04.06.26 Dictionnaire amoureux des Juifs de France, un ouvrage de Denis Olivennes

En 1896, il y a 130 ans, alors que les attaques redoublaient contre le capitaine déchu Alfred Dreyfus sur fond d’antisémitisme virulent, Émile Zola publiait dans Le Figaro un article au titre resté célèbre : « Pour les Juifs ». En consacrant ce cent-soixantième opus de la prolifique collection des Dictionnaires amoureux (Plon) aux « Juifs de France », Denis Olivennes, normalien, énarque, patron de presse et essayiste bien connu, réédite d’une certaine manière ce qu’il faut bien appeler une défense et illustration des Juifs de France par temps de crise.

Prenant au mot la formule de Charles Péguy selon laquelle, « si les antisémites connaissaient les Juifs, ils cesseraient de les détester », Denis Oliviennes propose ici une histoire résolument empathique – et sciemment sélective – des Juifs de France pensée comme un possible antidote à l’antisémitisme résurgent depuis le 7 octobre 2023.

En réalité, moins ou autant qu’un dictionnaire « amoureux » consacré à cette population définie sous l’expression de « Juifs de France », cet ouvrage est un hommage personnel et presque intime au « franco-judaïsme défunt » (sic), dont l’auteur se demande, dans l’introduction, si son livre n’en constitue pas le tombeau.  

Sous l’expression de franco-judaïsme, l’historien canadien Michael Marrus (1941-2022), qui l’a popularisée auprès du public académique, désignait « la théorie politique de l’assimilation ». Denis Olivennes, dans un style très fin-de-siècle, le définit comme les « épousailles heureuses entre le ‘vieux pays’ gaulois et la ‘vieille race’ hébraïque, consacrées par l’émancipation révolutionnaire » (p. 11).

Michael Marrus, Les Juifs de France à l’époque de l’affaire Dreyfus, Paris, Calmann-Lévy, 1972. L’édition originale en anglais date de 1971.

Le ton délibérément suranné n’est pas ici qu’une figure de style. Il fait signe vers une relecture nostalgique d’une histoire des Juifs en France tout entière pensée à l’aune de l’émancipation. Celle-ci a en quelque sorte fixé le cadre conceptuel à l’intérieur duquel se déploie cette narration historique pensée, pour les évènements antérieurs à 1791, comme justifiant a posteriori la justesse de la décision des révolutionnaires d’accorder de façon inconditionnelle l’égalité civique aux Juifs de France, et pour les événements post-1791, comme l’illustration de la réussite éclatante de cette intégration à la nation française jusqu’à ce que le pacte républicain scellé en 1791 ne soit brutalement rompu par l’antisémitisme d’État du régime de Vichy.

Denis Olivennes, Dictionnaire amoureux des Juifs de France, Paris, Plon, 2025, 720 p.

Israélitisme, Émancipation… Les Juifs, une histoire française

Il en résulte, sous la plume de Denis Olivennes, une insistance particulière mise sur l’exemplarité et l’exceptionnalité des parcours biographiques d’israélites français sur une chronologie qui, significativement, ne déborde guère au-delà de 1945 ou plus exactement, de la génération née dans les années 1930. « Après, c’est une autre histoire », note l’auteur, marquée par « la naissance de l’État d’Israël, la part prise dans le judaïsme français par les rapatriés d’Afrique du Nord, la montée en puissance du communautarisme dans les sociétés occidentales, l’importation en France de l’islamisme avec ses crimes antijuifs » (p. 12).

Indice révélateur de cette relecture idéalisée du passé juif, puisée pour une part dans une bibliographie souvent assez datée, l’usage anachronique du terme « israélite ». L’auteur utilise ce mot indifféremment pour parler des Juifs médiévaux comme des XIXe et XXe siècles.

De ce point de vue, la brève notice consacrée à l’ « Israélite »,  décrit comme « une notion purement française » interroge, non pas tant par son contenu – on notera notamment sa conclusion intéressante sur celui qui fut qualifié de « dernier des Israélites » (Milo Lévy-Bruhl), Georges Wormser (1888-1978) – que par ses silences ou omissions. Ceux-ci relèvent d’une approche strictement francocentrée d’un phénomène qui fut en réalité transnational. La notion d’israélitisme trouva en effet, dès le premier tiers du XIXe siècle, des traductions et des déclinaisons dans toute l’Europe occidentale et jusqu’aux Amériques, dans le contexte à la fois de la confessionnalisation des identités religieuses et de la nationalisation de l’histoire des diasporas juives.

De même, la notice consacrée à l’Émancipation est traitée sous l’angle de l’exception française érigée en modèle pour les autres nations. Cette vision, elle-même héritée de l’israélitisme, a pourtant été largement remise en perspective par les travaux d’historiens, à commencer par ceux de l’historien américain David Sorkin. Dans sa synthèse (malheureusement non traduite en français), parue en 2019, Sorkin replace le mouvement d’acquisition des droits par les Juifs dans le temps long et dans une dynamique là encore transnationale. Cela lui permet de sortir du récit de l’exceptionnalité française par le rappel des processus complexes et parfois contradictoires d’acquisition et de perte des droits à l’échelle des cinq continents, en fonction de paramètres qui permettent de fortement nuancer la radicalité de la révolution juridique engagée par les Constituants en 1791.

David Sorkin, Jewish Emancipation. A History Across Five Centuries, Princeton, Princeton University Press, 2019.

Si Denis Olivennes rappelle prudemment que, par la loi du 27 septembre 1791, « tous les Juifs […] cessent d’être soumis à un droit spécifique », il est à l’inverse très rapide sur le caractère radical du bouleversement induit par le vote de cette loi comme sur le décret « d’Émancipation partielle » de février 1790. Celui-ci est moins dû, comme il le laisse penser, aux troubles en Alsace qu’à l’intense campagne de pression des Juifs portugais de Bayonne et Bordeaux pour rétablir leurs « droits » de citoyenneté. Ces derniers avaient été acquis par lettres patentes de 1776 et suspendus par la décision de l’Assemblée nationale constituante de sursoir la question de la citoyenneté pour les Juifs en août 1789.

Voir à ce sujet la synthèse qu’en a fourni Evelyne Oliel-Grausz, « L’émancipation des Juifs en France » dans Antoine Germa, Benjamin Lellouch et Evelyne Patlagean (dir.), Les Juifs dans l’histoire, Seyssel, Champ Vallon, 2011, pp. 385‑408.

Franco-judaïsme

Passées ces réserves, que retenir des cent-quatorze notices de ce Dictionnaire amoureux dont certaines n’échappent pas à l’anecdotique et dont les références bibliographiques sont parfois bien lacunaires ?

De nombreux exemples ici : l’absence de références aux travaux de Philippe Oriol ou Vincent Duclert sur les époux Dreyfus ou sur Bernard Lazare, de Rita Hermon-Belot sur l’abbé Grégoire. Cela sans compter les quelques erreurs factuelles (sur la date de mort de Cerf Berr, par exemple) glanées au fil de la lecture.

Exhumant des parcours parfois oubliés de la République des Lettres, Denis Olivennes déplie subtilement tout le nuancier du franco-judaïsme, par-delà même les « fous de la République » dont Pierre Birnbaum avait si bien dressé le portrait collectif. De Julien Benda, « fou de la Raison », à Emmanuel Berl, qui signa certaines formules des discours de Pétain en 1940, en passant par Bergson, Proust, Edmond Fleg, André Spire, Joseph Kessel et Romain Gary, et de nombreux autres plus obscurs, ces figures, aux cursus universitaires souvent brillants, tracent des parcours reflétant l’ambivalente adhésion au modèle de l’assimilation politique, au prix du sacrifice, de la dénégation ou de la mise en retrait de leur judaïsme pour les uns, de sa mise en balance pour les autres.

Pierre Birnbaum, Les fous de la République. Histoire politique des Juifs d’État de Gambetta à Vichy, Paris, Fayard, 1992.

Sorti « tout droit du cabinet d’un amateur pour qui le judaïsme est une petite musique intérieure », ce volume assume ainsi parfaitement une forte part de subjectivité dans le choix des thématiques traitées dans les notices, dans la chronologie embrassée et jusqu’à l’ordre alphabétique avec lequel l’auteur prend quelques libertés. C’est ainsi que l’ouvrage se conclut sur une notice consacrée au grand-rabbin Zadoc Kahn, idéaltype du franco-judaïsme, pour ne pas avoir à « finir par les Zemour » (dixit), du nom de la bande de gangsters juifs actifs dans les années 1970 auxquels Denis Olivennes consacre un texte original sur un aspect méconnu de l’histoire des Juifs de France.

De la même manière, en musardant au gré des notices portées par le style allègre de l’auteur, on tombe sur de nombreux détails et anecdotes non dénués d’intérêt. Ainsi de l’évocation de la biographie de Sarah Halimi, défénestrée par son voisin musulman en 2017, dans l’histoire du Belleville juif dont ce tragique meurtre antisémite signe en quelque sorte l’épilogue. Ou encore, dans un tout autre registre, celle consacrée aux chanteuses et chanteurs juifs (Jean Ferrat, Serge Gainsbourg, Barbara et d’autres), la plus longue de ce dictionnaire des affinités électives.

Combats de Juifs et de non-Juifs

Œuvrant à dresser le portrait collectif des personnalités emblématiques de franco-judaïsme, l’ouvrage de Denis Olivennes aborde de façon souvent oblique la question du combat contre le racisme et l’antisémitisme à travers l’engagement universaliste de certains d’entre eux : René Cassin, Bernard Lazare, Victor et Hélène Basch, Jules Isaac, Albert Memmi, Cécile Brunschvicg côtoient ainsi Adolphe Crémieux, Léon Blum, Georges Mandel, Pierre Mendès France et autres « Juifs d’État » (Pierre Birnbaum) pour lesquels l’admiration le dispute à l’affection.

À ce titre, il est intéressant d’observer la façon dont l’auteur fait de son dictionnaire amoureux un lieu de rencontre au fond assez improbable entre des personnalités juives aux sensibilités politiques parfois orthogonales, croisant les personnalités politiques emblématiques de la gauche républicaine et radicale-socialiste citées ci-dessus avec celles se revendiquant du trotskisme ou issues du Parti communiste français. L’auteur consacre à ces derniers une longue notice collective d’autant plus richement documentée qu’elle plonge directement dans sa propre histoire familiale : les grands-parents maternels de D. Olivennes furent membres de l’Organisation communiste internationale tandis que l’auteur lui-même fréquenta les cercles d’extrême-gauche dans sa jeunesse.

Paradoxalement, l’évocation des pages intimes de son histoire familiale ramène aussi l’auteur vers des figures plus « régionales » comme Armand Lunel et son Niccolo-Peccavi ou l’Affaire Dreyfus à Carpentras, prix Renaudot en 1926, dont la redécouverte, un siècle après sa parution, signale ironiquement la permanence de cet antisémitisme de voisinage qui n’a pas disparu, tant s’en faut.

On pourra évidemment regretter l’absence de notices dédiées à des figures aussi importantes que Simone Veil, les époux Klarsfeld, Claude Lanzmann ou encore au grand-rabbin René-Samuel Sirat (par exemple), tout comme on lira avec une certaine circonspection les notices consacrées au Moyen Âge, souvent dépassées sur le plan historiographique. Plus largement, les notices consacrées aux « amis des Juifs » dans lesquelles se retrouvent, pêle-mêle, aussi bien Charles de Gaulle, Abélard, Bernard de Clairvaux, le pape Clément VI, que les dreyfusards Charles Péguy et Anatole Leroy-Beaulieu sont peut-être les plus poussives de ce dictionnaire aux allures de « feel good movie », malgré le sentiment d’angoisse et d’intranquillité qui en a fait naître la nécessité.

Pour conclure, on s’arrêtera sur la figure de Marcel Proust. Celle-ci plane indéniablement sur de nombreuses notices du dictionnaire tant la mélancolie guide la plume l’auteur de la Recherche comme celle de D. Olivennes dont les Juifs de France dont il évoque les parcours divers ne ressemblent plus guère à la sociologie actuelle du judaïsme français.

En cela, ce dictionnaire constitue peut-être bien une forme de tombeau littéraire d’un franco-judaïsme dont la sociologue Martine Cohen a récemment espéré la recomposition face aux défis d’une France multiculturelle et, pourrions-nous ajouter, fortement archipélisée.

Martine Cohen, Fin du franco-judaïsme ? Quelle place pour les Juifs dans une France multiculturelle ?, Presses universitaires de Rennes, 2022.

Pour citer cet article

Mathias Dreyfuss, « Dictionnaire amoureux des Juifs de France, un ouvrage de Denis Olivennes », Revue Alarmer, mis en ligne le 4 juin 2026, https://revue.alarmer.org/dictionnaire-amoureux-des-juifs-de-france-un-ouvrage-de-denis-olivennes/


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