16.07.26 Le Roman du malheur : De Vienne à New York, les écrivains juifs au tournant du XXe siècle, un livre de Pierre Birnbaum

Les grands écrivains expriment d’ordinaire de façon plus directe les réalités que les sciences humaines approchent par leurs constructions théoriques. L’apport de la littérature est donc crucial pour compléter les approches scientifiques. Le dernier ouvrage de Pierre Birnbaum, Le Roman du malheur, l’illustre en exposant l’apport des grands écrivains occidentaux d’origine juive à la compréhension du « malheur juif », tel qu’il se présente au début du XXe siècle avant de culminer dans la Shoah. Comment des auteurs et autrices juifs, issus d’horizons culturels très divers – français, austro-hongrois, allemands, italiens, britanniques et américains –, parfois originaires de contrées plus lointaines dont les mondes juifs ont été disloqués, comme les mondes grecs romaniotes ou de certaines provinces de l’empire russe, ont-ils peint les logiques sociales et politiques propres aux sociétés occidentales ? Peut-on dégager dans des contextes si variés des déterminants communs qui auraient présidé au malheur des Juifs ? Dans le sillage de ses travaux antérieurs, Pierre Birnbaum s’intéresse en particulier à la dialectique unissant les constitutions étatiques et les conditions des Juifs, en interrogeant cette fois le rapport entre les formes stato-nationales et les positionnements des grands écrivains. Ces positions transparaissent non seulement dans les trajectoires des personnages de fiction, mais aussi dans les déclarations publiques des auteurs et leurs correspondances privées.

L’auteur offre ici une contribution nourrie par l’œuvre de toute une vie consacrée à l’histoire de l’antisémitisme. L’enquête élargit le prisme thématique et géographique de travaux antérieurs, consacrés aux intellectuels juifs, ou mettant en question l’exceptionnalisme américain.

Pierre Birnbaum, Géographies de l’espoir, l’exil, les Lumières, la désassimilation, Paris, Gallimard, 2025.

Pierre Birnbaum, Les Larmes de l’histoire, de Kichinev à Pittsburg, Paris, Gallimard, 2022.

Pierre Birnbaum, Le Roman du malheur, De Vienne à New York, les écrivains juifs au tournant du XXᵉ siècle, Paris, Gallimard, 2025, 256 p.

Constellation de trajectoires juives au tournant du XXe siècle

L’ouvrage offre un immense panorama de trajectoires juives, qui fait voyager de Paris à Trieste, de New York à Vienne, en passant par Ferrare, Prague ou la Galicie. Les trajectoires sont celles d’une myriade de personnages dont les destins sont déterminés par l’antisémitisme. La fenêtre historique choisie, du début du XXe siècle à l’entre-deux-guerres, représente un moment « peut-être unique de l’histoire juive », lorsque le monde occidental donne naissance à une génération d’écrivains juifs qui offrent une image de la société de leur temps, qu’il s’agisse de peindre de grandes fresques sociales ou des miniatures hautement fictionnelles. On compte parmi les plus connus Marcel Proust, Franz Kafka, Joseph Roth, Italo Svevo, Albert Cohen ou Stefan Zweig. Tous dépeignent des sociétés qui oscillent entre libéralisme et préjugés, et tous charrient en même temps une perspective juive plus ou moins explicite. Elle est parfois très directement visible. C’est le cas de l’œuvre d’Albert Cohen, la seule de toutes à être nourrie par une connaissance approfondie de l’histoire de l’antisémitisme. La spécificité du regard minoritaire est parfois plus implicite, jusqu’à se dessiner en creux dans les silences ou le rejeu des préjugés, comme pour Italo Svevo ou Giorgio Bassani, tous deux chantres de l’italianité. L’époque choisie offre dans tous les cas le recul nécessaire sur les effets différenciés des émancipations politiques des Juifs en Europe, qui eurent lieu pour la plupart, en dehors de l’exception française révolutionnaire, dans la deuxième moitié du XIXe siècle.

Ibid, p. 10.

L’organisation thématique des cinq chapitres offre un fil conducteur au tour d’horizon des positionnements. Il y est successivement question de l’expérience fondatrice de l’antisémitisme, du rapport à l’assimilation, à la nostalgie du shtetl, aux sionismes et, enfin, aux idéologies politiques envisagées de manière plus globale. Ces thématiques ne servent pas simplement à l’inventaire des sujets prégnants dans le corpus examiné. Elles sont fortement corrélées les unes aux autres. Ainsi, l’expérience primitive de l’antisémitisme, dans l’enfance, souvent autour de dix ans, prélude à la recherche d’échappatoires politiques (assimilation, nationalisme, sionisme, socialisme), ou à la nostalgie des mondes traditionnels, et la prise de distance vis-à-vis de toute « idéologie ».

L’épisode fondateur de l’enfance d’Albert Cohen, que l’écrivain a publiquement relaté, est paradigmatique de la rencontre entre littérature et expérience vécue. « À dix ans j’ai rencontré la haine » déclare l’écrivain qui narre ce moment où il dut seul faire face à un camelot antisémite à Marseille. Le commerçant avait interrompu sa harangue à la foule de chalands pour « démasquer » comme « youpin », le tout jeune Cohen, qui le regardait pourtant avec admiration pour sa faconde et son maniement de la langue de Molière. Ces épisodes intimes, sans doute « à l’origine de la vocation littéraire et imaginaire », informent la subjectivité des auteurs pour nourrir les descriptions fictionnelles de l’antisémitisme. Il apparaît comme traversant l’ensemble de la société, obstacle auquel se heurtent dans leur ascension les héros juifs d’Albert Cohen, comme Solal dans le roman éponyme ou dans Belle du Seigneur.

Jacques Bofford, Didier Rossat et Christian Ciocca, « Albert Cohen, écrire contre l’antisémitisme (2/5) » (interview d’Albert Cohen), Radio Télévision Suisse, [en ligne :] https://www.rts.ch/audio-podcast/2014/audio/albert-cohen-ecrire-contre-l-antisemitisme-2-5-25364675.html

L’expression est employée par Jacques Bofford à propos de l’œuvre d’Albert Cohen qu’il rapporte à l’épisode fondateur de l’antisémitisme dans l’enfance, ibid.

Les écrivains décrivent l’antisémitisme « ordinaire » et quotidien, de la simple boutade au regard hostile, avec force ironie à la manière de Proust, ou des épisodes plus violents de batailles rangées, comme celles qui eurent lieu au début du XXe siècle dans le Lower East Side de New York, rapportées par Israel Zangwill ou Henry Roth. Les romans se font parfois l’écho d’épisodes antisémites importants comme le procès de Mendel Beilis (1913) accusé à tort de meurtre rituel dans la Russie tsariste. Les répercussions de l’affaire Dreyfus se font entendre du Paris de Proust jusque dans le New York de Henry Roth. Certains écrivains, plus rares, optent pour un silence sur l’antisémitisme dans leur œuvre fictionnelle, comme Joseph Roth ou Stefan Zweig, qui demeurèrent politiquement fidèle à leur idéaux, respectivement monarchiste et libéral. La préservation de ces derniers semble être allée de pair avec le maintien dans l’ombre de l’antisémitisme qui pouvait les entacher. La question antisémite est toutefois ouvertement abordée par Zweig et Roth dans leurs correspondances privées, entre eux deux et avec d’autres écrivains, et dans les écrits plus politiques et les essais, comme les très crépusculaires, Le Monde d’Hier de Zweig, ou Une heure avant la fin du monde de Joseph Roth. Enfin, l’antisémitisme pervertit les rapports sociaux au point que certains auteurs juifs le reconduisent plus ou moins ouvertement. La reproduction des clichés antisémites est notable chez Umberto Saba, elle demeure ambivalente à certains endroits chez Proust, et est assumée chez Irène Némirovsky. Les conséquences extrêmes de l’assimilationnisme de cette autrice lui valent même d’avoir été la coqueluche de l’extrême droite française.

Le cas de cette dernière permet de mettre sous la lumière la plus crue les contradictions de l’assimilationnisme qui occupe le deuxième chapitre. Enfant à Moscou, Irène Némirovsky avait été effrayée par l’écho des pogroms de la région de Kiev (1918-1921). Plus tard en France, elle aspire, pour elle-même et sa famille, à une assimilation complète à la société française, passant par le baptême et effaçant la judéité comme une tache. Son assimilationnisme s’exprime aussi par l’affirmation paradoxale, qu’elle veut pourtant « démonstrative », du caractère inassimilable des Juifs : « En somme, je démontre l’inassimilabilité […]. Je sais que c’est vrai ». Dans le geste même supposé prouver sa propre assimilation par le rejet de ses (anciens) coreligionnaires, elle la réfute donc comme une prétention fallacieuse. Sa position extrême vaut à Némirovsky des éloges dans la presse antisémite. Mais cette dernière se retourne immanquablement contre l’autrice à succès, dont le nom apparaît dans une « liste de Juifs », supposés les « vrais maîtres de la France ».

Ibid., p. 74.

Ibid.

Le caractère retors de l’assimilationnisme explique que la plupart des auteurs qui y furent d’abord favorables finissent par l’abandonner. Les plus perspicaces comme Giorgio Bassani, traquent « l’antisémitisme au cœur d’une assimilation qu’un Svevo ou un Saba, en d’autres temps, chérissaient ». Les écrivains renoncent en général aux positionnements politiques incompatibles avec le refus de l’antisémitisme. Il est en ainsi du fascisme auquel ont adhéré beaucoup de Juifs italiens, et des écrivains comme Giorgio Bassani, ou du nationalisme allemand, dont les fraternités pangermanistes ont souvent exclu les Juifs, ou dont ils se sont retirés d’eux-mêmes, à l’exemple de Theodor Herzl en 1883. Le renoncement à l’idéal assimilationniste s’éprouve également chez plusieurs écrivains de langue anglaise, comme Israel Zangwill, Saul Below ou Henry Roth. C’est la déception vis-à-vis du rêve américain qui sert ici de catalyseur. Des personnages juifs, qui connaissent aux États-Unis une ascension sociale fulgurante, au prix du changement des habitudes, de l’abandon des valeurs traditionnelles et souvent du nom, souffrent de la nostalgie de leur milieu d’origine. La rupture avec l’environnement familial, se présente d’abord comme une délivrance, mais apparaît plus tard, dans un genre de révélation tragique, comme un piège et une trahison. Israel Zangwill, auparavant héraut du melting pot à l’américaine, auquel il dédie une pièce de théâtre, consacre le reste de son œuvre à décrire ces trajectoires juives des illusions perdues à la manière américaine. Le rêve américain d’abord enchanteur est synonyme de la corruption morale. Pour Giorgio Bassani, peintre de la vie juive de Ferrare, le caractère aporétique de l’assimilationnisme devient après la Shoah une certitude.

Ibid, p. 31.

Ibid., p. 84.

Refus des utopies et nostalgie

Les limites de l’assimilationnisme nourrissent la nostalgie des mondes anciens, symbolisés dans l’ouvrage de Pierre Birnbaum par le shtetl. Ce sont aussi les solutions politiques alternatives à l’assimilation qui sont envisagées. Le scepticisme vis-à-vis de l’une, parfois sous la forme d’un désaveu succédant à l’engouement, conduit à la tentation d’une autre. L’enthousiasme pour le sionisme suit souvent l’échec de l’assimilation et l’exclusion des Juifs hors des cercles nationalistes. Mais, avant la Shoah, le sionisme, sous ses formes « politique » ou « culturelle », est l’objet d’une prise de distance importante de la plupart des écrivains du corpus. Aussi, les échecs successifs des idéaux politiques face au fléau de l’antisémitisme, déterminent en retour une forte prise de distance vis-à-vis de ce que Pierre Birnbaum appelle en général les « idéologies politiques », nationalismes, sionismes, fascisme, libéralisme ou socialisme. Le positionnement des écrivains est en définitive caractérisé par la critique de toutes les utopies qui marquent l’époque. Peu d’entre eux y demeurent fidèles, la plupart finissent désabusés.

Remettant en question la distinction, Omri Boehm a récemment rappelé que le sionisme qualifié de « culturel » était un véritable projet politique. Omri Boehm, Haifa Republic: A Democratic Future for Israel (New York : New York Review Books, 2021).

La nostalgie de formes de vie anciennes est l’objet du chapitre III tout entier. Il montre les rapports différenciés des écrivains juifs à des univers situés plus à l’Est de l’Europe, symbolisés par le shtetl. Ces rapports oscillent entre l’indifférence ou le mépris (Jakob Wasserman et Vicki Baum) et une nostalgie qui pousse au voyage et à l’étude ethnographique (Joseph Roth, Stefan Zweig, Franz Kafka). Que le « juif de l’Ouest » regarde celui « de l’Est » avec nostalgie pourra rappeler aux lecteurs de l’ouvrage la mélancolie du « Pin solitaire » qui « rêve du palmier » (1823) dans le fameux poème de Heinrich Heine. À la lumière des analyses de Pierre Birnbaum, on peut se demander si les vers du poète romantique ne revêtent pas un sens caché lié à la condition juive, comme le suggérait Adorno à propos de la langue de Heine en général. Mais que la nostalgie des Juifs de « l’Ouest » et leur rapport à une forme d’altérité juive soient incarnés seulement par le shtetl, pose toutefois question. On pourrait s’interroger sur la nostalgie pour d’autres mondes juifs, comme ceux qu’Albert Cohen, seul écrivain d’origine séfarade du corpus, n’a pas ignorés dans ses écrits, notamment dans Le Livre de ma mère, saturé de nostalgie et de considérations sur l’étrangeté que cette femme pouvait incarner pour les milieux fréquentés par l’écrivain et diplomate suisse. Deux pays, la France et l’Italie, au centre des analyses politiques de l’ouvrage, occupent alors des colonies en Afrique du Nord, dont l’ancienneté antique des mondes juifs n’a rien à envier à ceux des shtetl européens et russes. Si c’est le silence qui domine chez les écrivains juifs européens sur les sociétés juives du Maroc, de l’Algérie, de la Tunisie, de Cyrénaïque, de la Tripolitaine et de l’Éthiopie, ce point aveugle aurait pu être identifié comme tel. Sachant que l’adhésion d’écrivains italiens juifs au fascisme à ses débuts ne fut pas rare, et que la nostalgie fasciste de l’empire romain était centrale, on pouvait se demander comment ces écrivains considéraient les mondes juifs de l’autre rive méditerranéenne, tout aussi anciens que l’implantation des Juifs dans la péninsule à l’époque romaine, et si ces mondes avaient pu être l’objet d’un discours nationaliste nostalgique de l’empire romain.

Theodor W. Adorno, Mots de l’étranger et autres essais : Notes sur la littérature II, trad. Lambert Barthélémy et Gilles Moutot (Paris : Maison des Sciences de l’Homme, 2004). Cette lecture d’Adorno est parfois contestée car elle se ferait l’écho de celle, partiale, de Heinrich Heine par Karl Kraus.

La position des écrivains juifs italiens se démarque souvent des autres écrivains du corpus, par le postulat de la superposition « naturelle » de l’identité juive et italienne. Selon Umberto Saba, les traits culturels des Juifs sont « semblables, du moins en Italie, à ceux de tous les autres Italiens et Méditerranéens ». Les différences entre Italiens juifs et non juifs ne représenteraient que des « notes de couleur » équivalentes aux distinctions régionales au sein du pays. On regrette que cette question des « Juifs du soleil », pour reprendre une expression d’Albert Cohen, tienne si peu de place alors que leurs exils tragiques vers les métropoles, comme Rome, Paris ou Marseille, ont contribué à recomposer le paysage juif européen, et tout particulièrement français.

Comme le recommandait le récent rapport des « Assises de lutte contre l’antisémitisme » ces trajectoires liées à l’histoire coloniale auraient aussi toute leur place dans les programmes scolaires. Cf. Marie-Anne Matard-Bonucci et Richard Senghor, « Rapport des Assises de lutte contre l’antisémitisme », 28 avril 2025, en ligne, pp. 56-57.

Sur le thème du « refus du sionisme » (chapitre IV), deux éléments marquent la position des écrivains. Le premier est l’éloignement vis-à-vis du projet, y compris pour ceux qui y ont d’abord adhéré, voire qui ont tenté l’aventure du « retour à Sion ». Cette expérience semble avoir favorisé l’idée d’un projet concrètement impraticable, la Palestine apparaissant comme une terre lointaine trop étrangère aux sociétés libérales européennes. Le second élément concerne la sévérité des critiques. Si le sionisme « culturel », à la manière d’Ahad Ha’am, peut trouver grâce aux yeux de certains, des figures politiques du sionisme sont associées au nationalisme dans ses versions les plus nocives. Schnitzler ou Zweig ironisent sur le projet sioniste qui serait le rejeton paradoxal du pangermanisme, ou une « image renversée du nationalisme ». L’exclusion de cercles nationalistes allemands auraient poussé des Juifs à produire un projet sioniste qui porterait les mêmes germes menaçants qui avaient mené tout droit au rejet des Juifs, et pourrait produire une conflagration catastrophique au Proche-Orient (Zangwill). L’idée est aussi répandue que le sionisme politique, comme projet de constitution d’un État, est en porte à faux avec ce que la condition exilique aurait produit de sagesse politique juive.

Birnbaum, op. cit., p. 120.

Ibid., p. 132 sq.

De ce point de vue, beaucoup d’écrivains se rangent derrière la position du jeune Gershom Scholem anarchiste : « Nous autres juifs connaissons suffisamment cette exécrable idole nommée État pour ne pas nous prosterner de nouveau en adoration devant lui et sacrifier notre descendance à l’autel de sa rapacité et de sa soif de pouvoir ». Mais la tendance anarchiste du jeune Scholem était compatible avec son sionisme, ce qui amène l’auteur à remarquer que les écrivains semblent globalement plus rétifs au sionisme, et en général à distance de la politique, que les philosophes, comme Martin Buber ou Gershom Scholem. La sévérité du verdict des écrivains à l’encontre du sionisme semble tout autant attribuable à l’exigence critique qu’ils cultivent, nourrie par la mémoire juive, qu’à la séquence historique précédant la Shoah, quand le sionisme pouvait encore apparaître comme un choix politique plutôt qu’une nécessité de survie. Les temps présents semblent appeler une tâche exigeante et difficile : celle de penser ensemble la résonance actuelle du terrible verdict du jeune Scholem face à la tournure prise par « sionisme réellement existant », et le sens de fuite pour la survie, plutôt que d’utopie politique, qu’a pris le sionisme à plusieurs moments de l’histoire, lorsqu’il faut pour les Juifs gagner Israël par nécessité plutôt que par choix.

Cité dans Ibid., p. 168.

Le dernier chapitre, consacré au « danger des idéologies », relate ce que l’on pourrait appeler une forme de « désengagement engagé » des écrivains. Leur position d’outsiders leur permet d’identifier certains angles morts des projets politiques modernes (sionisme, libéralisme, socialisme, nationalisme). Ils semblent tous communier dans leur échec à surmonter l’antisémitisme. Certains continuent de défendre des formes politiques jugées préférables. On peut noter la position a priori étonnante, non pour son contenu même mais parce qu’elle fait quasiment figure d’exception chez les écrivains, de l’admirateur monarchiste de l’empire austro-hongrois que fut Joseph Roth. L’auteur lie la protection des Juifs à la monarchie habsbourgeoise qui a permis leur émancipation et qui est tout aussi bien garante des différences nationales. Roth a ainsi déclaré « je suis un irréductible autrichien patriote et j’aime ce qui reste de ma patrie comme une sorte de religion ». Plus encore, Roth invente, dans La marche de Radetzky, cet épisode fascinant, qu’il qualifie de « sabbat extraordinaire », d’une troupe de Juifs venue rendre hommage à l’empereur François-Joseph :

Cité dans ibid., p. 172.

Tel un champ couvert d’étranges épis noirs sous la rafale, la communauté juive s’inclinait devant l’Empereur. Du haut de sa selle, il voyait leurs dos courbés. […] L’Empereur était en manteau bleu sur son cheval blanc. […] Il mit pied à terre. […] À trois pas de l’Empereur, le vieillard s’arrêta. Il portait dans ses bras une grande Thora pourpre, enroulée, ornée d’une couronne d’or dont les clochettes tintaient doucement. Puis le Juif leva la Thora vers l’Empereur. […] De la troupe des Juifs s’élevait un sombre murmure. […] — Tu es béni ! disait le Juif à l’Empereur. Tu n’assisteras pas au naufrage du monde. “Je le sais !” songea François-Joseph. Il tendit la main au vieillard. Il fit demi-tour. Il monta sur son cheval blanc.

Cité dans Birnbaum, op. cit., p. 175.

La réplique impériale sûre d’elle-même fait sourire par son manque de prescience, en même temps qu’elle fait goûter au délicieux Witz de Roth. La scène fictive est, selon P. Birnbaum, « digne d’une émouvante image d’Épinal qui aurait plu à Salomon Ibn Verga ainsi qu’à Yosef Yerushalmi ». Ce genre de remarques donne un aperçu du plaisir pris à la lecture du livre, qui ouvre dans l’imaginaire des lecteurs des percées dans l’histoire, faisant se recouper différentes époques, de l’Espagne médiévale à la Vienne contemporaine. Que la situation exceptionnelle des Juifs en Autriche ait produit ce que l’historien Manfred Dickel a nommé une « assimilation dissimilante » – c’est-à-dire une situation où l’allégeance des Juifs à la couronne les distingue des autres minorités qui cultivent des aspirations nationalistes séparatistes -, ne semble certes pas mesuré par Joseph Roth. Néanmoins, comme beaucoup d’autres, il met en garde contre toute forme d’enthousiasme prématuré vis-à-vis de la politique moderne. L’engouement à son égard peut bien conduire à la volonté légitime de participation citoyenne, y compris au niveau des plus hautes fonctions. Mais pour beaucoup d’écrivains (J. Roth, A. Cohen, Zweig ou Proust), cette perspective, plus tôt ouverte en France pour les Juifs, peut conduire à la catastrophe. D’après ces écrivains, les épisodes d’antisémitisme seraient nourris par l’ascension des Juifs à des postes de dirigeants. Ils invitent donc à demeurer en retrait, à participer à la politique sans être sous le feu des projecteurs, car ils engageraient dans ce cas le destin de tous les Juifs. Cet appel à l’humilité fait écho à des faits historiques : le refus par Isacco Pesaro Maurogonato de sa nomination comme ministre italien des Finances, motivée par sa volonté de protéger les Juifs d’une vague d’antisémitisme (1873) ; l’affaire Dreyfus (à partir de 1894) ; l’assassinat de Walther Rathenau à Berlin (1922) ; la rumeur antisémite qui enflamme la société française sous le gouvernement de Léon Blum (1936-1937)…

Ibid.

Manfred Dickel, « Ein Dilettant des Lebens will ich nicht sein »: Felix Salten zwischen Zionismus und Jungwiener Moderne (Heidelberg : Winter, 2007).

L’intérêt de l’ouvrage de Pierre Birnbaum vient aussi des réflexions éthiques qu’il fait naître en faisant songer au temps présent. La précaution d’une figure politique comme Maurogonato qui préfère refuser un ministère pour éviter une nouvelle vague d’antisémitisme semble noble et appelle l’admiration. Elle rappelle aussi que nous demeurons dans cette séquence politique ouverte aux temps des Lumières, que Pierre Birnbaum a beaucoup contribué à mieux faire comprendre, lorsque pour la première fois des penseurs juifs devinrent en Europe de grandes figures publiques. Moses Mendelssohn avait lui-même écrit sur sa réticence à entrer dans des polémiques autour de la « question juive » (surtout de celles de niveau dégradé que lui impose Lavater), compte tenu des conséquences terrifiantes que toute prise de position d’un Juif si célèbre pourrait avoir pour les autres Juifs. On s’interroge ainsi sur la nature de cet étrange impératif moral qui commande d’agir en engageant, dirait Sartre, non pas l’humanité dans son ensemble, mais une « communauté », celle que nous représenterions malgré nous, au regard de ceux qui nous envisagent non comme des personnes singulières mais comme des exemplaires d’une espèce. N’est-ce pas confirmer l’antisémitisme que d’agir en fonction de menaces que font peser les antisémites ? Les réflexions anciennes sur le sujet que présente l’ouvrage montrent plus largement que le racisme engage à poser la question morale d’une action conséquentialiste (morale en vertu des effets néfastes qu’elle peut avoir sur les « nôtres », ou ceux auxquels on nous « identifie ») ou déontologique (morale en vertu de principes universels qui nous engagent face à toute l’humanité et non envers un sous-groupe).

Pierre Birnbaum, La République et le Cochon (Paris : Le Seuil, 2013) ; Pierre Birnbaum, « Est-il des moyens de rendre les juifs plus utiles et plus heureux ? »: le concours de l’Académie de Metz, 1787, L’Univers historique (Paris : Éditions du Seuil, 2017).

Voir : Moïse Mendelssohn, Écrits juifs (Lagrasse : Verdier, 2018).

L’ouvrage se conclut sur une note grave. Il y a bien un malheur juif qui transcende les frontières nationales, et que les différentes formes étatiques échouent à juguler. Pierre Birnbaum relève la présence inquiétante du motif du suicide chez les auteurs. Il signe la chute de nombreux personnages asphyxiés par leur condition tragique, mais aussi celle des écrivains eux-mêmes, parfois dans un geste clair (Zweig) ou dans une autodestruction plus lente, comme celle de Joseph Roth, auteur de La Légende du saint buveur, au crépuscule de son existence.

L’ouvrage est si riche qu’il y aurait encore beaucoup à dire pour lui rendre justice, car Pierre Birnbaum traite de distinctions bien plus fines entre les positionnements politiques, et s’attarde sur d’autres figures particulières toujours restées fidèles à leurs idéaux politiques, comme Jean-Richard Bloch, écrivain français socialiste, ou Vicki Baum qui a accompli son rêve américain sans regret ni encombre.

Que l’on nous permette une réserve qui concerne la présence d’autrices dans le corpus. Le fait que les deux principales autrices étudiées, Irène Nemirovsky et Vicki Baum (seules femmes du corpus avec George Eliot), soient des assimilationnistes convaincues, pose question et engage à s’interroger sur une assimilation plus aisée pour les femmes. Le nombre de femmes dans le corpus est trop faible pour répondre. Pourtant nous redécouvrons aujourd’hui les écrits de femmes jadis ignorées, en particulier celles de l’époque qui intéresse P. Birnbaum. Certaines d’entre elles traitent de l’antisémitisme dans leur œuvre fictionnelle comme dans leurs essais, et ont même, comme Grete Meisel-Hess, importante figure de la littérature viennoise au début du XXe siècle, publié des romans qui ont eu beaucoup de succès (comme Fanny Roth, portrait d’une femme juive) et inspiré le personnage de Thérèse Golowski, dans Vienne au crépuscule de Schnitzler. Ce personnage incarne un type de femmes, intellectuelles, présentes dans toute une génération viennoise. D’autres, très connues, sont aussi absentes du corpus : Hannah Arendt a écrit très jeune des contes extraordinaires et a signé une œuvre poétique, dans lesquels les « thèmes juifs » sont centraux. Le faible nombre de femmes dans le corpus est sans doute lié au travail encore à mener pour traduire et rendre plus visibles et accessibles ces œuvres. Il est peut-être aussi lié au choix, affirmé dans l’introduction, de ne sélectionner que des grands écrivains qui traitent de « l’Histoire » avec une majuscule. Est-ce là une défense implicite de l’histoire politique ? On aurait aimé mieux comprendre. L’hypostase de « l’Histoire » avec un grand « H » suscitait pourtant la méfiance de Proust, dont l’œuvre, comme celle de Kafka, et d’autres contemporains (Benjamin, Rosenzweig ou Scholem), a contribué à remettre en question les conceptions traditionnelles de l’histoire, à partir de l’expérience ou de la pensée juives. Proust entendait relativiser ces conceptions par la subjectivité artiste. Dans Le Temps retrouvé (1927), il écrit par exemple, immédiatement après avoir évoqué l’affaire Dreyfus et la durée « géologique » qui sépare l’avant-guerre de la Première Guerre :

Hannah Arendt, À travers le mur. Un conte et trois paraboles, Paris, Payot, 2017.

Hannah Arendt, Heureux celui qui n’a pas de patrie. Poèmes de pensée, Paris, Payot, 2015.

Marcel Proust, « Lettre à Gaston Gallimard », datée de « peu avant le 30 mai 1916 », Correspondance, XV, p. 57.

Ceux qui se sont fait une vie intérieure ambiante ont peu d’égard à l’importance des événements. Ce qui modifie profondément pour eux l’ordre des pensées, c’est bien plutôt quelque chose qui semble en soi n’avoir aucune importance et qui renverse pour eux l’ordre du temps en les faisant contemporains d’un autre temps de leur vie. Un chant d’oiseau dans le parc de Montboissier, ou une brise chargée de l’odeur de réséda, sont évidemment des événements de moindre conséquence que les plus grandes dates de la Révolution et de l’Empire. Ils ont cependant inspiré à Chateaubriand, dans les Mémoires d’Outre-tombe, des pages d’une valeur infiniment plus grande. 

Marcel Proust, Le Temps retrouvé, Paris, Gallimard, 1927, p. 49.

Le passage fait penser que le « refus des idéologies » par les écrivains peut renvoyer à leur conception profondément subversive du temps et de l’histoire, que la puissance associée à l’esthétique et à la réforme des imaginaires n’a pas moins de valeur à leurs yeux que les formes étatiques et idéologiques. Si Proust ou Kafka sont si importants du point de vue de « l’Histoire » avec une majuscule, comme le suppose l’ouvrage, n’est-ce pas aussi parce qu’ils la remettent en cause ? et qu’alors l’histoire de la littérature elle-même et son possible sens messianique auraient dû être pris en compte dans la réflexion ?

Une autre légère réserve concerne les limitations géographiques du corpus, sans doute le prix de son ambition. Qu’en est-il de la littérature polonaise ? Les écrivains polonais juifs écrivaient surtout en yiddish, mais l’un des plus grands écrivains de langue polonaise de l’entre-deux guerres, Julian Tuwim, était d’origine juive, et son œuvre est traversée par les thèmes du Roman du malheur.

Ces réserves ne font qu’indiquer la nécessaire poursuite, par celles et ceux qui marcheront dans ses pas, du sillon tracé par Pierre Birnbaum. Le Roman du malheur n’est pas seulement captivant par ce qu’il nous enseigne des grands écrivains, mais aussi par ce qu’il nous apprend d’un grand historien et de son rapport si intime à la littérature.

Je remercie Michael Skakun et Jean Tain pour nos conversations sur la littérature qui m’ont accompagnée durant la rédaction de ce texte.

Pour citer cet article

Salima Naït Ahmed, « Le Roman du malheur : De Vienne à New York, les écrivains juifs au tournant du XXe siècle, un livre de Pierre Birnbaum », Revue Alarmer, mis en ligne le 16 juillet 2026, https://revue.alarmer.org/le-roman-du-malheur-les-ecrivains-juifs-au-tournant-du-xxe-siecle-un-livre-de-pierre-birnbaum/


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