05.11.20 La Société des belles personnes de Tobie Nathan

Tobie Nathan, La Société des Belles Personnes, Stock, Paris, 2020, 432 p.

Le départ des Juifs du Maghreb a fait l’objet de nombreuses recherches historiques et suscité une vaste production littéraire. Dans son nouveau roman, La Société des Belles Personnes, Tobie Nathan nous conduit dans sa ville natale, le Caire, lors des années 1950. On y suit Zohar Zohar, protagoniste intrépide, dans une série de péripéties rocambolesques qui le conduisent de la misère du Haret el Yahoud, le quartier juif du Caire, aux clubs les plus luxueux, des recoins des sociétés mystiques égyptiennes (telle la Société des Belles personnes qui donne son titre au roman) aux salons du pouvoir égyptien. Puis on voyage avec lui, de l’Egypte à la France, terre d’exil.

Voir par exemple : Michael Laskier, North African Jewry in the twentieth century the Jews of Morocco, Tunisia, and Algeria, New York University Press, New York, 1994. Malka Hillel Shulewitz (edited by), The forgotten millions: the modern Jewish exodus from Arab lands, London, Cassell, 1999. Shmuel Trigano (éd.), La fin du judaïsme en terres d’islam, Paris, Denoël, coll. « Médiations », 2009. Georges Bensoussan, Juifs en pays arabes le grand déracinement, 1850-1975, Paris, Tallandier, 2012.

Ewa Tartakowsky, Les juifs et le Maghreb: fonctions sociales d’une littérature d’exil, Tours, Presses universitaires François Rabelais, 2016.

Au gré du parcours de Zohar Zohar, le romancier nous dévoile l’histoire tourmentée des Juifs d’Égypte entre les dernières années du règne du roi Farouk (1936-1952) et le début du régime des Officiers Libres (1952) qui ouvrira la voie au pouvoir personnel de Gamal Abdel Nasser jusqu’en 1970. Mélangeant avec talent histoire et fiction, l’auteur restitue de manière juste l’atmosphère des années sombres qui virent la disparition progressive de la communauté juive d’Égypte. Les personnages fictifs du roman, Zohar et Aaron, Lucien et Paulette – ses amis rencontrés en France – croisent des personnages historiques, tels que le roi Farouk, le Mufti de Jérusalem, Abba Kovner (partisan juif lituanien), Alois Hudal (évêque autrichien qui facilita la fuite de plusieurs nazis après la guerre), ou encore Georges Boucheseiche (ex-agent de la Gestapo en France).

Ce roman n’est pas uniquement un livre sur les Juifs d’Égypte. Il ne s’ouvre d’ailleurs pas au Caire mais à Pantin, lors de l’enterrement de Zohar Zohar, et c’est en Europe qu’une grande partie de l’action romanesque se déroule. C’est en France que Zohar rencontre Aaron, Lucien et Paulette, trois personnages liés entre eux par un même passé douloureux : le premier est un survivant de la Shoah, le deuxième fut persécuté par la Gestapo et Paulette est une rescapée d’un camp de concentration. L’amitié qui les rapproche personnifie les liens historiques qui unissent les deux rives de la Méditerranée et l’expérience dramatique qu’ont partagée les Juifs d’Égypte et d’Europe. Une communauté de souffrance entre Aaron, juif lituanien, seul survivant de sa famille, et Zohar, réchappé de plusieurs tentatives de meurtres en Égypte : « Étrange regard que se sont échangé ces deux hommes si lointains et si semblables, regard en miroir pour quiconque aurait connu leur histoire (p. 346) ».

Derrière l’histoire d’un Juif contraint de fuir son pays en 1952, c’est l’histoire personnelle de l’auteur qui apparaît en filigrane. Né dans la capitale égyptienne en 1948, Tobie Nathan et sa famille furent contraints à l’exil en 1957. Comme le protagoniste du roman, il s’installe d’abord en Italie, puis en France. Toutefois, le livre dépasse la seule dimension du récit autobiographique. L’auteur, ethnopsychiatre, y questionne l’exil et le déracinement, ce qu’ils produisent de sentiment de haine ou de profond désir de justice. Rappelons que l’Égypte décrite par Tobie Nathan comptait en 1948, 80 000 juifs dont la présence a été mise en péril par l’exacerbation des tensions régionales, le conflit israélo-arabe ainsi que le changement de régime : chaque épisode provoqua des vagues d’émigration massive.
L’hostilité antijuive apparaît dans ses multiples manifestations : de l’antisémitisme populaire à l’antisémitisme d’État qu’illustre la tentative du roi Farouk d’unir les Égyptiens contre un ennemi commun, le Juif, dans l’espoir de préserver sa légitimité ébranlée par la défaite contre Israël (1948-1949). Le Juif devient cette cinquième colonne, la « cause des malheurs du pays (p.113) ». L’auteur observe cependant que « Cette fois, le peuple ne l’avait pas suivi [le roi Farouk]. Il l’avait précédé ! (p.112) ». La désignation de l’ennemi juif devient ensuite une pièce essentielle de la stratégie politique du régime nassérien .

Sur ce sujet, voir : Michael Sharnoff, « Defining the Enemy as Israel, Zionist, Neo-Nazi or Jewish : The Propaganda War in Nasser’s Egypt, 1952-1967 », Posen Papers in Contemporary Antisemitism, 14, 2017. Laura James, Nasser at war: arab images of the enemy, Palgrave Macmillan, 2006.

Le roman, grâce à des emprunts à l’histoire, revisite le rôle joué par Mohammed Hadj Amin el-Husseini et les Frères musulmans dans l’expression d’un violent antisémitisme en Égypte. Le premier, Grand Mufti de Jérusalem, est connu pour son soutien et ses accointances avec le régime nazi. A l’issue de la Seconde Guerre mondiale, il fut accueilli en Égypte comme un héros. Les Frères musulmans, eux, sont une organisation islamiste fondée en Égypte par Hassan el-Banna en 1928. Radicalement opposée à la création de l’État d’Israël, l’organisation encourage à partir de 1945 des actions violentes contre les Juifs égyptiens et leurs biens. Tobie Nathan voit dans ses activités antijuives « une sorte de pogrome silencieux (p. 47) ». On les voit s’en prendre au club de Zohar Zohar pendant les émeutes antibritanniques du Black Saturday (26 janvier 1952), au cri de « Dieu nous a ordonné de lapider le Sheytan ! Allez, allez jeunes gens ! Crevez ses yeux de porc, arrachez sa langue de serpent ! Allez, jeunes gens ! (p. 28) ». La haine n’est pas seulement de nature religieuse. Le Mufti comme les Frères musulmans combinent leur antijudaïsme à matrice musulmane à des motifs empruntés à l’antisémitisme européen.

Sur ce sujet, voir : Jeffrey Herf, Nazi propaganda for the Arab world, New Haven, Yale University Press, 2009.

“Satan” en arabe, symbole de tout ce qui est mauvais.

L’idée d’une unité entre l’antisémitisme nazi et celui qui se déploya en Égypte, entre la violence subie par les Juifs européens et par les Juifs égyptiens est suggérée tout au long du roman. Dès la première page du livre Tobie Nathan cite un extrait de Valeurs. Revue de critique et de littérature publié au Caire en juillet 1945 : « L’Allemagne nazie est vaincue militairement. Où que survive son esprit, c’est lui qu’il faut traquer et vaincre, maintenant ». Cette survivance est incarnée par le personnage de Dieter Boehm, ancien nazi réfugié en Égypte qui se lia d’amitié avec le Mufti de Jérusalem, alors qu’il se trouvait encore à Berlin pendant la guerre. La convergence idéologique des deux hommes est synthétisée par l’auteur dans la description de leur première rencontre : « Dieter regarda le Mufti au fond des yeux et se pâma de plaisir en constatant qu’ils étaient bleus, du même bleu que ses propres yeux, ou plutôt d’un de ses yeux (p.74) ».

A travers Dieter Boehm, Tobie Nathan narre l’histoire des scientifiques allemands et des officiers nazis qui trouvèrent refuge en Égypte et qui nouèrent des contacts au plus haut sommet de l’État. L’un d’eux, Johann von Leers, aurait inspiré le personnage de Dieter Boehm : ancien Hauptsturmführer de la SS, Von Leers s’était installé en Égypte en 1955, après une période passée en Argentine. En Égypte, il avait pris le nom d’Omar Amin et était en charge de la propagande antisémite pour le compte du gouvernement égyptien .

Michael M. Laskier, « Egyptian Jewry under the Nasser Regime, 1956-70 », Middle Eastern Studies, 31-3, 1995, pp. 573‑619.

Joel Fishman, « The Postwar Career of Nazi Ideologue Johann Von Leers, Aka Omar Amin, the ‘First-Ranking German’ in Nasser’s Egypt », Jewish Political Studies Review, vol. 26, no. 3/4, 2014, pp. 54-72.

Au-delà de l’antisémitisme, une autre question traverse le récit, celle de la vengeance, du sentiment de son impérieuse nécessité. Tourmentés par les fantômes de leur passé, les quatre amis – comme l’affirme Tobie Nathan dans une interview – se trouvent en proie à cette interrogation : que faire de la vengeance plusieurs années après les faits ? Comment s’en démêler pour faire place à une vie nouvelle ? La question de la vengeance ne concerne pas seulement les victimes. Dans le roman, elle est transversale. Elle anime aussi l’esprit revanchard du roi Farouk et du régime des Officiers Libre à l’égard d’Israël. Elle transparaît dans l’acharnement de Dieter Boehm contre les Juifs d’Égypte après la défaite allemande.

La Société des Belles personnes met en récit les circulations de l’antisémitisme entre l’Europe, le Proche-Orient et l’Afrique du Nord au prisme d’un chapitre de l’histoire largement méconnu du public français. Il donne aussi à réfléchir sur les séquelles de la Seconde Guerre mondiale en France, au rapport ambigu de cette dernière avec le monde arabe (par exemple son rôle dans la fuite du Mufti de Jérusalem) et au chemin, parfois difficile, de la reconstruction.

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