27.04.20 Enseignement : de la mémoire de la Shoah à l’histoire de l’antisémitisme et des racismes

The Problem We All Live With (1964) de Norman Rockwell (1894-1978)

Concomitamment à la commémoration des 75 ans de la libération du camp d’Auschwitz une étude publiée le 22 janvier dernier par l’institut américain Schoen Consulting pointait les connaissances lacunaires des Français au sujet du génocide des juifs : 16% des personnes interrogées tous âges confondus au-delà de 18 ans, et 25% des moins de 38 ans, déclarent, par exemple, « ne jamais avoir vu ou entendu le mot Shoah ». Ce constat déroutant fait écho à un sondage IFOP réalisé pour la Fondation Jean Jaurèsun an auparavant en 2019 et dont les médias avaient essentiellement retenu que 10% des Français interrogés, tous âges confondus, disent ne jamais avoir entendu parler du génocide des juifs. À la lumière d’autres études du même type et de travaux universitaires récents, ces sondages permettent un état des lieux de l’efficacité de la transmission de l’histoire de la Shoah par l’école, tout en interrogeant son efficience dans la lutte contre l’antisémitisme, dont l’actualité des deux dernières décennies rappelle la permanence, y compris dans ses formes les plus radicales.

http://www.claimscon.org/wp-content/uploads/2020/01/France-Exec-Summary-1.10.20.pdf. L’étude a été réalisée entre le 9 et le 16 novembre 2019.

Mémoire de la Shoah : l’école joue son rôle

La question de la transmission scolaire est d’autant plus légitimement posée que, selon le sondage IFOP, l’ignorance déclarée de la Shoah atteint 19% chez les moins de 35 ans. Cependant, sur l’ensemble de la population interrogée ce pourcentage décroît avec le niveau d’éducation : s’il est maximal chez les sans diplômes et détenteurs d’un CAP ou du BEPC (17-18%), il tombe à 3-4% chez les diplômés de l’enseignement supérieur. Le rôle indéniablement positif assuré par l’école est corroboré quand les sondés sont interrogés sur les moyens par lesquels ils ont acquis leurs connaissances sur la Shoah : l’école est, de loin, le premier vecteur de savoir pour 58% des personnes interrogées, devant les films et les livres (41%) ou les commémorations (16%). Ce sont même 76% des moins de 35 ans qui indiquent tenir de l’école l’essentiel de ce qu’ils savent sur le génocide des juifs.

L’Europe et les génocides : le cas français, sondage IFOP réalisé les 12 et 13 décembre 2018 pour la Fondation Jean Jaurès, consultable en ligne : https://fr.scribd.com/document/396026611/INFO-FRANCEINFO-Un-Francais-sur-dix-n-a-jamais-entendu-parler-de-la-Shoah-selon-un-sondage#fullscreen&from_embed.

Ces résultats interdisent donc d’imputer à l’école le déficit de connaissance d’une partie de la jeunesse : « la Shoah est bien enseignée en France », comme le fait observer Philippe Allouche, directeur général de la Fondation pour la mémoire de la Shoah, tandis que Sébastien Ledoux, historien spécialiste des politiques de mémoire, estime pour sa part que « ce n’est pas parce qu’on ne le connaît pas [le mot Shoah] qu’on ne connaît pas l’Holocauste ». Dans l’analyse qu’ils livraient du sondage de décembre 2018, David Nguyen, de l’IFOP, et Iannis Roder, directeur de l’Observatoire de l’éducation pour la Fondation Jean Jaurès, pointaient plutôt « les relais familiaux, culturels ou médiatiques [qui] atteignent moins [les jeunes] que l’ensemble de la population ». Ils en inféraient la nécessité de penser la transmission de manière globale, en intégrant les nouvelles modalités d’accès à l’information et au savoir des jeunes générations.

À titre d’exemple, le 20 décembre Le Figaro, L’Express, 20 minutes, France Soir, Ouest France ou encore Europe 1 titrent sur ce chiffre.

L’école peut-elle pour autant s’exonérer d’un examen critique ? Car en arrière-fond de la question de la Shoah, c’est bien celle de l’antisémitisme qui est posée. Dans le sondage de l’IFOP, 88% des personnes interrogées estiment qu’on « doit lutter contre l’antisémitisme et le racisme pour qu’une tragédie comme la Shoah ne se reproduise pas ». Dans cette proposition, les termes de la relation causale sont permutés au regard du postulat mémoriel qui imposa l’enseignement du génocide des juifs à compter du début des années 1990 : il s’agissait alors, comme l’écrivait en 1994, Dominique Borne, Inspecteur général de l’Éducation nationale, de « garder mémoire de la Shoah [pour] lutter contre toutes les formes de discrimination et d’intolérance » . Désormais, c’est la lutte contre l’antisémitisme qui doit faire digue à la violence judéophobe. Faut-il voir dans le retour d’un antisémitisme meurtrier la raison de ce renversement ?

L’Europe et les génocides, p. 6.

La Shoah connue, l’antisémitisme résiste

Toujours est-il que la centralité mémorielle conférée à la Shoah depuis les années 1990, et qui aboutit à ce chiffre de 90% de notoriété du génocide des juifs, n’a pas éradiqué l’antisémitisme diffus qui irrigue toujours une partie de la population. Ce chiffre, dont l’historienne Annette Wieviorka concède qu’il « n’est pas si mal » , serait alarmant si la certitude était acquise que les préjugés et les actes antisémites prennent leur source dans la part d’ignorance qui résiste. Les faits plaident qu’au contraire une frange des antisémites, quels que soient leurs profils et les ressorts idéologiques qui les animent, l’antisionisme, l’anticapitalisme, le nationalisme identitaire ou l’islamisme, loin d’ignorer la Shoah, en contestent la réalité ou en dénoncent le profit de l’instrumentalisation victimaire que les juifs en tireraient.

Ibid., p. 11.

En écho au rapport 2016 de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), qui soulignait « la longue histoire des préjugés envers les juifs et leur sédimentation au cours du temps » en France, l’Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne rendait publique, le 10 décembre 2018, une étude qui concluait à un antisémitisme « profondément enraciné dans la société [européenne] » . Le rapport 2016 de la CNCDH établissait, par exemple, qu’entre 1988 et 2016, la part des personnes sondées qui estime que les juifs ont trop de pouvoir oscille toujours entre 20 et 30%. Cette persistance préoccupante de l’antisémitisme en France est confirmée par la récente étude de la Fondapol et de l’American Jewish Committee de Paris, selon laquelle 70% des Français de confession ou de culture juive interrogés affirment avoir subi au moins un acte antisémite au cours de leur vie. Quand bien même l’histoire de la Shoah, investie d’une fonction civique et préventive, figure aux programmes d’histoire du collège et du lycée, l’antisémitisme se maintient donc à un niveau élevé.

Est-ce à dire que le « devoir de mémoire », polarisé sur la Shoah, a échoué ? Plusieurs chercheurs ont, à tout le moins, récemment alerté sur les limites de l’injonction mémorielle comme antidote à la haine antisémite. L’historienne spécialiste de l’antisémitisme, Marie-Anne Matard-Bonucci, soulignait déjà en 2005 que «la mémoire de la Shoah [a] provoqué la suspension mais non l’éradication de l’hostilité visant les juifs en tant que tels » . En 2016, c’est l’historien Henry Rousso qui, dans un ouvrage consacré à l’étude du régime mémoriel contemporain, note que l’incantation selon laquelle « pour prévenir la répétition des horreurs du passé, il suffit de les connaître » entre en collision avec la nouvelle vague judéophobe, quand bien même « l’Europe a accordé à la Shoah le statut d’événement référentiel » . Plus récemment encore, Sarah Gensburger, sociologue, et Sandrine Lefranc, politiste, pointent, elles aussi, dans un ouvrage intitulé A quoi servent les politiques de mémoire ?, les limites des vertus pédagogiques d’une histoire placée sous la tutelle du paradigme mémoriel : nous prêtons à la mémoire, selon elles, une efficacité qui ignore les interactions sociales dans lesquelles les élèves sont immergés et qui en atténuent sensiblement les effets escomptés. La charge émotive censée produire de l’empathie avec les victimes d’hier n’engendre pas mécaniquement une révision des préjugés au présent. Il est vain d’attendre de la description des processus génocidaires qu’elle éradique les relents diffus d’antisémitisme qui nourrissent encore les représentations. Cette illusion interpelle sur la pertinence du postulat mémoriel et plaide pour une approche renouvelée de l’histoire de l’antisémitisme à l’école.

Pour une histoire des imaginaires collectifs

Il est capital de confronter nos élèves à la déconstruction – et reconstitution historique – patiente et critique des racines lointaines et des ressorts profonds des préjugés et stéréotypes antisémites que l’épaisseur du temps a fossilisés et naturalisés. L’histoire scolaire n’ouvre que trop partiellement la voie à une telle approche. Enserrée dans une brèche chronologique étroite, entre la fin du XIXe siècle et 1945, l’hostilité antijuive y est ramenée presque exclusivement à sa dimension politique, nationaliste et racialiste d’extrême droite. Pourtant, comme l’écrit Johann Chapoutot, historien spécialiste du Troisième Reich, « la culture nazie (…) n’invente rien, elle met en cohérence et radicalise des héritages européens », au premier rang desquels « l’antisémitisme chrétien » , dans lequel la haine judéophobe moderne a puisé stéréotypes et préjugés, mais aussi un répertoire de modalités répressives comme les ghettos ou les signes distinctifs. Dans les sociétés chrétiennes et musulmanes médiévales les juifs subissent exclusion, discriminations et persécutions dont l’historien Mark R. Cohen a retracé et décrit les mécanismes et les fondements dans un ouvrage intitulé Sous le Croissant et sous la Croix. Les Juifs au Moyen Âge (2008). Dans les deux cas, les historiens identifient un point de bascule – entre le XIe et le XIIIe siècle dans l’Europe chrétienne pour l’historien Joël Kotek, et aux XIXe et XXe siècles dans l’espace musulman selon Mark R. Cohen – quand l’antijudaïsme religieux verse dans une haine plus structurée nourrie de mythes, de calomnies et de fantasmes dégradants et déshumanisants qui ne cesseront plus d’être réactivés, reformulés et réinterprétés au gré des contextes politiques, culturels et religieux, en Europe et au-delà, jusqu’au cœur du XXe siècle.

Tout en s’éloignant des rives du « régime émotionnel » , selon la formule de l’historien Christophe Prochasson, l’histoire scolaire gagnerait à renouer avec l’ambition de rendre intelligible le surgissement des événements dans une perspective généalogique qui rende compte des « formes de continuité entre l’antijudaïsme médiéval et l’antisémitisme le plus contemporain, « qui n’est réductible ni au racisme, ni au nationalisme, ni à la xénophobie », et qui « a fini par constituer une forme de « référentiel culturel » » , selon Marie-Anne Matard-Bonucci. Combiné à une approche par le temps long de l’élaboration des imaginaires collectifs et des mécanismes de leur perpétuation, le détour par l’histoire culturelle et l’anthropologie est la clé d’une déconstruction critique féconde. À ce titre, le récent travail de l’anthropologue Joanna Tokarska-Bakir est inspirant : dans un livre paru en 2008, Légendes du sang. Pour une anthropologie de l’antisémitisme chrétien, elle retrace la carrière séculaire de légendes antisémites forgées dans les milieux « élitistes et théologiques » de la Pologne chrétienne du Moyen Âge, que la langue, les familles, la religion, le folklore ont transmises jusqu’au XXe siècle pour finir par constituer des certitudes et des pseudo-savoirs qui cessent d’être interrogés, et dont une enquête de terrain conduite en 2005 révèle l’inquiétante prégnance. Ces « légendes du sang » (notamment les meurtres rituels de chrétiens attribués aux juifs) «survivront (…) jusqu’à la Seconde Guerre mondiale où elles serviront de justification à l’Extermination », et même « bien au-delà de cette période » , écrit Johanna Tokarska-Bakir. Ses conclusions rejoignent celle de l’anthropologue américain, Roy A. Rappaport qui écrivait en 1999 : « Un mensonge (…) dont on a faussement accusé les Juifs depuis le Moyen Âge en Europe peut perdurer pendant des siècles » . Ses recherches ont convaincu Joanna Tokarska-Bakir que l’on s’aveuglerait à penser que « les représentations judéophobes contemporaines seraient produites surtout par l’antisémitisme moderne, exclusivement de droite ». Et d’ajouter : « la haine des Juifs se reconstruit toujours sur un substrat ancien » .

L’Europe et les génocides, p. 13.

Dans Les abus de la mémoire, essai publié en 1992, le spécialiste de l’histoire des idées, Tzvetan Todorov, avertissait des conséquences pernicieuses du culte de la mémoire : « Qu’on nous rappelle aujourd’hui avec minutie les souffrances passées nous rend peut-être vigilants à l’égard de Hitler et de Pétain, mais nous fait aussi d’autant mieux ignorer les menaces présentes – puisqu’elles n’ont pas les mêmes acteurs ni ne prennent les mêmes formes » . C’est l’autre angle mort de l’histoire scolaire que d’ignorer l’antisémitisme le plus contemporain, celui qui circule sur les réseaux sociaux dont nos élèves sont si captifs, qu’il s’agisse du vieil antisémitisme d’extrême droite ou anticapitaliste recyclé, ou des nouvelles judéophobies qui prospèrent sur fond d’antisionisme et d’islamisme, derniers avatars de la justification idéologique d’une violence antijuive décomplexée.

Enseigner les racines des racismes

Alors que les haines identitaires connaissent une nouvelle vitalité et que le marché de l’information s’est largement restructuré autour des médias numériques et des réseaux sociaux qui exposent, sans filtre, les jeunes générations aux dérives complotistes et fantasmatiques aussi nocives qu’éculées, le besoin d’histoire est impérieux. Mais une histoire scolaire qui assume d’interroger la genèse et les sources des croyances, religieuses ou profanes, celles qui nourrissent les mythes les plus absurdes et les calomnies les plus ignominieuses sur lesquels prospèrent tous les racismes, pas seulement l’antisémitisme. C’est l’espoir d’armer mieux encore intellectuellement les jeunes générations, pour les aider à décrypter les stratégies de conditionnement, d’instrumentalisation et de réinterprétation de vieux préjugés, qui nourrit ce souhait d’un enseignement de l’histoire renouvelé, afin que son attention associe à l’étude des racismes modernes en action l’exploration de leurs racines et leurs ressorts dans l’épaisseur du temps. Une histoire de ce « substrat ancien » dans lequel les haines antisémites et racistes puisent inlassablement la matière de leur renouvellement.

Au sujet de l’introduction de la Shoah dans les programmes, voir BORNE Dominique, « Faire connaître la Shoah à l’école », Les Cahiers de la Shoah, n°1 : http://www.anti-rev.org/textes/Borne94a/

Ibid.

L’étude est disponible en ligne sur le site de l’Agence des droits fondamentaux de l’UE (FRA) : http://fra.europa.eu/fr/press-release/2018/un-antisemitisme-persistant-pese-sur-lue

Ibid.

Radiographie de l’antisémitisme en France par la Fondapol et l’AJC Paris. L’étude a été réalisée entre le 14 octobre et le 19 novembre 2019 et publiée en janvier 2020. Elle est consultable en ligne : http://www.fondapol.org/etude/radiographie-de-lantisemitisme-en-france/

MATARD-BONUCCI Marie-Anne (dir.), Antisémythes : l’image des juifs entre culture et politique (1848-1939), Paris, Nouveau monde éditions, 2005, p. 11

ROUSSO Henry, Face au passé. Essais sur la mémoire contemporaine, Paris, Belin, 2016, p. 24.

GENSBURGER Sarah et LEFRANC Sandrine, À quoi servent les politiques de mémoire ?, Paris, PFNSP, 2017

CHAPOUTOT Johann, Le nazisme. Une idéologie en actes, La documentation française, 2012, p. 5.

COHEN R. Mark, Sous le Croissant et sous la Croix. Les Juifs au Moyen Âge, Paris, Le Seuil, 2008.

KOTEK Joël, « De l’antijudaïsme chrétien à l’antisémitisme contemporain », In WIEVIORKA Michel (dir.), Antiracistes. Connaître le racisme et l’antisémitisme pour mieux les combattre, Paris, Robert Laffont, 2017, p. 191.

COHEN R. Mark, op. cit., pp. 433-434.

PROCHASSON Christophe, L’Empire des émotions. Les historiens dans la mêlée, Paris, Éditions Demopolis, 2008, p. 9.

MATARD-BONUCCI Marie-Anne, op. cit., pp. 11-12.

TOKARSKA-BAKIR Joanna, Légendes du sang. Pour une anthropologie de l’antisémitisme chrétien, Paris, Albin Michel, 2015 pour la traduction.

Ibid., p. 10.

Cité par TOKARSKA-BAKIR Joanna, Ibid., p. 587.

Ibid., p. 590

TODOROV Tzvetan, Les abus de la mémoire, Paris, Arléa, 2015, p. 53.

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