30.01.26 Extrême droite et démocratie #1 – L’extrême droite aujourd’hui : dédiabolisation ou radicalisation ? Entretien avec Steven Forti

À l’heure où l’extrême droite occupe une place croissante dans le jeu politique au sein de la plupart des démocraties libérales, il importe de mieux appréhender, au prisme des recherches les plus récentes, ses positions sur le terrain du racisme et de l’antisémitisme. Dans quelle mesure les analyses des politiques des années 1990 mettant l’accent sur le caractère ethnocentrique des formations d’extrême droite, voire sur leurs traits antisémites et xénophobes, sont-elles toujours pertinentes ? Quelles sont les caractéristiques privilégiées dans les définitions les plus récentes de l’extrême-droite ?

Jürgen W. Falter et Siegfried Schumann, « Affinity towards right‐wing extremism in Western Europe », West European Politics, 1988, n°11 (2), pp. 96–110, p. 101 https://doi.org/10.1080/01402388808424684.

Roy Macridis, Contemporary Political Ideologies. Movements and Regimes, Harper Collins, New York, 1992 [5° ed.], 321 p., pp. 176-177.

En ce qui concerne la difficulté à parvenir à une définition commune, voir Olivier Dard, « Approche nationale et transnationale de l’histoire des extrêmes droites : historiographie et questions de méthode », Parlement[s], n°43, 2026, pp. 35-54.

L’historien Michel Winock, par exemple, souligne la haine présumée du présent, souvent associée à la nostalgie d’un âge d’or passé difficilement réplicable, ainsi que la tendance de l’extrême droite à identifier une « causalité diabolique » à l’origine des maux qui affligeraient le pays, maux attribués à de supposés « ennemis de l’intérieur ». L’extrême droite accorderait également une importance particulière à l’autorité, privilégiant une structure hiérarchique à un fonctionnement véritablement démocratique. Elle serait encline à remettre en cause la démocratie libérale pour lui substituer d’autres formes de pouvoir, telles que l’autocratie ou la démocratie directe. Enfin, l’extrême droite se caractériserait par « l’essentialisme », ou la tendance à essentialiser une société homogène, perçue comme menacée d’altération par la société ouverte.

Michel Winock, « L’extrême droite : avatars et invariants », Cités, n° 92 (4), 2022, p. 15., https://doi.org/10.3917/cite.092.0151

Militants identitaires dans une manifestation anti-migrants à Vienne, en 2013, autour du slogan « Europe forteresse » – Ataraxis1492, Wikimedia Commons

Baptiste Roger-Lacan préfère mettre l’accent sur d’autres éléments : la propension de cette constellation politique à réduire l’égalité à un simple mythe ; sa vision organiciste de la société, qui imposerait dès lors à l’individu de s’insérer dans des cadres plus larges — tels que la famille, la religion ou la politique ; la volonté de se poser en protecteur de la « tradition », en luttant contre la décadence qu’aurait imposée une modernité porteuse de valeurs jugées néfastes, notamment celles de fraternité, d’égalité et de liberté ; enfin, la tendance à se poser en porte-parole d’un univers politique et culturel vaincu, aspirant néanmoins à régénérer la société, quitte à recourir à la violence.

Baptiste Roger-Lacan, « Introduction. L’extrême droite, une histoire à écrire« , in Baptiste Roger-Lacan (dir.), Nouvelle histoire de l’extrême droite. France 1780-2025, Seuil, Paris, 2025, 384 p., pp. 14-15.

Cas Mudde, dans sa tentative d’élaborer une définition minimale de l’extrême droite, dans le sillage des travaux de Roger Griffin sur le fascisme, insiste principalement sur le rejet, par l’ensemble de la nébuleuse d’extrême droite, de l’essence même de la démocratie, à savoir la souveraineté populaire et le principe de majorité.

Cas Mudde, The Far-Right Today, Polity Press, Cambridge, 2019.

Si les définitions de l’extrême droite ont radicalement évolué, c’est parce que l’on tend à utiliser le même terme – du moins dans le cas français – pour décrire un phénomène dont l’évolution est, en réalité, constante. Qu’advient-il, dans cette évolution, de l’antisémitisme et du racisme ?  Ne représentent-ils comme l’affirment certains, qu’un aspect résiduel de l’extrême droite contemporaine ? Leur présence se limite-t-elle aux groupes les plus violents et antisystèmes ? Ont-ils disparu de formations telles que le Rassemblement national ou Fratelli d’Italia, pleinement inscrites dans l’échiquier politique national et international ? Un article récent de RevueAlarmer faisait utilement le point sur le cas français. En effet, la tendance de la nébuleuse d’extrême droite à se camoufler, à adapter son langage en fonction du contexte et du public visé, pèse lourdement dans l’analyse. Il apparaît dès lors indispensable d’examiner attentivement les textes, de lire aussi bien les programmes électoraux que les documents internes destinés aux militants, ainsi que les prises de position publiques des dirigeants des différents partis d’extrême droite et les pratiques propres à chaque mouvement, afin d’évaluer la persistance effective des traits racistes et antisémites.

Ce n’est pas le cas dans d’autres pays. Dans le monde anglophone, par exemple, on a assisté à un glissement évident entre « neo-fascism », « extreme right » et « far right », ce dernier terme étant nettement plus en vogue, aujourd’hui que les deux précédents. Voir Cas Mudde, « The War of Words: Defining the Extreme Right Party Family », West European Politics, vol. XIX, n° 2, avril 1996, pp. 225-248.

Nicolas Lebourg, « À l’extrême droite, l’antisémitisme est-il ‘résiduel’ ? », RevueAlarmer, mis en ligne le 30 mai 2025, https://revue.alarmer.org/a-lextreme-droite-lantisemitisme-est-il-residuel/

Roger Eatwell, «Towards a New Model of Generic Fascism», Journal of Theoretical Politics, 4:2, 1992, p. 174.

Nous avons décidé d’approfondir la réflexion en publiant une série d’entretiens avec différents chercheurs spécialistes des formations d’extrême-droite pour tenter de saisir permanences et évolutions.

Comme le montrent l’ensemble des entretiens, les chercheurs sollicités divergent à la fois sur la terminologie à employer pour décrire la nébuleuse actuelle ‒ oscillant entre des expressions telles que « droite radicale » et « extrême droite », voire « extrême droite 2.0 », formule utilisée par le premier interviewé ‒ et sur les réponses de fond à des questions aussi centrales que celles brièvement évoquées ici.

Cette divergence, outre qu’elle reflète les différentes sensibilités des chercheurs sur ce sujet et le débat scientifique en cours, montre clairement à quel point il est difficile de comprendre en profondeur un phénomène en évolution aussi rapide. Le premier entretien, réalisée avec Steven Forti, nous permet justement de nous interroger sur cette extrême droite en mouvement à l’échelle mondiale, sur ses différences internes et ses traits communs.

Cet entretien a été réalisé dans le cadre de la convention de subvention Marie Skłodowska-Curie n°101150204 intitulé NEXTRIGHT – New Space fort the Extreme Right. An Alternative History of Western Europe in the Early Phase of The Cold War.

Steven Forti (Trente, 1981) est professeur associé d’Histoire contemporaine à l’Universitat Autònoma de Barcelona (UAB). Entre 2014 et 2022, il a été chercheur à l’Instituto de História Contemporânea de l’Universidade Nova de Lisboa. Il est membre du Centre d’Estudis sobre Dictadures i Democràcies (CEDID) et il est actuellement coordinateur local du projet de recherche européen « Analysis of and Responses to Extremist Narratives » (ARENAS). Il est l’auteur de plusieurs études et a dirigé plusieurs ouvrages collectifs.

Democracias en extinción. El espectro de las autocracias electorales (Akal, 2024), de Extrema derecha 2.0. Qué es y cómo combatirla (Siglo XXI, 2021), traduit en italien chez Castelvecchi (2025), et Patriotas indignados. Sobre la ultraderecha en la Posguerra Fría. Neofascismo, posfascismo e nazbols (avec Francisco Veiga, Carlos González-Villa et Alfredo Sasso, Alianza, 2019).

Mitos y cuentos de la extrema derecha (Libros de la Catarata, 2023).

Selon vos recherches, dans son histoire post-1945, l’extrême droite aurait connu une césure significative. En quoi consisterait-elle ? 

En 1988, Klaus von Beyme évoquait déjà plusieurs vagues d’extrémisme de droite en Europe après la Seconde Guerre mondiale. La première était représentée par les « survivants » de la défaite du fascisme : des associations d’anciens combattants et des partis néofascistes qui tentaient de se réorganiser dans un contexte démocratique. Le Mouvement social italien (MSI) en est l’exemple le plus frappant en Europe. La deuxième vague concernait les partis ou mouvements populistes : le poujadisme dans la France du milieu des années 1950 ou, plus tard, les partis progressistes scandinaves, critiques de ce qu’ils appelaient le « totalitarisme » de l’État-providence. La fin des années 1970 a marqué une troisième vague, caractérisée par de nouveaux partis – tels que le Front National français, le Vlaams Blok flamand ou les Republikaner allemands – qui ont remporté d’importants succès électoraux au cours de la décennie suivante. Plus tard, Cas Mudde a qualifié ces derniers partis « de droite radicale », adaptation assez libre d’un concept inventé aux États-Unis au début des années 1960 par Daniel Bell pour désigner des phénomènes tels que le maccarthysme. Mais dans un ouvrage pionnier publié en 1994, le politiste Piero Ignazi proposait une appellation plus appropriée : extrême droite postindustrielle. Avec cette dénomination, Ignazi distinguait ces partis des précédents, comme le MSI lui-même, qu’il qualifiait d’extrême droite traditionnelle en raison de leur lien avec la culture politique et l’idéologie fasciste. Les nouveaux partis étaient le fruit d’une conjoncture historique différente, marquée par la crise du modèle keynésien et de la société industrielle elle-même. C’est donc de là qu’il faut partir. Et en quelque sorte, c’est là que se trouve une césure. Bien sûr, des éléments de continuité s’observent néanmoins, et il y a bien porosité entre un type d’extrême droite et un autre. Il s’agit, en bref, d’une évolution lente qui se poursuit jusqu’à nos jours.

Klaus von Beyme, Right-Wing Extremism in Western Europe, in «West European Politics», n. 11/2, 1988, pp. 1-18.

Voir Cas Mudde, The Far Right Today, Polity Press, Cambridge, 2020.

Daniel Bell, The Radical Right. The New American Right Expanded and Updated, Doubleday, 1962.

Piero Ignazi, Extreme right parties in Western Europe, Oxford, Oxford University Press, 1994.

D’ailleurs, cette « rupture » a également été dictée par la prise de conscience, dans différents secteurs de la droite, de la nécessité de se réarmer idéologiquement en réponse au long 1968 et à l’insignifiance de l’extrême droite dans les premières années post-1945. Avec le recul, cette remise en question est particulièrement intéressante car cette réflexion a été menée, entre la fin des années 1960 et le début des années 1970, tant par les secteurs de l’extrême droite traditionnelle – Alain de Benoist et ce qui sera ensuite appelé la Nouvelle Droite en France – que par la droite conservatrice traditionnelle. C’est alors, par exemple, que sont créées aux États-Unis la Heritage Foundation et la Conservative Political Action Conference (CPAC) qui, à leur manière, appliquent ce que de Benoist a appelé la stratégie métapolitique.

Indépendamment de cette césure, vous continuez toutefois à parler d’extrême droite, que vous préférez à d’autres terminologies : droite radicale, populisme, fascisme…

Oui, même s’il y a trois points à souligner dans le débat terminologique interminable à l’œuvre. Tout d’abord, le concept de droite radicale, très en vogue tant dans le monde universitaire que dans les médias, finit souvent, involontairement, par légitimer ces partis comme démocratiques. C’est en effet à Mudde que nous devons la distinction très souvent citée entre droite radicale et extrême droite : alors que la seconde refuserait l’essence même de la démocratie, la première l’accepterait et s’opposerait (uniquement) « à des éléments fondamentaux de la démocratie libérale, en particulier aux droits des minorités, à l’État de droit et à la séparation des pouvoirs ». En somme, l’extrême droite serait représentée par les partis fascistes de l’entre-deux-guerres et par les partis néofascistes et néonazis de l’après-1945, tandis que la droite radicale serait représentée par des partis tels que le Front national de Jean-Marie Le Pen, le Freiheitliche Partei Österreichs (FPÖ) de Jörg Haider, Vox ou Fratelli d’Italia. Je pense toutefois qu’on ne peut considérer comme démocratiques des formations politiques qui ignorent le principe d’égalité et défendent une idéologie d’exclusion incompatible même avec la version purement procédurale de la démocratie. D’ailleurs, comme l’ont montré Donald Trump ou Jair Bolsonaro, elles ne la respectent même pas.

Mudde, The Far Right Today, op. cit.

Partisans de Jair Bolsonaro envahissant la Place des Trois Pouvoirs, à Brasilia, le 8 janvier 2023 – Agência Brasil, domaine public via Wikimedia Commons

Deuxièmement, le concept de populisme est inutile pour comprendre et, par conséquent, définir ces forces politiques. Je pense ici à la proposition de Pierre-André Taguieff d’utiliser la catégorie de national-populisme pour définir le lepénisme. Je ne m’engagerai pas ici dans un débat ancien et, à vrai dire, assez épuisant sur ce qu’est le populisme. Fondamentalement, le point essentiel est que le populisme n’est pas une idéologie, mais un style, une logique ou une stratégie politique qui marque la crise des démocraties libérales. En résumé, les nouvelles extrêmes droites, tout comme les partis de gauche radicale – Podemos, Syriza, La France Insoumise – et la plupart des dirigeants de partis plus ou moins traditionnels – Matteo Renzi, Emmanuel Macron, Pedro Sánchez – utilisent un style ou une stratégie populiste.

Pierre-André Taguieff, Le nouveau national-populisme, Paris, CNRS, 2012. Parmi ceux qui utilisent ce concept pour désigner l’extrême droite du XXIe siècle, on trouve également Roger Eatwell, Matthew Goodwin, National Populism: The Revolt Against Liberal Democracy, London, Penguin, 2018.

En troisième lieu, l’utilisation du concept de fascisme n’est pas correcte car, en général, ces partis ne s’inscrivent pas dans la continuité du fascisme du passé. Elle n’est pas non plus utile car elle ne nous permet pas de saisir ce qu’il y a de nouveau et de différent dans l’extrême droite d’aujourd’hui. Je suis d’accord ici avec Emilio Gentile, qui a identifié les risques de ce qu’il appelle, en inventant un néologisme, l’astoriologie, pratique par laquelle « le passé historique est continuellement adapté aux désirs, aux espoirs et aux craintes actuels », ainsi qu’avec Roger Griffin, qui a souligné que le concept de fascisme a souffert d’une « inflation sémantique ». Tout ce qui est plus ou moins autoritaire à droite a été qualifié à un moment ou à un autre de fasciste, para-fasciste ou pseudo-fasciste : de Berlusconi à Aznar, etc. Si tout le monde est fasciste, en définitive, personne n’est fasciste. Et, plus grave encore, nous banalisons le fascisme. Mais, pour en revenir à l’extrême droite de ces cinquante dernières années, le fait est que nous n’y trouvons pas les caractéristiques essentielles du fascisme historique : de l’élément totalitaire à l’utilisation de la violence comme instrument légitime, du parti milicien à la réorganisation de la population. En somme, pour être clair, le concept, très efficace sur le plan médiatique, de fascisme éternel ou d’Ur-fascisme d’Umberto Eco est complètement anti-historique.

Emilio Gentile, Chi è fascista, Roma-Bari, Laterza, 2019, pp. 6-7 et Roger Griffin, Fascismo. Una inmersión rápida, Barcelona, Tibidabo, 2020, p. 45.

Umberto Eco, Il fascismo eterno, Milano, La nave di Teseo, 2017.

Pour toutes ces raisons, je préfère parler d’extrême droite, en y ajoutant éventuellement la mention 2.0. Il s’agit essentiellement d’une provocation. Grâce à elle, je tiens d’abord à souligner la nécessité de dépasser l’obstacle conceptuel du fascisme qui, d’un côté, nous rassure, mais de l’autre, nous inhibe. Deuxièmement, je souhaitais mettre l’accent sur les transformations de l’extrême droite depuis les années 1960-1970. Troisièmement, je voulais mettre en évidence le rôle joué par les nouvelles technologies dans leur normalisation : ces partis politiques ont compris avant les autres et mieux que les autres le potentiel d’Internet et des réseaux sociaux pour diffuser leurs idées et leurs discours et, par conséquent, devenir plus acceptables pour une grande partie de la population.

Comme l’a affirmé Santiago Gerchunoff, l’utilisation compulsive de ce terme montre « le désir de trouver un mot magique qui conjure le danger de l’abstraction de notre monde et qui, en même temps, clôt toute discussion » : Voir Santiago Gerchunoff, Un detalle siniestro en el uso de la palabra fascismo. Para qué no sirve la historia, Barcelona, Anagrama, 2025, pp. 80-81.

Si vous deviez énumérer les traits communs de cette extrême droite 2.0 aujourd’hui, quels seraient-ils ?

Je mentionnerais un nationalisme marqué, l’identitarisme et le nativisme, la récupération de la souveraineté nationale, une critique profonde du multilatéralisme – et, en Europe, un haut degré d’euroscepticisme –, la défense des valeurs conservatrices, la défense des mesures de maintien de l’ordre, l’islamophobie, la condamnation de l’immigration comme une « invasion », la critique du multiculturalisme et des sociétés ouvertes, l’anti-intellectualisme et une prise de distance formelle par rapport aux expériences passées du fascisme, sans pour autant mépriser la politique dite du dog whistle. En Europe et aux États-Unis, l’identitarisme, le nativisme – entendu comme la combinaison du nationalisme et de la xénophobie –, la condamnation de l’immigration qualifiée d’« invasion », le racisme et, plus précisément, l’islamophobie ont plus de poids qu’en Amérique latine, même s’il existe des cas – comme au Chili ou en Argentine – où l’extrême droite a utilisé une rhétorique anti-migrants. Mais dans de nombreux pays d’Amérique latine, il existe toujours un Autre qui est rejeté, comme c’est le cas des populations indigènes.

C’est-à-dire les allusions fréquentes aux régimes autoritaires du passé.

Les points communs concernent toutefois aussi la manière de faire de la politique. D’une part, le tactisme exacerbé visant à influencer l’agenda médiatique. D’autre part, la capacité à utiliser les nouvelles technologies et les réseaux sociaux pour rendre les messages viraux, accroître la méfiance des citoyens à l’égard des institutions et des experts – par la diffusion de fausses nouvelles et de théories du complot –, polariser davantage la société avec des guerres culturelles et profiler les données des citoyens, comme l’a démontré le scandale Cambridge Analytica. Enfin, la volonté de se présenter comme des transgresseurs et des rebelles face à un système qu’ils considèrent comme hégémonisé par la gauche, qui aurait instauré une dictature progressiste, de la prétendue « pensée unique » ou d’un politiquement correct renommé « wokisme », ainsi que les efforts pour s’approprier les drapeaux progressistes – pensons au concept de liberté ou à des phénomènes tels que le fémonationalisme, l’homonationalisme ou l’écofascisme – à un moment historique caractérisé par ce que Philippe Corcuff a défini comme du « confusionnisme idéologique ».

Philippe Corcuff, La grande confusion : Comment l’extrême droite gagne la bataille des idées, Textuel, 2021.

Dans le livre Extrema derecha 2.0.,vous montrez que dans les analyses dédiées à la popularité de l’extrême droite, parfois on s’appuie sur une série de certitudes qui, en réalité, ne sont que des mythes. À quels lieux communs faites-vous référence ?

Les chercheurs ont essayé, à juste titre, d’élaborer le profil type de l’électeur d’extrême droite. Il en ressortait l’image d’un homme blanc assez jeune, issu de la classe moyenne inférieure et préoccupé par la question de l’immigration. Toutefois, aujourd’hui il est moins pertinent de se demander quel est le profil type de l’électeur d’extrême droite, car avec des partis qui obtiennent 20, 30 ou 40 % des voix, leur électorat ressemble de plus en plus à la moyenne de la population. Le fossé entre les sexes, par exemple, s’est considérablement réduit dans presque tous les pays. Bien sûr, des écarts subsistent et il est bon de les reconnaître et d’en suivre l’évolution. Pensons aux études menées à ce sujet aux États-Unis, où interviennent des variables, telles que l’origine ethnique, qui ont beaucoup moins de poids en Europe.

D’ailleurs, comme on le sait, en 2024, Trump a amélioré son score électoral, y compris parmi les Latinos et les Afro-Américains, deux « bastions » historiques de l’électorat progressiste. Était-ce un cas particulier lié à cette élection spécifique ou cela témoigne-t-il d’un changement de tendance ?

C’est également un lieu commun de penser que les travailleurs doivent forcément être de gauche. Ce qui est certain, c’est qu’il y a eu une radicalisation des électeurs de la classe ouvrière non acquis à la gauche : en effet, ceux qui votaient pour la droite classique se sont mis à voter pour l’extrême droite, une dynamique qui, d’ailleurs, se retrouve également dans une large mesure dans les autres classes sociales.

La situation varie considérablement d’un pays à l’autre et dépend, d’une part, du programme économique et des origines de chaque parti d’extrême droite et, d’autre part, de la stabilité plus ou moins grande du système de partis existant. On peut dire que l’extrême droite a plus de chances de remporter des voix parmi les classes populaires dans les pays où elle n’est pas issue d’une scission des partis conservateurs traditionnels et où elle a défendu un discours que l’on peut résumer sous l’étiquette de « chauvinisme social » ou, du moins, où elle a construit une rhétorique s’adressant aux soi-disant perdants de la mondialisation. De même, là où le système des partis s’est effondré ou est marqué d’une profonde instabilité, l’extrême droite est plus susceptible d’avoir conquis des électeurs à gauche.

Manifestation anti-migrants à Aberdeen, le 28 septembre 2025 – – Lucas Kendall, Creative Commons via Wikimedia Commons

Certaines études ont mis l’accent non sur les soi-disant vaincus de la mondialisation, mais sur les vaincus de la modernisation culturelle : en somme, l’hostilité culturelle serait la principale raison pour laquelle une partie de la classe ouvrière a commencé à voter pour les partis d’extrême droite. D’autres études ont montré qu’il existe des différences dans le comportement électoral entre les travailleurs qui ont survécu à la transformation post-industrielle et ceux qui vivent dans la précarité ou le chômage. La question est donc complexe et il serait préférable d’en parler, surtout dans les médias, avec moins de superficialité et de sensationnalisme.

Voir, parmi d’autres, Simon Bornschier, Hanspeter Kriesi, The populist right, the working class, and the changing face of class politics, dans Jens Rydgren (dir.), Class Politics and the Radical Right, London, Routledge, 2013, pp. 10-29; Daniel Oesch, Explaining Workers’ Support for Right-Wing Populist Parties in Western Europe: Evidence from Austria, Belgium, France, Norway, and Switzerland, in «International Political Science Review», n.29/3, 2008, pp. 349-373; Thomas Frank, What’s the Matter with Kansas?: How Conservatives Won The Heart Of America, Holt Paperbacks, 2005.

Voir Beatriz Acha Ugarte, Analizar el auge de la ultraderecha, Barcelona, Gedisa, 2021, pp. 81-87.

D’autre part, il n’est pas possible d’analyser la réalité comme si la géographie d’un pays était une image fixe où il existe encore des villes ou des régions ouvrières comme il y a trente ou cinquante ans. Et ce, non seulement en raison du processus évident de désindustrialisation, mais aussi parce que certains des enfants ou petits-enfants de ces travailleurs ont pu faire des études et obtenir un diplôme universitaire. Ils ne font donc plus partie de la classe ouvrière ou, du moins, ils ne travaillent plus à la chaîne dans une usine comme leurs parents ou leurs grands-parents : ils sont et, surtout, se perçoivent comme appartenant à la classe moyenne, même s’ils sont souvent précaires, et ont connu au cours de la dernière décennie un processus d’appauvrissement dû à la Grande Récession et à la mise en œuvre de politiques d’austérité.

Se demander si les travailleurs se sont tournés vers l’extrême droite est donc une question fausse ou, du moins, erronée, qui ne nous aide pas à comprendre les problèmes sous-jacents. L’offre disponible – c’est-à-dire les programmes économiques des partis d’extrême droite – est un élément important, tout comme la réaction culturelle d’une partie de la population ouvrière. En bref, il ne s’agit pas de causes qui s’excluent mutuellement : au contraire, elles doivent être additionnées, en tenant compte du poids qu’elles peuvent avoir dans différents contextes.

On peut se demander, dans tous les cas, pourquoi le nombre de jeunes votant (donc âgés de 18 à 30 ans) pour l’extrême droite est allé croissant. Mais la même question vaut pour les électeurs âgés de plus de 30 ans et les personnes plus âgées… et là, on trouve un mélange de causes structurelles – augmentation des inégalités, rupture de l’ascenseur social, précarisation du travail, augmentation du coût de la vie – et de ce qu’on appelle le « cultural backlash », jusqu’à la grande méfiance envers les institutions et l’impact des discours extrémistes qui circulent sans filtre sur les réseaux sociaux (et dans les médias traditionnels). Il existe un profond mécontentement – souvent plus que légitime – qui se traduit rapidement par du ressentiment et qui peut se transformer en sentiments antidémocratiques. Si les démocraties n’apportent pas de réponses aux problèmes existants, un leader fort y parviendrait-il ? L’attrait autoritaire trouve également son origine ici. Et l’extrême droite l’a bien compris. Pourquoi Trump signe-t-il chaque jour des dizaines de décrets exécutifs sur tout et n’importe quoi ? Pour montrer que le leader fort, « l’homme seul aux commandes », résout rapidement les problèmes. Nous savons bien que ce n’est pas vrai, mais ce qui importe dans la société de l’instantanéité et de l’infocratie, c’est le message, l’image.

Sur le concept de « cultural backlash », voir Pippa Norris, Ronald Inglehart, Cultural Backlash. Trump, Brexit and Autoritharian Populism, Cambridge, Cambridge University Press, 2019.

Est-ce que on peut définir l’extrême droite d’aujourd’hui un phénomène global ?

Oui, on peut le définir un phénomène mondial, au-delà de certaines particularités nationales. Ils partagent avant tout une même Weltanschauung. De plus, ils se sentent partie prenante d’un même combat mondial contre des ennemis communs – la gauche, le libéralisme, le mondialisme, la culture woke, le féminisme… – et participent aux mêmes réseaux transnationaux, composés d’instituts, de fondations et de think tanks des deux côtés de l’Atlantique. Bien sûr, le mileisme et l’orbanisme ne sont pas exactement la même chose, tout comme le fascisme italien et le national-socialisme allemand ne l’étaient pas. Chaque dirigeant politique et chaque parti sont, pour ainsi dire, uniques et irremplaçables, car ils sont le fruit des cultures politiques et des contextes politiques, sociaux, économiques et culturels de leur pays. Cela ne les empêche toutefois pas de faire partie d’une même famille mondiale. Pour paraphraser Ricardo Chueca, à qui l’on doit l’une des premières études sur la Phalange espagnole au début des années 1980, chaque pays donne naissance à l’extrême droite 2.0 dont il a besoin.

Ricardo Chueca, El fascismo en los comienzos del régimen de Franco, Madrid, CIS, 1983.

Partisans du président argentin, tenant une pancarte marquée « Vive la liberté, bordel ! Vive Milei, il est le phare de l’occident » en mai 2024, Vox España, Flickr via Wikimedia Commons

Cela dit, des divergences s’observent, principalement dans quatre domaines. Premièrement, en ce qui concerne les origines : certains partis sont le résultat de scissions de la droite traditionnelle, d’autres non ; certains ont une longue histoire derrière eux, d’autres sont beaucoup plus récents ; certains sont nationalistes, d’autres régionalistes ou séparatistes, comme le Vlaams Belang ou l’Aliança Catalana.

Deuxièmement, leurs positions économiques vont de l’ultralibéralisme, comme Chega et Vox, voire du paléolibertarianisme de Milei – selon lequel l’État devrait être aboli –, au soi-disant « chauvinisme social » du Rassemblement national de Marine Le Pen, qui défend le maintien ou le renforcement des politiques sociales uniquement pour les autochtones. Quoi qu’il en soit, au-delà de la rhétorique démagogique, aucune des formations d’extrême droite ne remet en cause le système capitaliste ni le modèle néolibéral. Tout au plus, c’est la mondialisation (néolibérale), ainsi que l’ordre mondial libéral post-1945, qui sont remis en cause, avec des politiques protectionnistes.

Un troisième domaine où l’on constate des divergences est celui des valeurs : bien qu’il s’agisse de formations conservatrices, les pays d’Europe du Nord – Pays-Bas, Scandinavie – font preuve d’une plus grande ouverture sur des questions telles que l’avortement ou les droits des personnes LGBTQIA+. Le Néerlandais Geert Wilders ne s’oppose pas du tout à l’ouverture du mariage aux couples homosexuels. Comme nous le savons, la position de l’extrême droite à l’est ou au sud du continent, ou aux États-Unis et en Amérique latine, est très différente. Ici, le passé et la religion ont un poids plus important. Le cas français est symptomatique : après avoir adopté les positions très rigides de son père, Marine Le Pen a progressivement fait évoluer sa position, jusqu’à voter en faveur de l’inscription du droit à l’avortement dans la Constitution. Certes, le catholicisme a marqué l’histoire de la France, mais la tradition républicaine laïque est une caractéristique distinctive et Le Pen, dans le cadre de sa stratégie de dédiabolisation, s’est adaptée pour ne pas rester hors-jeu.

Enfin, il convient de mentionner une dernière divergence que je considère comme cruciale, celle qui est d’ordre géopolitique, avec d’un côté les partis atlantistes – par conviction ou par pragmatisme, comme respectivement les Polonais du PiS ou Fratelli d’Italia – et de l’autre les russophiles et pro-Poutine – de l’Alternative für Deutschland à la Ligue de Salvini, du Fidesz au RN français. Cela explique aussi, dans une large mesure, la division de l’extrême droite au Parlement de Strasbourg entre les Conservateurs et Réformistes européens (ECR) et Identité et Démocratie (ID), désormais Patriotes pour l’Europe (PfE). Avec le retour de Trump à la Maison Blanche et le rapprochement du président américain avec Poutine, cette fracture s’est atténuée : comme le montre Orbán, qui a une fois de plus réussi à retomber sur ses pieds, on peut être atlantiste – à sa manière, bien sûr – et en même temps ami de l’autocrate de Moscou. Il sera intéressant de voir comment la situation évoluera et si cela facilitera une recomposition de l’extrême droite dans l’Union européenne.

En France, en référence à certains acteurs politiques, notamment le RN, on parle d’un processus de « dédiabolisation ». Mais que signifie réellement cette expression ? Est-ce vraiment un concept utile pour comprendre le RN et, plus généralement, la nébuleuse de l’extrême droite ou risque-t-il au contraire de cacher la nature et la posture raciste et violente qui la caractérise ?

Il s’agit sans aucun doute d’un terme en vogue en France, mais qui n’est en réalité pas aussi central dans d’autres pays. Il renvoie surtout à la stratégie de Marine Le Pen, depuis qu’elle a remplacé son père à la tête du FN/RN, consistant à « adoucir » certaines aspérités et à se présenter comme moins « extrême ». Cela explique le changement de position sur l’avortement ou l’appropriation du républicanisme et de la laïcité, rompant en partie avec certains éléments fondamentaux de la culture politique de l’extrême droite française. Un processus que l’entrée en scène de Zemmour a facilité, étant donné que Reconquête s’est positionné, pour ainsi dire, à droite du RN. Cela dit, la stratégie dite de « dédiabolisation » – au-delà du fait qu’elle soit purement superficielle – est absolument minoritaire dans l’extrême droite d’aujourd’hui. Les leaders les plus visibles – et les plus « populaires » – ne cherchent nullement à dissimuler leurs aspects les plus extrêmes. Au contraire, ils les mettent en avant. Un cas extrême est celui du gouvernement Netanyahu aujourd’hui, qui non seulement a mis en œuvre ce que certains qualifient de génocide des Palestiniens – et je suis de ceux-là –, mais continue de considérer ses actions comme légitimes. Inutile de rappeler tout ce que disent et font Trump, Milei, Bukele, Netanyahu et Orbán, mais aussi Bolsonaro, Ventura, Farage ou Abascal. Si nous avons des preuves – plus qu’évidentes – que Trump a incité à l’assaut du Capitole et que Bolsonaro a tenté de mener un coup d’État, de faire arrêter et assassiner Lula, sommes-nous encore là à discuter pour savoir s’il s’agit de formations démocratiques ? Le problème, c’est que nous sommes tellement habitués – ou plutôt accoutumés – à tout cela que tout nous semble désormais « normal ». Mais sans aller jusqu’aux cas de Trump, Bolsonaro et Netanyahu, il suffit de regarder Milei : d’un côté, il applique des politiques ultralibérales ; de l’autre, il insulte quotidiennement l’opposition, les journalistes, les militants, les enseignants, les institutions – « le Parlement est un nid à rats ». Orbán n’est pas en reste. Cela fait maintenant quinze ans qu’il démantèle l’État de droit en Hongrie : depuis le milieu de l’année 2010, une nouvelle Constitution a été adoptée, le nombre de parlementaires a été réduit, les institutions ont été occupées, les médias ont été placés sous contrôle et les droits des minorités ont été limités. Une situation similaire s’est produite en Pologne entre 2015 et 2023, où l’on en est arrivé à créer des « zones sans LGBT ». Et ce n’est que la partie émergée de l’iceberg. Car la normalisation des discours et des récits d’extrême droite, associée à des pratiques gouvernementales autoritaires, permet la multiplication des crimes haineux, des agressions et des violences quotidiennes. Beaucoup se sentent légitimés à parler et à agir sans retenue. Si Trump le dit et le fait, pensent beaucoup, pourquoi ne pourrais-je pas le dire et le faire moi aussi ? La présence de volontaires au sein de l’Immigration and Custom Enforcement (ICE) pour expulser les migrants en est l’exemple parfait. Tout comme les innombrables attentats terroristes d’extrême droite de ces dernières années. Il ne s’agit pas d’opinions : les chiffres parlent d’eux-mêmes. Selon le Global Terrorism Index, compilé par l’Institute for Economics and Peace, entre 2015 et 2020, les attentats terroristes d’extrême droite ont augmenté de 320 % dans le monde, dépassant même le terrorisme djihadiste. Le département d’État américain est allé jusqu’à qualifier la suprématie blanche de « menace la plus persistante et la plus meurtrière du pays », tandis que l’ancien ministre allemand de l’Intérieur, Hoorst Seehofer, l’a considérée comme « le plus grand danger » pour la démocratie en Allemagne.

Michel Eltchaninoff, Dans la tête de Marine Le Pen, Paris, Solin, 2017.

Il est bien connu qu’il existe un vif débat autour de ce terme, ce qui est d’ailleurs inévitable étant donné que la catégorie du génocide possède une dimension non seulement juridique, mais aussi politique et culturelle comme l’illustre clairement l’ouvrage, parmi les autres, de Paolo Fonzi, Genocidio. Una storia politica e culturale (Laterza, Roma-Bari 2025). Ceux qui refusent de recourir à cette catégorie soutiennent principalement que l’opération menée par Israël relève d’une opération de guerre – certes criminelle – visant à démanteler une organisation terroriste, le Hamas, et non à exterminer une population. Toutefois, les conditions imposées au peuple palestinien, ainsi que l’escalade de la violence jusqu’au 10 octobre 2025 au moins (violence qui, par ailleurs, ne s’est pas entièrement apaisée), justifient selon Steven Forti l’emploi du terme de génocide. Cette thèse s’appuie également sur plusieurs rapports d’organismes internationaux, notamment celui de la Commission d’enquête internationale indépendante des Nations Unies sur le territoire palestinien occupé, y compris Jérusalem-Est, et Israël, publié le 16 septembre 2025 (https://www.ohchr.org/en/press-releases/2025/09/israel-has-committed-genocide-gaza-strip-un-commission-finds) Steven Forti trouve également convaincants les arguments développés dans la même direction par l’Association internationale des chercheurs sur le génocide (voir ici https://genocidescholars.org/wp-content/uploads/2025/08/IAGS-Resolution-on-Gaza-FINAL.pdfla déclaration du 31 août 2025), ainsi que ceux du chercheur Omar Bartov, exposés dans divers médias, en particulier dans l’article paru dans le New York Times, « I’m a Genocide Scholar. I Know It When I See It », publié le 15 juillet 2025 (https://www.nytimes.com/2025/07/15/opinion/israel-gaza-holocaust-genocide-palestinians.html)

Les analyses sur cette question controversée n’engagent pas la rédaction.

Voir Jesús Moreno, «El silencioso repunte del “terrorismo de extrema derecha” y por qué la covid-19 puede agravarlo», BBC News Mundo, 18-11-2020, https://www.bbc.com/mundo/noticias-internacional-54719236.

« Zone sans LGBT » en Pologne en 2020 – Bartosz Staszewski, Creative Commons via Wikimedia Commons

Comment freiner cette tendance si dangereuse pour les démocraties ? Il peut être utile de réfléchir à des « contre-contre-récits » qui neutraliseraient ceux de l’extrême droite, mais leur diffusion risquerait-elle d’être une opération trop risquée en raison des effets secondaires qu’elle pourrait avoir (notamment, l’alimentation d’un récit peut-être moins nuisible mais tout aussi manipulateur de la réalité) ?

La question des contre-contre-récits est, en effet, délicate. Cela dit, cela dépend du type de récits que nous mettons en circulation. Pourquoi ne pas considérer ce défi comme une opportunité ? Les démocraties libérales ne sont pas en crise à cause de l’extrême droite : elles étaient déjà en crise auparavant. L’extrême droite est le symptôme d’un dysfonctionnement. Je pense donc qu’il vaut la peine de lutter contre l’extrême droite, non pas pour sauver ce qui peut l’être, en laissant, en cas de succès, tout tel quel. Outre le fait que cela ne fonctionnerait pas, ce serait de toute façon une victoire à la Pyrrhus : le problème se poserait à nouveau peu de temps après. Profitons donc de cette occasion pour améliorer, élargir et donc renforcer les modèles démocratiques dans lesquels nous vivons. À long terme, nous créerions également des anticorps pour l’avenir. Pour lutter contre l’extrême droite, je pense qu’il est indispensable d’aller à la racine du problème, c’est-à-dire aux causes qui expliquent la montée de sa popularité. Tout d’abord, réduire les inégalités et investir dans les politiques sociales, ce qui signifie mettre fin à l’hégémonie néolibérale qui les a produites. En outre, regagner la confiance des citoyens dans les institutions : pour ce faire, il faut régénérer les institutions elles-mêmes et la politique. Enfin, reconstruire les réseaux communautaires et les espaces physiques de rencontre et de débat dans la société. La viralisation des discours extrémistes réussit non seulement parce qu’il existe un mécontentement et un ressentiment, mais aussi parce que nous sommes une société de plus en plus atomisée et individualiste : si nous passons de plus en plus d’heures seuls devant un écran et que nous ne parlons pas aux autres pour nous comprendre, nous connaître et aplanir nos divergences, comment pouvons-nous espérer résoudre les problèmes ?

Dans le même temps, il est nécessaire de démocratiser l’espace numérique. À l’heure actuelle, il est impensable de vaincre l’extrême droite en ligne. Internet est une jungle, les réseaux sociaux sont entre les mains des barons voleurs du troisième millénaire, les algorithmes favorisent les passions tristes telles que la haine et la colère. De plus, nous savons désormais que ces robber barons défendent des projets explicitement antidémocratiques et autoritaires dans le but de conquérir et de diriger les États, comme Elon Musk et Peter Thiel. Enfin, il faut aussi investir dans l’éducation, y compris numérique, afin de renforcer l’esprit critique.

Voir Alessandro Mulieri, Tecnomonarchi. Gli ideologi della nuova destra all’attacco della democrazia, Rome, Donzelli, 2025, 216 p.

Vous êtes spécialiste du cas espagnol, pouvez-vous nous donner une vision d’ensemble de l’extrême droite espagnole aujourd’hui ? Quelles sont ses positions sur les questions internationales ? Et dans quelle mesure un discours raciste et violent persiste-t-il dans cet univers ?

L’extrême droite espagnole vit son meilleur moment depuis la fin de la dictature franquiste. À l’exception de Blas Piñar, leader de Fuerza Nueva, lors de la législature 1979-1982, les partis d’extrême droite sont restés marginalisés pendant quarante ans, en plus d’être profondément divisés, et n’ont jamais réussi à élire des députés au Parlement. Avec l’arrivée de Vox sur la scène politique en 2019, tout a changé. En peu de temps, l’extrême droite est devenue le troisième parti en nombre de sièges au Congreso de Madrid et, grâce au Partido Popular (PP), qui n’a jamais songé à la maintenir à l’écart par un cordon sanitaire, elle a eu accès au gouvernement des régions et des municipalités. Comme il s’agit d’un parti « jeune », il faudra voir comment il évolue. Au cours de cette dernière année, il semble non seulement qu’il dispose désormais d’un socle électoral solide – environ 3 millions de voix, soit environ 10 % –, mais aussi qu’il soit en pleine croissance et qu’il puisse inquiéter, voire dépasser le PP. Quoi qu’il en soit, nous nous dirigeons vers une reconfiguration de la droite espagnole : d’une part, l’hégémonie des populaires – une sorte de parti qui rafle tout entre le centre et l’extrême droite – qui a duré quatre décennies, est définitivement terminée ; d’autre part, comme dans d’autres pays, Vox voit émerger de nouvelles formations qui la menacent par la droite.

Steven Forti, “De “PP auténtico” a extrema derecha tout court. Historia, ideología y organización de Vox”, Historia del Presente, 42 (2023), pp. 9-28. https://doi.org/10.5944/hdp.42.2023.40268

C’est le cas de Se Acabó La Fiesta, mouvement de l’influenceur de la fachosphère Luis « Alvise » Pérez, qui a réussi à faire élire trois députés aux élections européennes de 2024. Comme dans le cas de Zemmour, le parti d’Alvise Pérez pourrait être un feu de paille mais, pour l’instant, c’est une inconnue. N’oublions pas non plus qu’un parti indépendantiste d’extrême droite, Aliança Catalana, a vu le jour en Catalogne et pourrait prétendre à 15 % des voix au niveau régional… Verrons-nous à l’avenir une option indépendantiste basque d’extrême droite ? Cela semble impensable, mais on ne peut pas du tout écarter cette hypothèse.

Santiago Abascal, leader de Vox, en 2019 – Contando Estrelas, Creative Commons via Wikimedia Commons

Comme Chega au Portugal, Vox est, en somme, un late comer, mais en moins de cinq ans, il a rattrapé son retard par rapport aux autres partis d’extrême droite européenne. S’il y a une majorité de droite aux prochaines élections législatives – prévues pour la mi-2027 – il est très probable que Santiago Abascal soit vice-président du gouvernement dans une coalition avec le PP. Les progrès de Vox s’expliquent aussi par sa capacité à s’intégrer rapidement dans les réseaux transnationaux d’extrême droite. Les liens avec Washington sont très étroits depuis 2018 : du noyau dur du mouvement MAGA, à commencer par Trump et Steve Bannon, jusqu’à la Heritage Foundation, dont le président Kevin Roberts se rend souvent à Madrid pour soutenir Abascal. Surtout, Vox a su tisser un réseau important en Amérique latine, grâce au Forum de Madrid créé par sa fondation, Disenso, qui a permis de rapprocher l’extrême droite latino-américaine – Milei, Bolsonaro, Kast, etc. – de l’extrême droite européenne.

Cela explique également le changement de parti politique européen à l’été 2024, lorsque Vox a quitté l’ECR de Meloni et Morawiecki – avec lesquels il entretient toutefois d’excellentes relations – pour rejoindre les Patriotes pour l’Europe d’Orbán, Le Pen, Salvini et Wilders. Vox n’a jamais été très attiré par la Russie de Poutine : ce changement de camp s’explique essentiellement par deux raisons. Premièrement, le choix d’acheter des « actions » Trump et de se présenter avant la victoire éventuelle du républicain comme le parti de référence de la nouvelle administration américaine en Espagne, mettant ainsi le Parti populaire en difficulté. Deuxièmement, le lien étroit avec Orbán, tant sur le plan idéologique que financier : une banque hongroise proche du despote de Budapest a prêté plus de 13 millions d’euros à Vox entre 2023 et 2024.

Miguel González, “Vox vuelve a recibir un crédito de siete millones de la banca húngara de Orbán”, El País, 26-06-2025. https://elpais.com/espana/2025-06-26/vox-vuelve-a-recurrir-a-un-credito-de-siete-millones-de-la-banca-hungara-de-orban.html

Quant au langage raciste et violent, c’est un fait incontestable. Non seulement contre le gouvernement de gauche, considéré comme « illégitime », et le président Sánchez, insulté par des chants de « hijo de puta » (littéralement : fils de pute) et réclamant son arrestation. C’est la même recette que Trump avec son célèbre « Lock her up ! » crié contre Hillary Clinton en 2016. Mais aussi contre les migrants dont on demande l’expulsion massive, jusqu’à inciter à un véritable pogrom dans une petite ville de la région de Murcie en juillet. Car les discours extrémistes ne restent pas dans le monde numérique : les mots se transforment en actes, c’est-à-dire en violences physiques, réelles. Mais, d’un autre côté, où l’extrême droite n’utilise-t-elle pas ce langage ? Vox n’est rien d’autre que la déclinaison espagnole de l’extrême droite 2.0. Et, comme celle-ci, elle a désormais adopté des positions explicitement extrêmes, montrant de plus en plus, comme Trump ou Milei, son côté raciste et violent. La stratégie dite de « dédiabolisation » est désormais une exception dans l’extrême droite de cette moitié des années 2020.

Pour citer cet article

Andrea Martini, « Extrême droite et démocratie #1 – L’extrême droite aujourd’hui : dédiabolisation ou radicalisation ? Entretien avec Steven Forti », Revue Alarmer, mis en ligne le 30/01/2026, https://revue.alarmer.org/extreme-droite-et-democratie-dediabolisation-ou-radicalisation-entretien-avec-steven-forti/

retour
enregistrer (pdf)

Pour aller plus loin