07.07.26 Un massacre en Kabylie : Algérie, 1956, un livre de Safia Kessas et Fabrice Riceputi

Sobrement intitulé Un massacre en Kabylie. Algérie, 1956, le livre de Safia Kessas et Fabrice Riceputi, préfacé par Edwy Plenel, expose l’enquête menée par une documentariste et un historien, de la Belgique à l’Algérie, en passant par les archives politiques et militaires conservées en France. L’article indéfini du titre (« un massacre ») et la localisation exclusivement régionale et nationale (Kabylie, Algérie) suggèrent non pas la singularité mais l’exemplarité de l’événement, le propos étant d’emblée placé sous le signe de la dénonciation de la colonisation qui a spolié, brisé, violenté les individus comme la société algérienne depuis le XIXe siècle. Les auteurs estiment en particulier avoir « prélevé un échantillon d’une mémoire populaire algérienne véritablement saturée de souvenirs de drames semblables » (p. 119).

L’ampleur des violences déployées par l’armée française pour gagner la guerre déclenchée par le FLN en novembre 1954 est globalement connue et documentée, par de nombreux travaux d’historiens. Jusqu’en 1962, la France s’est placée hors des lois de la guerre en Algérie. La lutte contre le mouvement indépendantiste algérien fut menée d’abord et avant tout dans la population algérienne avec des méthodes dignes des guerres de conquête mais recourant à des techniques, des armements et des doctrines caractéristiques du contexte des années 1950. La torture massive, les représailles collectives, les exécutions sommaires, les disparitions forcées ou encore les expositions de cadavres ont, en particulier, marqué ces années. Mais les détails n’en sont que très partiellement connus tant il faudrait pouvoir documenter la guerre dans chaque village d’Algérie, les blessures dans tant de mémoires individuelles ou familiales.

L’historien Christophe Lafaye et la documentariste Claire Billet ont probablement identifié la dernière grande violence sous-évaluée : l’usage des armes chimiques. Voir le documentaire Algérie, armes spéciales (2025) réalisé par Claire Billet avec Christophe Lafaye et l’HDR en cours de Christophe Lafaye.

C’est au croisement de l’histoire familiale et de celle de trois villages que se situent Safia Kessas et Fabrice Riceputi. La documentariste dont le père, originaire d’un de ces villages, vit en Europe depuis 1945, et l’historien, co-animateur notamment du site 1000 autres.org consacré aux « personnes enlevées par les forces de l’ordre françaises » pendant la guerre d’indépendance, ont allié leurs compétences pour partir sur les traces d’un massacre. Le cœur de leur livre est entouré de plusieurs textes qui précisent leur ancrage dans une France contemporaine, marquée par le retour en force de discours niant les crimes coloniaux, et encore trop insensible aux voix des dominé.es de nombreux territoires toujours marqués par la colonisation. Il s’agit donc à la fois de documenter et de donner à entendre.

https://1000autres.org/

On voit ainsi une enquête précise, déroulée à partir d’un fin lien familial, tandis qu’émerge un récit historique : le 23 mai 1956, de 4h à 16h, des dizaines d’habitants des trois villages de Aït Soula, Tazrouts et Agouni, sur la rive gauche de l’oued Soummam, ont été assassinés ou victimes de violences, en particulier sexuelles, de la part de militaires français du 11e régiment d’infanterie coloniale (RIC). Soixante-quinze hommes ont été exécutés et leurs cadavres laissés à la vue de tous tandis que 150 ou 200 femmes ont été publiquement obligées à se dénuder, une partie d’entre elles subissant des violences sexuelles supplémentaires. C’est lors des récits de ces violences-là que les auteurs constatent avoir atteint les limites de ce qu’il a été possible de leur dire.

Safia Kessas et Fabrice Riceputi, Un massacre en Kabylie : Algérie, 1956, Paris, La Découverte, 2026, 152 p.

Plaidoyer pour une histoire sociale située

Les mémoires des témoins et la connaissance historique sont d’emblée confrontées par les auteurs car le premier récit qui met Safia Kessas sur la piste de ce massacre n’est dans aucun livre d’histoire. L’événement apparait pourtant, notamment au détour des pages d’autobiographies, pas toujours publiées et accessibles, de Français ou d’Algériens. Les archives militaires et politiques aussi, côté français, permettent d’approcher ce qui s’abattit sur ces villages ce 23 mai 1956, mais seulement de manière partielle, euphémisée ou codée.

L’enquête sur les lieux, en Algérie, permet d’aller plus loin. Elle nécessite des compétences spécifiques. Dans ces villages de Kabylie, interroger de vieilles femmes en particulier ne peut s’envisager sans parler tamazigh. Des compétences linguistiques sont donc indispensables ou au moins le recours à un interprète. Mais, plus encore, l’enquête doit s’appuyer sur un savoir préalable de nature ethnographique pour se comporter correctement et permettre à la confiance, peu à peu, de se construire. Les informateurs sont clés en la matière : ce sont eux qui ouvrent le terrain tout en le conditionnant. Si le fil familial de départ a permis aux deux auteurs d’être accueillis dans les villages, seule la rencontre de leurs attitudes et des attentes des habitants a permis de fructueux échanges. Plusieurs récits sont ainsi tenus à cette femme et cet homme venus d’Europe, mais désireux d’apprendre, d’écouter et de rendre hommage, comme la liste des morts en fin d’ouvrage en atteste encore. Une fois la confiance établie, il leur faut être disponibles, réagir aux invitations à venir écouter, prendre le temps nécessaire et accepter les conditions d’énonciation fixées par les témoins, évoquant un événement particulièrement violent de leur vie d’enfant ou de jeune adulte.

Pour autant, l’analyse fine des relations de voisinage derrière ces invitations nécessiterait un séjour de plus longue durée. Pourraient ainsi être éclairées les conditions de la prise de parole et ses modalités : pourquoi ces témoins et pas d’autres ? Pourquoi dans ces lieux ? Devant ces personnes et avec quels effets sur ce qui peut être dit ? Plus précisément, peut-être du fait du recours à une traduction, les auteurs ne proposent pas d’analyse nuancée des mots employés, notamment pour dire les violences sexuelles. Enfin, le livre comporte des photographies mais peu commentées, et il ne porte pas une attention précise aux gestes, aux regards ou aux intonations que l’appareil photo a pu saisir. La lecture de l’enquête provoque dès lors une certaine frustration.

Le massacre déplié

Pourtant, les résultats sont bien réels. Par avancées successives, les auteurs suivent d’abord les fragments dispersés dans quelques livres puis s’attachent à retrouver des témoins ayant vécu la guerre dans la région : soldats français ou paysans algériens. En Kabylie, des hommes puis des femmes leur livrent des récits, issus de leur expérience ou reçus en héritage, de cette journée d’horreur et d’effroi. Peu à peu, les auteurs arrivent à en reconstituer les différentes séquences. À 4 heures du matin, des soldats du 11e RIC débutent une marche en direction des trois villages. Après avoir encerclé les villages d’Aït Soula et Tazrouts, fouillé les habitations et rassemblé la population, une sélection des hommes est organisée. Dans le cimetière d’Agouni, le capitaine responsable de la Section Administrative Spécialisée (SAS) toute proche procède aux vérifications d’identité et répartit les hommes en deux groupes. Le premier groupe est ensuite exécuté. Au total, soixante-quinze hommes, parfois plus de dix de la même famille – si on se fie seulement aux patronymes. Ensuite, l’après-midi, les mêmes unités militaires obligent les femmes à se rassembler, à se dévêtir complètement et tourner sur elles-mêmes, leur interdisant de dissimuler quelque partie de leur corps que ce soit. Certaines sont, ensuite, mises à l’écart et probablement violées sans qu’il soit possible d’être plus affirmatif.

Seule une analyse précise des faits et gestes de violence peut permettre d’approcher les dynamiques collectives et individuelles qui, d’une part, rendent possibles ces violences et, d’autre part, éclairent les traces qu’elles laissent, chez les exécuteurs, les victimes et les « by-standers » comme chez leurs descendants. Pour cela, il est nécessaire, comme le font les auteurs, de pousser les interrogations jusqu’aux détails, pour dépasser la sidération, avancer dans l’analyse critique des sources et tenter de livrer un récit fiable. Néanmoins, en se situant délibérément du côté des victimes, les auteurs négligent des éléments de contextes qui éclairent aussi les violences subies. Une connaissance trop approximative de l’armée et de son fonctionnement en Algérie les empêche de saisir les caractéristiques des différents acteurs militaires impliqués et les dynamiques propres aux exécuteurs. S’ils démontrent le rôle du chef de la SAS dans l’identification des hommes qui sont ensuite exécutés, ils semblent suggérer sa responsabilité directe dans l’exécution alors qu’il n’a aucun lien hiérarchique avec l’unité militaire impliquée. Comment est-il présent dans le journal de l’unité ? Quelles relations existait-il entre la SAS et le 11e RIC et depuis quand les deux cohabitaient-ils en charge de la répression sur le même espace ? Comment comprendre cette action conjointe ? Mais aussi quels soldats composaient ce régiment et quelle expérience de la guerre avaient-ils ? Mieux saisir ces éléments permettrait de faire des hypothèses plus précises. Plus encore, si on s’en tient aux villages, les auteurs effleurent à quelques reprises l’hypothèse d’informateurs mais sans aller plus loin. On touche ici à une dimension essentielle de la guerre en ce début de l’année 1956 où le Front de Libération Nationale (FLN) travaille à asseoir sa domination : les tensions internes à la société algérienne, ses divisions sociales et ses oppositions politiques. Si toutes les victimes dont la mémoire collective a retenu les noms ont bien été tuées par l’armée française, leurs identités ne peuvent se réduire à cette fin tragique. Aujourd’hui « martyrs » dans la terminologie officielle algérienne ou victimes enfin nommées dans un livre d’histoire, qu’étaient-elles, en mai 1956, qui permet d’expliquer ce qu’il s’est passé, le 23 mai, dans ces villages ?

Je reprends ici la trilogie de Raul Hilberg mais en évitant le mot « témoin » qui a un autre sens dans ce texte. Exécuteurs, victimes, témoins : la catastrophe juive : 1933-1945, trad. de l’anglais par Marie-France de Paloméra, Paris, Gallimard, 1994 (version originale : 1992).

La réponse des auteurs semble évidente : elles étaient Algériennes et donc suspectes aux yeux des militaires. Assurément, la réputation de ces villages comme étant « pourris » dans la terminologie de l’armée de l’époque a certainement formé un terreau favorable à ces violences. Pourtant, les auteurs montrent bien qu’une sélection a été opérée, entre les hommes et les femmes, les adultes et les enfants, entre hommes enfin. Loin du déchaînement brutal, on voit des actions organisées et obéissant à des logiques. Car il y a bien un enjeu pour les autorités coloniales qui ne peuvent prendre le risque de s’aliéner la population entière en tuant sans discrimination. Plus encore, en cette année 1956 où est décidé l’engagement du contingent, les contestations, par certains administrateurs ou militaires, de la logique des représailles collectives et de son application révèlent précisément que ces violences sont discutées au sein de l’État colonial. Selon les moments, les lieux, les responsables, elles sont différentes. Or, ici, tout semble simplement rattaché à la colonisation et à sa violence intrinsèque. C’est un peu court. Ne serait-ce qu’en Kabylie, les massacres sont nombreux en ce mois de mai 1956. Le contexte aurait mérité qu’on s’y arrête avec précision. En effet, côté indépendantistes comme côté armée française, localement comme nationalement, des événements ont pu peser sur les conditions de possibilité de ce massacre.

Au printemps 1956, le colonel Louis Lanusse est chargé d’enquêter sur les violences de l’armée. Son rapport intitulé « Algérie 1956. Action psychologique et Action politique » prône une rupture incontestable « avec pas mal de méthodes actuelles » (SHD, 2 R 165), cité par Denis Leroux dans Une armée « révolutionnaire ». Contre-insurrection et subversion militaire pendant la guerre d’Algérie, Paris, La Découverte, 2026.

Le cas le mieux étudié est celui d’Oudjehane : Claire Mauss-Copeaux, La Source. Mémoires d’un massacre : Oudjehane, 11 mai 1956, Paris, Payot, 2013. Mais Denis Leroux (op. cit.) en a identifié d’autres, commis par la même unité militaire. On peut aussi citer le massacre de civils qui suit l’embuscade de Djerrah le 18 mai 1956, in Raphaëlle Branche, L’embuscade de Palestro, Algérie 1956 (A. Colin, 2010/ La Découverte, 2018) ou les analyses de Neil MacMaster sur l’Ouarsenis en guerre,  War in the Mountains. Peasant Society and Counterinsurgency in Algeria, 1918-1958, Oxford, Oxford University Press, 2020, 504 p.

L’analyse du déroulement des violences ne peut que gagner à une prise en compte précise de ces éléments pour saisir comment ont pu jouer les dispositions des acteurs et actrices engagés, leurs intérêts mais aussi leurs manières d’habiter le temps. Et cette recherche peut être menée à l’échelle individuelle comme à celles des collectifs, villageois, indépendantistes ou militaires français, en particulier. Si le terrain a peut-être porté en lui des formes d’inhibition pour les auteurs, les archives écrites auraient pu livrer d’autres éléments, au moins militaires et politiques, à plusieurs échelles. Car, si de nombreux massacres de civils ont eu lieu en Algérie pendant la guerre (et depuis, ce qui a pu peser, en Kabylie particulièrement, sur les récits de mémoire), tous n’ont pas été semblables et tous les villages, même considérés comme « pourris », n’ont pas été massacrés.

On peut penser ici, au travail de Claire Mauss-Copeaux centrée sur une femme : Hadjira. La ferme Améziane et au-delà, Paris, Les chemins du présent, 2017, 129 p.

Sur la Kabylie à la période coloniale, il a été beaucoup écrit, notamment par des anthropologues attentifs aux violences. On peut aussi citer l’analyse historique de deux villages kabyles pendant la guerre menée par Lydia Hadj-Ahmed : « Deux villages en guerre (1954-1962). Vie quotidienne dans deux villages de Grande Kabylie pendant la guerre d’indépendance algérienne : Aït Bouadda et Moknéa », mémoire de Master 2, Université de Paris-1, 2015.

Avec les mémoires, écrire l’histoire d’un massacre colonial

En dépit de ces réserves et frustrations, il faut saluer le travail réalisé tout autant que le désir des auteurs de partager leur démarche. Par la description minutieuse de l’enquête, tout autant sensible que scientifique, on prend conscience de la fragilité et de la contingence de l’écriture de l’histoire. Sans les efforts des habitant.es pour maintenir une mémoire publique de ce massacre, honorer les noms des victimes, et, in fine, aider les auteurs, rien n’aurait été possible. Dans ce livre écrit en français et publié chez un éditeur longtemps banni d’Algérie, leur présence – avec leurs noms – est aussi un acte engagé pour une histoire populaire et partagée.

Grâce à ces guides, aux témoins qui ont raconté et à toutes les personnes qui se sont mises au service du désir de savoir des deux auteurs, un nouvel épisode de la guerre d’indépendance est désormais connu et documenté. Ce massacre, dont la mémoire avait été entretenue en Algérie, n’était parvenu que par bribes aux Algériens vivant loin de ces trois villages. Jamais étudié, il figure désormais dans le récit scientifique de la guerre, au rang des massacres de civils qui ont marqué cette guerre coloniale et le pays.

Pour citer cet article

Raphaëlle Branche, « Un massacre en Kabylie : Algérie, 1956, un livre de Safia Kessas et Fabrice Riceputi », Revue Alarmer, mis en ligne le 6 juillet 2026, https://revue.alarmer.org/un-massacre-en-kabylie-algerie-1956-un-livre-de-safia-kessas-et-fabrice-riceputi


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