’Éthiopie, entre 1935 et 1941. Toujours en vie, Attilio Profeti « père » a perdu la mémoire et une partie de sa raison. C’est donc sans lui qu’Ilaria mène ses recherches, découvrant en même temps qu’une vérité familiale occultée, tout un pan de l’histoire coloniale fasciste.

De l’exploration d’un passé singulier à celui de l’histoire avec un « H », le dispositif narratif pourrait sembler celui d’un classique roman historique, n’était la superposition de plusieurs temporalités. Chaque moment de la fiction se nourrit d’un minutieux travail de documentation, habilement intégré dans le corps même de la narration. Parmi ces temporalités, le présent correspond aux années 2010-2012, qui voient l’arrivée du jeune homme dans une Italie à la dérive, à la fin du règne de Silvio Berlusconi. De ce moment, la romancière fait un tableau sans complaisance : classe politique corrompue, absence de perspective de changement, dégradation des conditions de vie des Italiens, notamment à Rome avec laquelle l’héroïne entretient comme nombre de ses habitants, un rapport de fascination-répulsion. La narration nous plonge aussi dans un passé immédiat qui est celui de l’odyssée du migrant entre 2006 et 2008 : la « sortie » d’Éthiopie, la précarité d’une existence confiée à des passeurs peu scrupuleux, la traversée du désert du Soudan, la détention traumatisante dans les geôles libyennes, la libération inattendue, conséquence de la visite providentielle de Silvio Berlusconi, conclue par la signature d’un traité d’amitié dont l’un des objectifs sera de contrôler les flux migratoires ; l’exil vers l’Italie sur une embarcation de fortune, l’arrivée à Lampedusa et enfin, la possibilité de poser pied à terre, « des pieds fendillés et grisâtres pour avoir passé des jours à tremper dans le clapotis putride à l’intérieur du bateau ». À la différence des quelque 20 000 candidats à l’exil dont les cadavres gisent sur les fonds marins de Méditerranée depuis 2014, Shimeta peut considérer qu’il a eu de la chance, en dépit des épreuves auxquelles il a survécu.

L’entrée en Italie ne signifie pas pour autant la fin du périple : suivront des séjours successifs dans les camps de rétention en Sicile, Trapani, Syracuse, Cara di Mineo jusqu’à l’arrivée à Rome. Pour comprendre la folle prise de risque qui motive la traversée de la Méditerranée, la mobilisation d’un passé moins immédiat est nécessaire, celui qui va conduire Shimeta à fuir son pays. L’action se déroule cette fois en Éthiopie, de la dictature du Därg et de Mengistu jusqu’aux violences survenues en 2005, lors des élections qui reconduisent au pouvoir, pour la troisième fois, Meles Zenawi. Mais le point de jonction entre l’histoire du jeune fugitif et celle d’Ilaria se situe, cette fois, dans un passé bien plus lointain : les années de conquête et de domination fasciste en Italie, période circonscrite dans le temps de l’arrivée des troupes de Badoglio à Addis-Abeba, le 5 mai 1936, jusqu’au retour du Négus, avec les Britanniques, dans la capitale en mai 1941, « cinq ans, pas un jour de plus ». Cinq années dont les conséquences s’étirent jusqu’au début du XXIe siècle.

Jonglant entre les époques, le roman de Melandri invite à une réflexion sur le processus d’amnésie qui a relégué dans l’ombre le passé colonial de l’Italie qu’il s’agisse de la corne de l’Afrique ou de la Libye . Dans le contexte de la République naissante, la perte de l’Empire fut suivie d’une forme de déni de réalité : « On garda le silence le plus absolu sur les vétérans des entreprises coloniales. On aurait pu croire que la Corne de l’Afrique s’était envahie toute seule ». Seule puissance coloniale vaincue, l’Italie espérait recouvrer une partie de ses possessions outre-mer jusqu’au traité de paix de février 1947 qui lui imposa de se retirer d’Afrique.

LABANCA Nicola, Outre-mer : Histoire de l’expansion coloniale italienne (2002),trad. E. Faure, Grenoble, ELLUG, 2017.

Pourtant, en dépit de demandes réitérées auprès des Nations unies, l’Éthiopie ne put obtenir le procès des plus grands criminels de guerre italiens. Le général Rodolfo Graziani, le premier d’entre eux, ex-vice-roi d’Éthiopie fut jugé pour son rôle dans la République sociale italienne mais n’eut pas à répondre de ses « faits d’armes » dans l’outre-mer. Remis en liberté, dès 1950 il rejoignit le Mouvement social italien, le principal parti néo-fasciste où il put continuer à défendre, jusqu’à sa mort, l’héritage du fascisme.

Il fallut attendre les années 1990 pour que les responsables italiens estiment devoir s’expliquer et bientôt s’excuser pour les crimes commis en Éthiopie. En 1996, après plusieurs décennies de controverses nationales et internationales, le gouvernement italien admit que l’Italie avait violé les conventions internationales en employant les gaz pour conquérir le pays. L’année suivante, le Président de la République Scalfaro lors d’une visite officielle sur place condamna la guerre d’agression reconnaissant les torts de l’Italie. Le passif de l’Italie à l’égard de son ancienne colonie n’a pas empêché, jusqu’à une époque récente, certains nostalgiques du fascisme d’ériger un monument-musée, en 2012, à la mémoire de Graziani dans la commune d’Affile où celui-ci termina ses jours.

S’agissant de la Libye, la « repentance coloniale » fut moins l’effet d’un examen de conscience des gouvernants que la conséquence de Realpolitik de Silvio Berlusconi. Pour tarir l’afflux des réfugiés à Lampedusa et resserrer les liens avec l’État pétrolier, un sinistre marché fut conclu en 2009 : en dédommagement de la domination coloniale et pour obtenir un contrôle des migrants au départ de la Libye, l’Italie s’engageait à investir sur place. Sans avoir à ajouter beaucoup de fantaisie à la réalité, l’autrice livre les détails de l’une des visites de Khadafi à Rome, à la descente de l’avion :

Portant un uniforme couvert de décorations et de glands qui semblait sorti de l’armoire de Michael Jackson et sur lequel, à côté d’un kilo de médailles et de décorations, il avait épinglé une vieille photo bordée de rouge. Elle représentait un homme âgé, frêle barbu, enveloppé du drap blanc des Bédouins, qu’un détachement de soldats menait par deux longues chaînes attachées à ses poignets. C’était le héros de la résistance anticolonialiste, Omar al-Mokhtar, juste avant d’être entendu par le gouverneur de la Cyrénaïque, Rodolfo Graziani. (…) Une ostentation théâtrale et déconcertante des fautes historiques bien réelles de ses amphitryons, juste au moment où il accomplissait sa première visite, non seulement en Italie, mais dans un pays occidental.

Habilement, en intégrant dans l’intrigue certains moments de réminiscence « forcée » du passé colonial, la romancière nous rappelle ce que fut le vrai visage de la domination fasciste dans ses colonies, bien éloigné du mythe des Italiens « braves gens ». La pendaison d’Omar al Mokhtar vint sanctionner la résistance de la Cyrénaïque, après le génocide des populations semi-nomades de la région. Après la Libye, Badoglio et Graziani, maîtres d’œuvre de la répression, allaient transférer leur savoir-faire dans la corne de l’Afrique.

À travers l’histoire d’Attilio Profeti, Francesca Melandri reconstitue avec talent ce que fut « l’aventure coloniale fasciste ». Une histoire d’hommes, présentée à hauteur d’homme : chemises noires enthousiastes, après plusieurs années de discours belliciste, à l’idée d’expérimenter la « sacrosainte » violence fasciste ; paysans et ouvriers désireux de conquérir, comme la propagande nationaliste y invitait depuis un demi-siècle, une « place au soleil » ; soldats découvrant un adversaire déterminé et courageux, en dépit de la disproportion des forces et de l’usage massif d’armements modernes et de gaz de combat ; colons en proie à d’impérieux besoins sexuels pas toujours compatibles avec les conceptions racistes du régime. La formation d’unions mixtes d’Italiens et de femmes éthiopiennes devient rapidement la hantise de Mussolini et de ses hiérarques au point d’interdire, en avril 1937, la cohabitation entre les unes et les autres sous le même toit. Menacés de cinq années d’emprisonnement, les contrevenants tentèrent, pas toujours avec succès, de prouver aux juges l’absence de tout affect dans la relation.

En imaginant une relation fictionnelle de ce type, Melandri introduit le point de vue d’une femme éthiopienne dans le roman. Sans doute inspirée par les recherches les plus récentes sur le sujet, elle explore la complexité des relations de genre établies dans le contexte colonial : sur fond de domination et d’exploitation sexuelle, la présence des Italiens fut un cauchemar pour la plupart des femmes et, en particulier, des très jeunes filles ; cependant, certaines d’entre elles surent aussi mettre en œuvre une forme d’agency, notamment en acceptant, lorsqu’elles en avaient le choix, de devenir des « Madames », moyennant des contrats temporaires qui les conduisaient à partager le toit et la couche des occupants .

Loin de simplifier l’histoire, la fiction très dense de Francesca Melandri, contribue à en expliciter les enjeux. Au centre du roman, la question des mariages mixtes et de la répression du métissage était aussi au cœur du projet d’ordre racial que le régime tenta d’instaurer dans les colonies. Une « utopie » qui eut ses idéologues, à l’image de l’anthropologue Lidio Cipriani, acteur bien réel de l’histoire, convoqué de manière assez vraisemblable dans la fiction, en même temps que la revue La difesa della razza, par un artifice que l’on se gardera de dévoiler. Elle s’imposa par une violence off limits : guerre à mort contre toutes les formes de résistance des populations au prix de massacres de civils à grande échelle, villages brûlés ou rasés au sol, monastères coptes détruits avec leurs occupants. Elle aurait dû se perpétuer avec un mode de gouvernement qui ne prévoyait aucune forme de délégation de pouvoir, y compris à moyen et à long terme, à ceux qui devaient rester des sujets pour l’éternité.

CAMPASSI Gabriella, « Il madamato in Africa orientale : relazioni tra italiani e indigene come forma di agressione coloniale », dans Miscellanea di storia delle esplorazioni, Genova, 1987, p. 219- 260 ; BARRERA G.,
« Dangerous Liaisons,Colonial Concubinage in Eritrea, 1890-1941, PAS Working Paper, Program of african Studies », Northwestern University, Evanston Illinois, USA, 1996. Voir aussi, MATARD-BONUCCI Marie-Anne, « Italian Fascism’s Ethiopian Conquest and the Dream of a Prescribed Sexuality», dans D. Herzorg (dir.), Brutality and Desire. War and Sexuality in Europe’sTwentieth Century, Palgrave Macmillan, Basingstoke, 2008, p. 91-108.

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