11.02.20 Négationnisme

Parce qu’ils prétendent opérer une révision de l’histoire, les porteurs de cette propagande antisémite se dénomment révisionnistes. En total désaccord avec cette présentation, les historiens adoptent le terme négationnisme pour qualifier l’idéologie qui nie la politique d’extermination nazie à l’encontre des Juifs d’Europe et disculpe l’Allemagne en délivrant ce message : les Juifs mentent depuis plus de soixante-dix ans. En culpabilisant l’Occident avec l’invention du génocide, ils ont permis la création de l’État d’Israël et, par ce biais, ont confirmé et étendu leur domination. Ce faisant, le négationnisme réactualise le mythe du complot juif international.

L’instrumentalisation du génocide recouvre plusieurs objectifs. Elle sert à dédouaner le nazisme de l’événement du génocide qui le rend à tout jamais infréquentable et décrédibilise les collaborateurs. Recourant à l’antisionisme, elle répond aux intérêts de l’extrême-droite. Elle s’opère également au bénéfice d’une extrême gauche tiers-mondiste, pro-arabe et anti-israélienne. Depuis l’après-guerre, cette nouvelle forme d’antisémitisme a évolué et s’est politisée. Elle a été instrumentalisée et s’est internationalisée. Différents pôles se distinguent, notamment l’Allemagne (Thies Christophersen, Wilhelm Stäglich, Udo Walendy), les États-Unis (Arthur Butz, Fred Leuchter, Mark Weber), la France et le monde arabe.

La France joue un rôle moteur dans l’apparition et la structuration du négationnisme. L’écrivain fasciste Maurice Bardèche (1907-1998) l’inaugure dans son ouvrage Nuremberg ou la terre promise paru en 1948, année de la création d’Israël. Le scepticisme sur le nombre de chambres à gaz dans certains camps (Le Mensonge d’Ulysse, 1950) de l’ancien déporté et homme de gauche Paul Rassinier (1906-1967) se change rapidement en négation historique. À partir de la Guerre des Six jours (5-10 juin 1967), une nouvelle dimension, avancée par l’homme d’extrême-droite François Duprat (1940-1978), s’ajoute à l’antisémitisme : un antisionisme accolé au soutien propalestinien. Ce pro-arabisme dissimule un antisémitisme et un racisme virulents. Avec la haine des Juifs, il devient le second soubassement rhétorique du négationnisme et une arme idéologique utilisée contre l’État hébreu. Le contexte israélo-arabe joue un rôle moteur dans l’internationalisation du discours antijuif, dans sa diffusion comme dans son évolution. La séduction qu’il exerce dans les milieux antisionistes les plus divers montre à quel point la question du rapport à Israël reste centrale dans sa thématique et son instrumentalisation.

Extrait du journal d’Antenne 2 du 15 septembre 1987 et du forum de RTL avec l’intervention de Jean Marie LE PEN. Images d’archive INA Institut National de l’Audiovisuel

Robert Faurisson (1929-2018) apporte à l’édifice négationniste trois points : le scandale, la soi-disant preuve scientifique de l’inexistence des chambres à gaz et un soutien inattendu d’une ultra-gauche. Fin décembre 1978, la publication d’une partie de ses thèses dans Le Monde déclenche l’affaire Faurisson et sort le négationnisme de son confinement. Ce maître de conférences en littérature du XXe siècle à l’université Lyon II s’emploie à soulever des contradictions sur différents documents et témoignages oraux afin d’ « établir » l’impossibilité technique de l’extermination des Juifs. Selon lui, « le nombre des juifs « exterminés » par Hitler s’élève heureusement à… zéro ». Si l’extrême droite française (dont le Front national de Jean-Marie Le Pen) intègre dans son ensemble le négationnisme dans son patrimoine idéologique, une partie minoritaire de l’ultra-gauche (portée par Pierre Guillaume) apporte son soutien à Robert Faurisson arguant de la défense de la liberté d’expression et affichant une haine de l’antifascisme et un antisionisme sans faille. La loi Gayssot, votée en juillet 1990 et sanctionnant les porteurs de ce discours, ne parvient pas à mettre un terme au négationnisme. Depuis l’affaire Faurisson, le négationnisme refait surface en France périodiquement par le biais notamment de nouvelles affaires (Plantin, Notin, Delaporte, Roques, Garaudy) qui médiatisent le négationnisme.

Tribune publiée dans Le Monde le 29 décembre 1978 sous le titre « Le problème des chambres à gaz ou la rumeur d’Auschwitz ».

Robert Faurisson, « Pour une histoire véridique de la Seconde Guerre mondiale », 23 mai 1978.

Au début du XXIe siècle, négationnismes technique et politique se mêlent pour laisser place à la dénonciation globale du « complot sioniste ». Le point de ralliement idéologique s’inscrit dans un antisémitisme recontextualisé – avec ses vieux items : antijudaïsme, anticapitalisme, anti-impérialisme et antiaméricanisme – et dans un antisionisme radical qui trouve son aboutissement discursif dans le négationnisme. Le conspirationnisme est au cœur de ce dispositif. Devenu un instrument de propagande politique utilisé par certains pays, notamment arabo-musulmans, il s’exporte au-delà des frontières des États par le biais d’internet et du fait du contexte international (seconde Intifada, attentats du 11 Septembre 2001 et stratégie iranienne sous la présidence de Mahmoud Ahmadinejad entre 2005 et 2013). En France, le négationnisme attire de nouveaux adeptes parmi lesquels Alain Soral et Dieudonné M’bala M’bala. Malgré de multiples condamnations, ces représentants et passeurs poursuivent activement leur quête ; le Web étant au cœur de leur dispositif de persuasion et de diffusion. Le site d’Alain Soral, Égalité & Réconciliation, très présent sur les réseaux sociaux, est le site français de la complosphère le plus consulté. En 2018, les visites mensuelles moyennes approchent les 4,8 millions.

Données SimilarWeb.

En novembre 2018, la publication d’un sondage (CNN) fait apparaître que 21% des Français entre 18 à 24 ans n’ont jamais entendu parler de la Shoah. Un mois plus tard, une nouvelle enquête Ifop confirme ce résultat. La tranche d’âge citée se distingue des autres. 10% de l’ensemble des Français et 2% des 65 ans et plus ne connaissent pas le génocide des Juifs. Les plus jeunes sont également ceux qui considèrent le moins la Shoah comme un crime monstrueux, donc spécifique. Ces résultats livrent divers enseignements relatifs certes à cette ignorance affichée mais aussi à la pédagogie de l’histoire du génocide des Juifs mise en œuvre pendant la scolarité française (en CM2, troisième et terminale) et à sa transmission, qu’elle soit familiale et/ou sociétale. Le défi est là : transmettre l’événement, par le biais notamment d’une politique d’enseignement adaptée au contexte géopolitique, aux nouvelles technologies et à cette génération singulière de l’entre-deux siècles.

Cette enquête a été réalisée en partenariat avec la Fondation Jean Jaurès, AJC Paris, la FEPS et la Dilcrah.

À ce sujet, voir David Nguyen, Iannis Roder, « L’Europe et les génocides. Le cas Français », note de la Fondation Jean Jaurès, 20/12/2018, https://jean-jaures.org/nos-productions/l-europe-et-les-genocides-le-cas-francais

Orientation bibliographique

  • BRAYARD Florent, Comment l’idée vint à M. Rassinier. Naissance du révisionnisme, Paris, Fayard, 1996.
  • CHEMIN Ariane « Le jour où « Le Monde » a publié la tribune de Faurisson », Le Monde, août 2012.
  • FINKIELKRAUT Alain, L’Avenir d’une négation, Réflexions sur la question du génocide, Paris, Seuil, 1982.
  • FRESCO Nadine, Fabrication d’un antisémite, Paris, Seuil, 1999.
  • IGOUNET Valérie, Histoire du négationnisme en France, Paris, Seuil, 2000.
  • IGOUNET Valérie, Le négationnisme en France, Que sais-je ?, 2020.
  • IGOUNET Valérie, Robert Faurisson – Portrait d’un négationniste, Denoël, Paris, 2012.
  • PRAZAN Michaël, MINARD Adrien, Roger Garaudy. Itinéraire d’une négation, Paris, Calmann Lévy, 2007.
  • ROUSSO Henry, Le Syndrome de Vichy de 1944 à nos jours, Seuil, 1990, deuxième édition revue et mise à jour.
  • VIDAL-NAQUET Pierre, Les Assassins de la mémoire, Paris, La Découverte, 1987.
  • TAGUIEFF Pierre-André, Les « Protocoles des Sages de Sion ». Faux et usage d’un faux, Paris, Berg international-Fayard, 2004.

Filmographie 

  • Les faussaires de l’histoire, réalisé par Michaël Prazan, France 5, Talweg Production (2014).

Webographie

Vidéo de Conspiracy Watch intitulée « Qu’est-ce que le négationnisme », janvier 2018.
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