01.06.26 Étudier la répression des traites africaines à travers les archives occidentales : apports et limites d’une méthode. Le cas d’Intervention d’humanité de Raphaël Cheriau

L’ouvrage constitue une étude de cas quasi parfaite sur la répression de la traite des esclaves dans le sultanat de Zanzibar au XIXe siècle. Bien présentée, bien écrite, admirablement documentée, avec un inventaire complet des sources, archives et ouvrages de 32 pages denses, et des références infra-paginales nombreuses et détaillées, de bonnes annexes pas trop nombreuses, les cartes nécessaires et quelques illustrations originales. Tout est détaillé avec précision et minutie, presque trop, sur une histoire jusqu’alors relativement mal connue.

Intervention d’humanité : La répression de la traite des esclaves à Zanzibar, années 1860-1900 de Raphaël Cheriau détaille de façon résolument chronologique, à partir d’archives occidentales soigneusement détaillées, les étapes et l’évolution des politiques des colonisateurs, saisies à l’occasion de relations souvent heurtées entre les puissances coloniales occidentales et l’Éthiopie, qui s’affrontent sur la traite des esclaves largement pratiquée par ce royaume, tandis que l’opinion occidentale évolue dans le même temps pour en arriver à revendiquer l’interdiction de ce trafic « honteux » à la fin du siècle.

Raphaël Cheriau, Intervention d’humanité : La répression de la traite des esclaves à Zanzibar, années 1860-1900, Paris, CNRS Éditions, 2023, 408 p.

Impérialisme et humanitaire à la fin du XIXe siècle

L’auteur commence par rappeler la genèse, depuis le début du siècle, des idées humanitaires qui vont s’amplifiant en même temps que s’affirme la montée de l’expansion coloniale britannique, française et allemande dans la deuxième moitié du siècle. L’étude est centrée sur le dernier tiers du XIXe siècle, entre l’accord franco-britannique sur l’indépendance de Zanzibar en 1862 et l’arbitrage de La Haye en 1905 concernant les boutres – navires à voiles triangulaires caractéristiques de l’océan Indien – utilisés par Mascate. Au cours de ces décennies, l’abolitionnisme défendu par les Européens a conduit à des opérations militaires ou diplomatiques à caractère humanitaire. En reliant l’étude de l’abolitionnisme et de l’expansion coloniale à celle des interventions humanitaires, on parvient à une analyse utile de l’émergence de ces concepts dans les relations internationales, comme l’ont déjà fait quelques auteurs.

Nombre de boutres appartenant à des propriétaires de Mascate naviguaient sous pavillon français, sans lien réel avec la France, et détournaient ainsi les règles contre la répression de la traite aux yeux des Britanniques. La décision prise par la Cour permanente d’arbitrage en 1905 prévoyait pour la première fois qu’un État pouvait accorder son pavillon à des étrangers, sous réserve de respecter les traités existants, notamment contre l’esclavage. Elle fut fondatrice du principe clé, dans le droit maritime, de liberté d’attribution du pavillon.

L’ouvrage souligne ainsi quelques points-clés de l’histoire de cette région, peu étudiés jusqu’à présent, alors que les sultans d’Oman ont fait de leur capitale le centre de leurs affaires. À elle seule, elle assure les quatre cinquièmes de la production mondiale d’ivoire, de gomme coprah et de clou de girofle (p. 28). Oman et Zanzibar ont aussi un intérêt stratégique puisqu’ils exercent le contrôle du golfe Persique (Oman) et de l’océan Indien occidental. Ils garantissent ainsi pour les Britanniques la sûreté de la route des Indes, et pour les Français celle des colonies françaises de la Réunion, Mayotte, Nossi-Bé, Obock puis Djibouti. Le sultanat est donc l’interface où toutes les initiatives européennes, qu’elles soient missionnaires, humanitaires et impériales doivent débuter en Afrique orientale. Or la traite des esclaves sévit dans l’océan Indien : cette traite atteint environ 1,6 millions d’Africains au cours du XIXe siècle, dont la moitié sont déportés outre-mer et l’autre moitié sont retenus sur la côte de l’Afrique de l’Est. D’où la thèse de l’ouvrage concernant la relation entre action humanitaire et impérialisme à cette période : c’est une forme de lutte de pouvoir perpétuelle opposant d’un côté les gouvernements, les associations humanitaires et, de l’autre, l’opinion publique européenne. Ainsi, dans les années 1860 et 1870, les interventions abolitionnistes à Zanzibar sont souvent imposées au gouvernement britannique par la mobilisation des membres actifs des sociétés philanthropiques visant l’opinion publique.

Dans les années 1880 et 1890 au contraire, les gouvernants européens savent manipuler le discours abolitionniste pour justifier auprès de l’opinion publique le bien–fondé de leur action. D’où l’idée de confronter impérialisme et humanitaire, des concepts contemporains qui ne cessent d’évoluer au long du siècle et au-delà. Le livre entend ainsi contribuer à « une histoire compréhensive et globale de la région » (p. 41). Soulignons que cet objectif paraît au demeurant assez peu réalisé, dans la mesure où l’un des partenaires, et non des moindres, est peu valorisé : le rôle du sultanat lui-même. Le croisement des archives britanniques et françaises est instructif au vu des contradictions qu’il révèle, mais insuffisant compte tenu de la non-consultation des archives de langue arabe « pour des raisons linguistiques et de financement » à la fois fort compréhensibles et, néanmoins, regrettables car elles contredisent l’analyse « à parts égales » revendiquée par l’auteur (p. 45). Les correspondances consulaires et commerciales de Zanzibar et de Mascate ne compensent que partiellement l’absence regrettable de sources arabes. 

Derrière l’abolitionnisme, des arrière-pensées

À la lecture de ce livre, nous savons tout sur les intentions et les hypothèses des acteurs européens de l’entreprise d’éradication de la traite des esclaves réalisée par les Britanniques et les Français en Afrique orientale. L’auteur démontre que, d’une part, les Britanniques n’ont pas eu dès l’origine le projet de coloniser le pays, comme le supposaient les Français, pas plus que ceux-ci, d’autre part, ne pratiquaient à dessein une traite volontaire clandestine, comme le croyaient les Britanniques. L’ouvrage donne pleinement à comprendre les pensées publiques et cachées des acteurs européens de l’affaire, leurs ignorances, leurs hypothèses et leurs intentions. Nous en savons moins sur celles du sultan omanais, qui sont surtout connues par l’intermédiaire des archives londoniennes et françaises.

Cela permet d’exposer avec la plus grande précision tout ce qui a pu être glané aux différents moments où les diplomates et leurs agents ont été réunis. Chapitre après chapitre, on sait tout sur le déroulement difficile du droit de visite sur les navires, revendiqué dès 1890 par les Britanniques pour lutter contre la traite et mal accepté par les Français. Les libérés sont pour la plupart utilisés pour des travaux agricoles qui les maintiennent dans une condition proche de l’esclavage car, en l’absence d’un service de contrôle, l’esclavage reste le pivot de l’économie et de la société de l’archipel. Sept missions sont créées à cet effet entre 1863 et 1868 ; tout est réglementé par les missionnaires, à commencer par les temps de travail et de repos, et même les mariages, d’où la présence de communautés d’esclaves fugitifs en résistance, et la revendication anglaise d’un droit de visite quasi illimité. Tout cela suscite des négociations ardues avec l’émir de Zanzibar, de nombreux jugements de l’Amirauté aboutissant à la destruction de boutres, et l’intervention de plus en plus autoritaire de la Royal Navy.

Le tout aboutit à un traité, en 1873, élargissant les pouvoirs du consulat britannique dans la zone, garantis par la politique anti-esclavagiste imposée par l’opinion publique britannique renforcé par le rôle de deux commissions parlementaires. Le refus d’obtempérer du sultan entraîne une expédition punitive puis le blocus naval de Zanzibar (1888-1889), démonstration de force coloniale sous couvert de motivations humanitaires. À la suite de la conférence internationale de Bruxelles en 1885, les ambitions coloniales dans la région deviennent évidentes, les puissances occidentales, convergent pour aboutir, du côté britannique, à l’accord de blocus naval assorti d’un droit de visite réciproque (1888). Une « intervention si peu humanitaire » (p. 216), car l’objectif affirmé était de « préserver l’ordre colonial européen » (p. 217). Les partisans européens de l’expansion coloniale sont néanmoins soucieux de donner un fondement humanitaire à leurs entreprises de conquêtes militaires. C’est pourquoi les abolitionnistes britanniques (British and Foreign Anti-Slavery Society ou BFASS) parviennent à obtenir l’organisation d’une grande conférence internationale, celle qu’ils réclament depuis près de 50 ans. Le blocus de Zanzibar leur offre l’opportunité historique de replacer leur combat au cœur des relations et du droit international (p. 223). La conférence de Bruxelles de 1890, qui réunit 17 nations, représente l’un des sommets de la manipulation de l’abolitionnisme à des fins coloniales.

Et les esclaves ?

Les Africains « libérés » sont considérés comme une prise de guerre. Ils doivent devenir, pour 14 ans, des « apprentis », afin d’obtenir leur liberté. Mais le livre n’en dit pas plus sur leur sort à venir : ce n’est pas leur devenir qui est au cœur du propos, mais l’ensemble des péripéties devant aboutir, en fin de course, à la suppression de l’esclavage par les puissances occidentales. L’étude s’approche, à mesure qu’elle progresse, d’une histoire politique et diplomatique de la conquête coloniale vue à partir du terrain, plutôt que d’une histoire des esclaves.

C’est pourquoi cette réalisation, très précise et bien documentée du côté occidental, suscite un questionnement : est-elle vraiment achevée sous cette forme ? Les oubliés de l’affaire restent les esclaves eux-mêmes. Le lecteur est appâté en début de volume par un document extraordinaire : la photographie du navire Le Daphné (1888) montrant la masse des esclaves « libérés » entassés sur le pont dans l’océan Indien, mal vêtus et tout récemment arrachés à un esclavage dont ils ne sont pas encore sortis. Le cliché a été pris en 1873 du pont du navire de guerre Le Daphné, doté d’un équipage de 150 hommes, tout juste chargé de 322 esclaves issus de l’arraisonnement de plusieurs boutres. Ceux-ci sont débarqués aux Seychelles pour être confiés aux autorités coloniales britanniques. 16 d’entre eux meurent avant d’arriver ; 50 périssent pendant les quatre mois suivants, du fait des violences subies. C’est un exemple des toutes premières photographies à caractère humanitaire à avoir circulé en Occident.

Non que ce livre soit inutile : la thèse ou, a minima, les objectifs de l’ouvrage sont de comprendre les mécanismes des étapes occidentales de la marche vers la suppression de la traite dans la zone. Ceci dit, plutôt que de passer un certain nombre d’années à ne dépouiller que les archives occidentales (ce qui exige déjà un travail impressionnant, auquel l’auteur s’est bel et bien livré), ne serait-il pas concevable de procéder parallèlement à une enquête qui étudierait le devenir des « libérés » durant la même période ? En effet, la conception de l’écriture de l’histoire africaine est en train d’évoluer : les spécialistes ne cherchent désormais plus seulement à écrire l’histoire des colonisateurs, mais aussi celle des colonisés, qui de leur propre point de vue n’étaient pas que des prisonniers vaincus et malheureux parqués sur le pont du Daphné. Comment sont-ils arrivés là ? Qui les a pris et vendus ? Que sont-ils devenus ? Pour répondre à ces questions, un travail d’anthropologie historique devrait être entrepris, fort différent du travail d’archives, mais nécessaire pour appréhender l’ensemble des données. Des recherches de terrain de ce type ont été déjà entreprises par des équipes de chercheurs et ont révélé que les souvenirs de ces traumatismes subsistent, et que l’on peut les recueillir. On rêve d’un nouveau travail d’équipe qui pourrait confronter les réalités et les points de vue. On aboutirait alors à une histoire globale, à même de confronter l’histoire des colonisés et celle des colonisateurs. Cette confrontation paraît désormais nécessaire à l’écriture d’une histoire cohérente et globale de la zone.

Voir à ce propos la remarquable enquête CNRS de 2024 : Marie-Pierre Ballarin et Klara Boyer-Rossol (dir.), Les esclavages en Afrique. Passé(s), présent(s) et héritages, Paris, Karthala et Ciresc, 2024, 476 p. L’ouvrage rassemble les communications d’un colloque international panafricain qui s’est tenu à Nairobi en 2014.

L’épisode érythréen s’insère dans un processus beaucoup plus lointain, souligne Raphaël Cheriau dans sa conclusion. Ces événements marquent, en Angleterre et chez les juristes internationaux, une étape importante et pourtant méconnue : celle de la prise de conscience de l’interaction entre l’expansion impériale britannique et les politiques abolitionnistes. Pour y mettre fin, émergea l’idée du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, compte tenu de « l’impérieuse nécessité de telles interventions d’humanité » (pp. 328-333). Quant à la notion de « crime contre l’humanité » invoquée en fin d’ouvrage, c’est une expression qui apparaît dans la presse britannique dès 1850 mais qui ne fut reconnue que dans les années 1940 au procès de Nuremberg (1945-1946), avant de l’être dans le droit international.

Conclusion

Ce livre, parfait en son genre, est consacré à un épisode de l’histoire de la traite à replacer dans l’histoire longue et complexe de l’esclavage. Il faudrait, pour bien le situer, le coupler à l’apport des archives en langue arabe, indispensable pour cerner la politique coloniale à l’aide d’enquêtes de terrain visant à saisir la compréhension qu’en eurent les colonisés. Une telle méthode pourrait contribuer à éclairer les événements des deux côtés, ce qui reste en partie à faire mais est actuellement de plus en plus envisagé.

Cf. le remarquable article paru en 2025 : Marie Rodet, Lotte Pelckmans, Wayne Dooling et Esteban Salas, « Resistance to Slavery in Africa, Past ans Present», Slavery and Abolition, vol. 46, n° 3, pp. 483-503, 2025 sur l’histoire de la traite en Afrique occidentale et des résistances qu’elle a entrainées : https://doi.org/10.1080/0144039X.2025.2532896.

En résumé, le travail de Raphael Cheriau répond de façon remarquable à une question jusqu’à présent négligée, celle de la mise en œuvre progressive, sur le terrain, d’une juridiction pénale internationale concernant l’esclavage. C’est un excellent travail d’histoire coloniale internationale, ce n’est pas encore une histoire globale.

Pour citer cet article

Catherine Coquery-Vidrovitch, « Étudier la répression des traites africaines à travers les archives occidentales : apports et limites d’une méthode. Le cas d’Intervention d’humanité de Raphaël Cheriau », Revue Alarmer, mis en ligne le 1er juin 2026, https://revue.alarmer.org/repression-des-traites-africaines-archives-occidentales-intervention-dhumanite-de-raphael-cheriau/

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