07.02.20 Christianisme et islam face aux juifs : deux millénaires d’antijudaïsme

Toile du peintre du XVIIIe siècle Charles de Prévôt, montrant meurtre rituel d’enfants chrétiens perpétré par des Juifs exposée dans la cathédrale de Sandomierz (Pologne).

Les trois monothéismes – judaïsme, christianisme et islam – s’affirment comme les détenteurs de l’Alliance passée entre Dieu et le patriarche Abraham puis de la Révélation faite à leurs prophètes majeurs : Moïse, Jésus, Mahomet. Chacune de ces religions trouve sa source dans l’Ancien Testament ; elles accordent à ce texte une valeur relative et proposent leur propre vision dans le Talmud, les Évangiles, le Coran. Les Révélations postérieures à Moïse n’abolissent pourtant pas l’Ancienne Alliance puisque ce que le Dieu unique a donné ne peut être repris.

Chacune de ces religions prétendant détenir la vérité divine, révélée et universelle, le christianisme, puis l’islam, ont développé des antijudaïsmes fondés en leurs théologies et destinés à prémunir les fidèles contre un attrait pour la religion des « fils d’Israël ».

L’antijudaïsme chrétien

Les Évangiles constituant les textes fondateurs du christianisme, on peut y puiser la source des attitudes chrétiennes à l’égard des juifs. Les fondements se trouvent dans l’Évangile selon Jean en deux occurrences contradictoires. Jean prête à Jésus, s’adressant à la Samaritaine, des paroles d’un profond philosémitisme : Vous ne savez pas ce que vous adorez, nous savons ce que nous adorons, car le salut vient des juifs (Jn 4, 22). Pourtant, dans l’ultime dialogue avec les juifs, Jésus leur déclare : Vous avez le diable pour père et vous voulez ce que désire votre père. Il était homicide dès le principe, il ne s’est pas tenu dans la vérité parce qu’il n’y a pas de vérité en lui… (Jn 8, 44). Paul de Tarse (début du 1er siècle) consacra, dans ses voyages apostoliques, beaucoup d’efforts à la conversion des juifs. Il considérait que cet acte devait être à la fois massif et nécessairement sincère (Rom., X, 8-9) parce qu’il était une « élection divine » (Rom. XI, 1-8). En quelque sorte, malgré l’erreur de certains d’entre eux, les juifs apparaissaient comme une part essentielle du présent et de l’avenir du christianisme.

Entre le Ier et le IVe siècle, les autorités religieuses – chrétiennes comme juives – eurent besoin d’utiliser des paroles fortes pour convaincre les hésitants : les chrétiens diabolisèrent les juifs et les juifs maudirent les apostats judéo-chrétiens. Pourtant, selon les lieux, les époques et les préoccupations, il y eut des tendances au rapprochement et des tendances à la controverse car une évidence s’imposait à chacune des confessions chrétiennes : il n’est pas possible d’être chrétien sans développer une théologie du rapport au judaïsme puisquele christianisme intègre, jusque dans sa légitimité, la référence à la religion qui lui est antérieure et dont il prétend mettre en œuvre l’enseignement en le dépassant.

Le christianisme latin, dominé par la pensée d’Augustin (354-430), acceptait les juifs en qualité de « peuple témoin » de l’ancrage du Christ dans l’histoire. Vérité que l’évêque d’Hippone nuançait en opposant la « naïveté des gentils » à la « perversité des juifs », raison pour laquelle Dieu sacrifia justement les juifs à la gloire des gentils. Il convenait de marquer des différences entre ces derniers qui s’orientaient vers Dieu et les juifs qui ne cessaient de s’en éloigner. Cependant, même si Israël n’était plus que l’ombre de la cité terrestre de Dieu, ce dernier n’avait pas déchu les juifs de l’Ancienne Élection et Augustin d’écrire « Considère-les (les juifs) comme étant ce mur auquel un autre mur a été joint, ainsi les deux sont unis dans la pierre angulaire qui est le Christ. L’un de ces murs, ce sont les juifs, l’autre les gentils. Ils restent éloignés jusqu’à ce qu’ils soient réunis dans la pierre d’angle » (Tractatus in epistulam Iohannis). Dans ces conditions, non seulement la conversion des juifs n’était pas une urgence mais il n’était pas indispensable d’imposer de différence vestimentaire ni de séparation d’habitation. Le monde chrétien latin entrait dans le Moyen Âge en considérant que si Dieu avait choisi l’Église, c’était en lui transférant les privilèges d’Israël. Pour rendre évidente cette idée, il fallut qu’en 388, Ambroise (340-397), évêque de Milan, s’opposa à l’empereur Théodose qui avait autorisé la reconstruction d’une synagogue détruite au cours d’émeutes chrétiennes ; l’empereur fit marche arrière.

La condamnation d’Israël relevait donc de l’antijudaïsme ; on traitait les juifs comme des brebis égarées du troupeau mais non comme des brebis galeuses. Dans cet esprit, en 1120, Calixte II (1119-1124) fulmina la bulle Sicut judaeïs : le refus tenace des juifs de reconnaître le messie en Jésus-Christ et leur obstination à qualifier d’idolâtre le culte de la Trinité en faisaient des infidèles mais pas des criminels à éliminer. De la condamnation à la violence physique, la distance était courte etPierre le vénérable (1122-1156), abbé de Cluny, la franchit en affirmant, au moment de la Deuxième Croisade (1146-1149), qu’il était peu utile de frapper les Sarrasins dans les pays lointains alors qu’il y avait de si nombreux blasphémateurs du Sauveur vivant parmi les chrétiens. Il semble bien que l’intérêt que des chrétiens manifestaient au judaïsme en continuant à fréquenter les synagogues et leurs rabbins fut à l’origine d’accusations judéophobes radicales. Au XIIe siècle, on accusa les juifs de « profaner les hosties consacrées » au moment où naissaient de nouvelles formes de piété exprimant la croyance en la présence réelle du corps du Christ, précisément dans l’hostie.

Bien que certains papes et certains pouvoirs politiques aient récusé l’accusation de « crime rituel » commis par les juifs pour renouveler le meurtre du Christ, elle fut un prétexte à les expulser et à s’emparer de leurs biens. Comme les expulsions étaient difficiles à appliquer, les souverains s’y reprirent à plusieurs reprises. Ainsi de France, les juifs furent expulsés en 1182, 1306, 1321 et enfin en 1394, d’Angleterre en 1290, du Saint Empire en 1348, 1421, 1510, 1551, d’Espagne, de Naples et de Sicile en 1492 et 1541, du Portugal en 1497. Les juifs expulsés se réfugièrent dans les pays islamiques plus tolérants du Maghreb, en Turquie et en Europe, en Italie, en Hollande et dans la Confédération polono-lituanienne. Les accusateurs de profanation d’hosties bénéficièrent de l’appui d’Innocent III (1198-1216) qui, en même temps qu’il interdisait le baptême des juifs par la force, proclamait, en 1199, que « contre (les juifs) crie le sang de Jésus-Christ ». L’accusation de crime rituel allait se répandre en Europe occidentale puis centrale et y être active au moins jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. Dans la Rzespospolita polono-lituanienne on compte, du XVIe au XVIIIe siècle, une centaine de cas d’accusations de crime rituel ayant causé l’exécution d’un total d’environ 3000 personnes, souvent des dirigeants de communautés et des rabbins.


Au sujet de l’expulsion des juifs par les rois de France, on pourra consulter Juliette SIBON, Chasser les juifs pour régner, Paris, Perrin, 2016.

Le problème essentiel du déicide revint dans les débats du Concile de Trente (1545-1563). Le texte du catéchisme qui en est issu admettait qu’il y avait dans la mort du Christ une responsabilité des juifs mais, en même temps, le crime de déicide pouvait aussi être attribué mystiquement à des chrétiens coupables de péché : « ceux qui tombent souvent dans le péché » tout en « faisant profession de [couvrir] le Seigneur de gloire » sont coupables de déicide. Au même moment, Paul IV (1476-1559), reprenant les décisions du IVe Concile de Latran (1215), fulmina la bulle Cum nimis absurdum (1555) qui, en renforçant la ségrégation dont les juifs étaient les victimes, marque un paroxysme de la judéophobie dans le domaine de l’administration urbaine de Rome. La mesure n’est toutefois pas dénuée d’ambiguïté car séparer les juifs des chrétiens c’était aussi les protéger. Toujours à cette époque, l’antijudaïsme espagnol, qui franchit un pas supplémentaire en développant la théorie de la « pureté du sang » pour suspecter systématiquement les convertis de judaïser, apparaît comme une prémisse de l’antisémitisme.

L’attitude des réformateurs fut autre. Luther (1483-1546),s’inscrivant dans la tradition des pères de l’Église, adopta d’abord la position augustinienne nuancée qui voulait qu’en matière de Salut les juifs ne seraient pas rejetés dans leur ensemble ; un certain nombre pourrait être sauvé. Par ailleurs, il reconnaissait « que Jésus Christ est né juif » et que si les juifs ne s’étaient pas convertis au christianisme, c’était à cause de l’attitude hostile des chrétiens à leur égard. Cependant, à partir de 1530, déçu par le peu d’écho de ses propos dans le monde juif, Luther durcit le ton. Il exigea leur expulsion et rangea le Talmud parmi les écrits sataniques d’autant qu’il était inquiet du risque de judaïsation observable chez les anabaptistes. En 1543, Luther, furieux de ne pas voir les juifs rejoindre sa confession, commit un pamphlet très violent, Des juifs et de leurs mensonges. Il y relayait tous les thèmes de l’antijudaïsme médiéval n’hésitant pas à réclamer des mesures radicales dont l’expulsion des juifs et la destruction des synagogues.

L’attitude de Calvin (1509-1564) fut radicalement différente. En se fondant sur Paul pour examiner la continuité entre l’Ancien et le Nouveau Testament, il affirma que, certes une différence existait, mais elle ne concernait pas la vérité de la substance, mais seulement la dispensation : ce n’était pas seulement la félicité terrestre qui avait été promise aux juifs mais encore la béatitude éternelle. Ceci, non pour leurs mérites mais – comme pour tous les élus – du fait de la miséricorde divine. Cette thèse eut pour effet de supprimer toute différence de fond entre les élus parmi les uns et les autres.

  En Orient, le poids démographique des juifs faisait de la concurrence judéo-chrétienne une question beaucoup plus aiguë que dans le monde latin. La difficulté à laquelle se heurta Jean Chrysostome (349-407) était que fréquemment des chrétiens judaïsaient ; il convenait donc de les empêcher de faire confiance aux rabbins qui se targuaient de guérir les malades (Adversus judaeus, I, 7 ; 854-855). La lutte contre les tendances judaïsantes conduisit Chrysostome à préconiser la séparation entre juifs et chrétiens et à durcir le propos, en particulier par la reprise du thème de la responsabilité des juifs dans la mort du Christ fondée sur le verset : « Crucifiez-le ! Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants ! » (Mat. 27, 25).  Dès lors, il devenait évident qu’on ne pouvait ni prier ni célébrer en commun les fêtesde Pâque ou de Noël puisque leurs sens étaient opposés. Cet argument semblait expliquer pourquoi l’Esprit se refusait à éclairer les juifs. On le trouve dans La démonstration contre les juifs, chez Eusèbe de Césarée (265-340) puis chez le patriarche d’Alexandrie, Cyrille (376-444), qui obtint, en 414, l’expulsion des juifs d’Alexandrie. On assistait alors au développement d’un antijudaïsme ordinaire dans une Église qui acquérait de nouveaux pouvoirs et marginalisait la minorité. La catéchèse orthodoxe, reprenant les termes de Chrysostome, continua à insister sur la responsabilité des juifs dans la mort du Christ mais concluait en citant Paul qui rappelait que l’audace des juifs avait procuré le Salut des chrétiens (Rom. 11, 12, 25-26 ; 29 ; 32).

Alors qu’on trouvait au Moyen Âge, en Moscovie, des juifs romaniotes (groupe ethnique de juifs de culture grecque), Ivan III (1440-1505) n’autorisa plus la présence de ces marchands qu’à titre temporaire. Cette expulsion se plaçait dans le cadre de la crise dite des « judaïsants de Novgorod » qui marqua l’orthodoxie russe de la fin du XVe s et du XVIe siècle. En vérité, les « judaïsants » n’étaient pas des juifs mais des orthodoxes considérés comme hérétiques accusés de « judaïser ». Cette crise transforma l’orthodoxie russe en une confession judéophobe. Cependant, à la faveur des conquêtes de Pierre le Grand (1672-1725), de nouveau des juifs habitèrent l’Empire. Aussi, en 1727, Catherine Ière (1684-1727) ordonna leur expulsion ; en 1742, Élisabeth Ière (1709-1762) renouvela cet oukase sauf pour ceux qui étaient disposés à se convertir à la religion orthodoxe russe ; 35 000 juifs furent expulsés. Après l’annexion de l’Ukraine et de la Lituanie par Catherine II (1729-1796), les juifs qui avaient vécu dans la Confédération polono-lituanienne furent confinés dans 16 gouvernements et subirent des mesures limitatives de leurs droits depuis 1803 et jusqu’à la Révolution de février 1917.

Rome a officiellement rompu avec l’antijudaïsme par l’encyclique Nostra Ætate (1965). En 2011, le grand-rabbin d’Israël, Yona Metzger, a signé une déclaration, à Nicosie, avec le primat de l’Église de Chypre, Chrysostomos, affirmant l’illégitimité de la doctrine de la culpabilité collective juive du déicide de Jésus. Pour la première fois, une Église orthodoxe rejetait explicitement cette doctrine. De son côté, en décembre 2017, la Fédération protestante de France reconnaissait qu’ « à de rares exceptions près, les réformateurs ont reproduit la pensée antijuive séculaire qui s’enracinait dans une certaine lecture du Nouveau Testament ».


Déclaration citée dans Le Figaro, 5 décembre 2017.

L’antijudaïsme musulman

L’antijudaïsme coranique ne prend pas la Passion du Christ pour point d’ancrage ; le Coran, rédigé en 652, proclame : « ils (les juifs) ne l’(le Christ) ont pas tué, c’est leur orgueil qui le leur a fait croire ». Mais, l’islam dénie aux juifs la primauté de l’Alliance, en revendiquant pour lui le droit, en ligne primo génitale, à l’héritage d’Abraham qui « n’était ni juif ni chrétien, … ; il était orthodoxe et adorateur d’un seul Dieu ». Selon ce texte, après avoir reçu la Révélation du Dieu unique, Abraham, issu du paganisme, devait transmettre le flambeau par sa progéniture. Or, sa première épouse en titre, Sara, étant stérile, ce fut de sa servante, Agar, qu’il eut son premier fils, Ismaël. L’islam ne faisant aucune distinction entre Agar et Sara – la polygamie étant courante -, Ismaël, le premier-né d’Abraham, en a l’héritage et les juifs ne sont que de grossiers usurpateurs.

Concernant les juifs, le Coran propose des affirmations contradictoires. Ainsi, lit-on : « les musulmans, les juifs, les chrétiens et les sabéens qui croient en Dieu et au Jour dernier et qui feront le bien, en recevront les récompenses de Ses mains ; ils seront exempts de la crainte et des supplices ». (Sourate 2, 59). Mais aussi, « les idolâtres, les chrétiens et les juifs incrédules voudraient que Dieu ne répande sur vous (les musulmans) aucune de ses grâces… » (S. 2, 99) ou encore : « Celui qui professera un autre culte que l’islamisme n’en retirera aucun fruit et sera au nombre des réprouvés » (S.3, 78). Les juifs sont aussi bien le « peuple du Livre » qu’un « âne chargé de livres » (S. 62, 5), c’est-à-dire un peuple qui porte un immense héritage dont il ignore tout et qu’il ne mérite pas.

 L’ambivalence du Coran se retrouve dans la Loi religieuse, la sharia, qui d’un côté puise dans la halakha juive tout en s’en distinguant dans les hadiths qui proclament « ne ressemblez pas aux juifs et aux chrétiens », d’où la nécessité de purger l’Islam des influences étrangères introduites par des convertis. De plus, les rapports conflictuels qu’entretint à Médine, à partir de 622, Mahomet avec les juifs sont largement utilisés par la Sira et les hadiths pour alimenter l’image présentant les fils d’Israël comme des traîtres qui auraient conspiré pour le faire assassiner et faire échouer sa mission. Cette vision a été largement répandue dans le monde musulman et continue à l’être.

À travers les siècles, il y eut des périodes de tolérance relative durant lesquelles les juifs ont pu prospérer intellectuellement et économiquement et même exercer une influence politique. Leur statut légal, dans l’ère prémoderne, était celui de dhimmi (peuple protégé). En s’acquittant d’une taxe (jîzya), ils pouvaient exercer librement leur religion, jouir de la sécurité personnelle et organiser leurs communautés. Mais la protection accordée aux « peuples du Livre » (ahl al-kitab) était accompagnée d’une forme d’assujettissement : la tolérance dont ils bénéficiaient s’accompagnait de la reconnaissance de la supériorité des musulmans. Ainsi, sous les Omeyyade (Marwanide) de Damas, l’islam considérait les juifs et les chrétiens comme devant être traités de manière égalitaire. Pourtant, l’euphorie de la symbiose judéo-arabe, en Espagne, fut assombrie par les hordes des Almohades, secte fanatique issue de tribus berbères et soutenue par les masses populaires misérables qui déferlèrent sur le Maghreb puis sur l’Espagne musulmane (1147-1269). Poussés par l’ambition de « purification de l’islam », les Almohades mirent les juifs d’Espagne et du Maroc devant l’alternative de se convertir ou de quitter ces pays. Le philosophe Maimonide (1135-1204), contraint de s’exiler, s’adressa avec amertume à la « nation d’Ismaël » qui « nous persécute cruellement et met en place tous les moyens de nous nuire et de nous avilir » (Mishné Torah, Sefer Hamada, Hilkhot Yessodei Ha Torah, 5 :4)

L’Iran (Perse), où les juifs étaient nombreux et installés depuis l’Antiquité, fut uni à la fin du XVe siècle par la dynastie chiite des Séfévide. Or, le chiisme entretient avec les juifs une relation complexe. Les chiites, selon certaines traditions affirment : « nous sommes les vrais israélites » ; ils pensent être le « peuple élu », en regard des autres religions et des autres courants de l’islam. Ils considèrent donc que les juifs sont, comme eux, une minorité persécutée mais sauvée : ils ont réussi à fuir l’esclavage d’Égypte et à revenir de l’exil à Babylone. Pour autant, les chiites n’en considèrent pas moins les juifs comme rituellement impurs. Ils doivent donc se tenir physiquement à l’écart, ne pas partager de repas ou contracter de mariage mixte. Au nom de ces principes, les juifs, comme les sunnites, furent combattus sans pitié, en Perse, notamment au XVIIe siècle ; ils furent convertis de force à l’Islam ou exécutés. Au XVIIIe siècle, les juifs purent demeurer en Iran mais au prix du respect de décrets humiliants qui les contraignaient à arborer des signes distinctifs sur leurs vêtements, à ne pas construire de belles maisons, à mettre des chaussures dépareillées, à ne pas témoigner contre des musulmans en justice.

Sous la domination ottomane, sunnite, les juifs qui se convertissaient à l’islam étaient exemptés de la taxe d’jîzya du dhimmi. Aux juifs, il était interdit de porter des armes ou de monter à cheval. Ils étaient, en outre, astreints au port d’un vêtement distinctif et ne pouvaient pas construire de nouvelles synagogues. Dans des pays éloignés du centre politique, le Maroc, l’Iran ou le Yémen, les restrictions liées au statut de dhimmi étaient renforcées et appliquées avec rigueur. Les émeutes, accompagnées de pillages et de meurtres, contre la population juive furent fréquentes jusqu’à l’aube du XXe siècle. Au XIXe siècle, était apparue l’accusation de crimes rituels à Beyrouth (1824), à Antioche (1826), à Hama (1829) puis à Damas (1840) ; on note aussi des pogroms à Smyrne (1872) puis à Constantinople (1874). Alors qu’au début du XXe siècle l’antijudaïsme islamique semblait s’estomper, l’idée sioniste de restauration d’Israël le raviva.
La publication des Protocoles de la IVe Conférence islamique, tenue en 1968 à l’Université Al-Azhar du Caire, marque le démarrage d’une campagne de propagande, cette fois dirigée contre le judaïsme et les juifs du monde entier. À en croire le texte du cheikh Hassan Khald, les tares des juifs font qu’ils méritent la haine et les persécutions que leur infligent tous les peuples parmi lesquels ils ont vécu. C’est pourquoi, les juifs sont condamnés à errer pour l’éternité, comme des vagabonds sans but, tantôt tolérés, tantôt pourchassés car on ne saurait évidemment admettre l’idée d’un État pour les juifs.

Si à la différence de l’antisémitisme, fondé sur des théories raciales élaborées au XIXe siècle, l’antijudaïsme, chrétien et islamique, prétend se légitimer par des dogmes religieux toujours ambigus, dans la pratique, ses conséquences ont été très lourdes en humiliations et en pertes de vie humaines. Au point que certains historiens, ne considérant que les effets, se refusent à distinguer les deux phénomènes.

Orientation bibliographique

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