05.03.26 Chanter contre la haine : Bérurier noir dans la lutte antiraciste des années 1980

Dans la France désenchantée des années 1980, alors que les espoirs de changement portés par l’arrivée de la gauche au pouvoir s’étiolent et que le Front national (FN) s’impose peu à peu dans le paysage politique, une voix singulière surgit : celle de la jeunesse alternative. Nourrie par le punk anglais mais profondément ancrée dans les réalités sociales et politiques françaises, cette scène semble se faire l’écho de revendications à la teneur radicale, libertaire et antiraciste. Au cœur de cette effervescence, un nom s’impose : Bérurier noir. Groupe phare du mouvement « rock alternatif », les « Bérus » ont été bien plus qu’un phénomène musical. Mêlant revendications politiques, humour absurde, masques grotesques et concerts-performances devenus cultes, leur punk se voulait brut, accessible, bruyant : il s’agissait de parler à tous ceux qui se sentaient exclus d’une société rigide. Et, s’il dénonçait avec rage la police, l’État ou l’extrême droite, il le faisait avec un goût assumé pour la fête, le déguisement et la dérision. Certains ont vu derrière leurs chansons des manifestes contre l’intolérance à même de politiser la jeunesse, doublés d’une pulsion de vie : danser, crier, s’organiser autrement, vivre à sa façon. Encore aujourd’hui, certains de leurs refrains résonnent dans les manifestations, et leur héritage reste vivace dans les formes de contestation culturelle contemporaine.

Les années 1980 : une décennie charnière pour l’immigration et l’antiracisme en France

Les années 1980 marquent un tournant majeur dans l’histoire politique, sociale et culturelle de la France contemporaine. Cette décennie est marquée par l’arrivée de la gauche au pouvoir, la montée de l’extrême droite, les premières grandes mobilisations antiracistes et l’affirmation d’un discours culturel engagé autour de la question de l’immigration. Retour sur une période clé.

Une nouvelle politique migratoire sous Mitterrand et la montée de l’extrême droite

Le 10 mai 1981, François Mitterrand devient le premier président socialiste de la Ve République. Dès son arrivée, son gouvernement adopte des mesures en rupture avec les politiques restrictives des années précédentes. Ce climat d’ouverture est qualifié par certains observateurs d’« état de grâce » pour les étrangers.

LOCHAK Danièle, « Les socialistes et l’immigration, 1981-1993 », in LE COUR GRANDMAISON Olivier et WIHTOL DE WENDEN Catherine, (dir.), Les étrangers dans la cité. Expériences européennes, Paris, La Découverte, 1993, p. 2.

Ce contexte coïncide avec une montée des tensions sociales. Dès 1983, le Front national entre dans le paysage politique local en remportant un siège au conseil municipal de Dreux. En 1984, le parti réalise une percée aux élections européennes, confirmée par d’autres succès électoraux les années suivantes. Aux législatives de 1986, l’instauration du scrutin proportionnel permet au FN de faire son entrée à l’Assemblée nationale avec 35 députés, un fait inédit. Jean-Marie Le Pen en devient la figure centrale, avec des discours centrés sur la « préférence nationale » et l’immigration, qui deviennent des axes majeurs de la stratégie électorale du parti. Ces élections sanctionnent à nouveau le pouvoir socialiste et voient la victoire de la coalition RPR-UDF qui recueille 43,9 % des voix. La première cohabitation de l’histoire de la Ve République se met en place avec comme premier ministre Jacques Chirac, chef de file du Rassemblement pour la République (RPR). Cette première cohabitation entre 1986 et 1988 marque une rupture significative avec la politique d’immigration instaurée par la gauche au pouvoir depuis 1981. C’est la fin de la politique d’ouverture. Charles Pasqua, ministre de l’Intérieur du gouvernement Chirac, promulgue dès le 9 septembre 1986 une loi qui revient sur les avancées des socialistes. C’est ainsi que les préfets peuvent statuer, seuls et administrativement, sur le droit de prononcer la reconduite à la frontière des étrangers en situation irrégulière. Le régime d’expulsions est rétabli tel qu’il était avant la loi du 29 octobre 1981. La nouvelle loi restreint la liste des étrangers pouvant obtenir de plein droit une carte de résident ou étant protégés contre les mesures d’éloignement du territoire. C’est une politique restrictive et sécuritaire qui s’installe avec, en parallèle, le discours xénophobe du FN qui fait de l’immigration son cheval de campagne. En 1988, le gauche revient au pouvoir à la suite de la réélection de François Mitterrand et de la dissolution de l’Assemblée nationale. Il choisit comme premier ministre Michel Rocard. Mais ce n’est qu’au printemps 1989 que ce dernier présente finalement au Parlement un projet de loi abrogeant les dispositions « les plus pernicieuses de la loi Pasqua ».

Le Front National – Rassemblement national obtient 9,6 % des voix.

ALBERTINI Dominique, « Trente ans après, les 35 députés FN de 1986 sont presque tous partis », Libération, [en ligne :] https://www.liberation.fr/france/2016/03/15/trente-ans-apres-les-35-deputes-fn-de-1986-sont-presque-tous-partis_1438678/, consulté le 23 mars 2025.

BARRAL Clotilde, « 1986 : La première loi Pasqua », Hommes et Migrations, Paris, Musée de l’histoire de l’immigration, n°1095, septembre 1986, n°1096, octobre 1986, n°1118, janvier 1989, [en ligne :] https://www.histoire-immigration.fr/les-50-ans-de-la-revue-hommes-migrations/1986-la-premiere-loi-pasqua (consulté le 23/12/2024).

LOCHAK Danièle, op.cit., p. 5

Les banlieues en ébullition : naissance d’une conscience politique

Parallèlement à cette montée de l’extrême droite, les quartiers populaires, notamment ceux à forte population immigrée, sont secoués par des émeutes urbaines. Dès l’été 1981, le quartier des Minguettes à Vénissieux est le théâtre de tensions entre jeunes et forces de l’ordre. En 1983, toujours aux Minguettes, les nouvelles émeutes marquent un tournant majeur dans l’histoire des banlieues françaises, donnant naissance à la Marche pour l’égalité et contre le racisme, aussi appelée Marche des beurs. Ce mouvement a émergé à la suite de violences policières, notamment l’agression de Toumi Djaïdja, président de l’association SOS Avenir Minguettes, blessé par balle lors d’un affrontement avec la police. Incendies de voitures, dégradations urbaines, courses-poursuites avec la police, sont à nouveau filmés et largement repris dans la presse. Cet incident a profondément choqué la communauté locale et a attiré l’attention de l’opinion publique, provoquant une onde d’indignation. Inspirés par les principes de non-violence de Gandhi et Martin Luther King, un groupe de jeunes du quartier des Minguettes à Vénissieux, soutenus par des militants antiracistes, ont lancé l’idée d’une marche à travers la France pour dénoncer les discriminations raciales, les violences policières et les inégalités sociales. La Marche débute le 15 octobre 1983 à Marseille et traverse 45 villes avant d’arriver à Paris le 3 décembre, où elle a rassemblé environ 100 000 personnes. Cet événement a marqué un moment de prise de conscience nationale concernant les difficultés rencontrées par les jeunes issus de l’immigration dans les banlieues. Il a également mis en lumière la nécessité d’une réforme des politiques publiques pour lutter contre le racisme et promouvoir l’égalité des droits. La Marche a été un acte fondateur de la mobilisation antiraciste en France et a ouvert la voie à des initiatives telles que la création de l’association SOS Racisme en 1984.

Musée de l’histoire de l’immigration, « 1983. La Marche pour l’égalité des droits et contre le racisme » ; sur histoire-immigration.fr, Paris, Musée de l’histoire de l’immigration, [en ligne :] https://www.histoire-immigration.fr/integration-et-xenophobie/1983-la-marche-pour-l-egalite-des-droits-et-contre-le-racisme (consulté le 03/04/2025)

La Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983 s’est construite à la croisée de deux dynamiques : d’une part, celle des jeunes issus de l’immigration postcoloniale vivant dans les quartiers populaires, et d’autre part, celle de militants solidaires, majoritairement issus des milieux chrétiens progressistes. Cette collaboration, parfois perçue comme une forme de tutelle religieuse ou de « chaperonnage par les curés », suscite des réserves chez certains militants prônant l’autonomie des luttes de quartier. Cela contribue à limiter la reconnaissance de la Marche comme un véritable mouvement des droits civiques à la française, malgré l’analyse du sociologue Abdellali Hajjat, qui la qualifie de « Mai 68 des enfants de l’immigration postcoloniale ». Cette perception ambivalente alimente un récit souvent critique autour de la Marche, mettant davantage l’accent sur les désillusions que sur les avancées concrètes. En somme, la Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983 s’est soldée par un échec politique. La principale revendication pour l’égalité a été abandonnée au profit de la critique du racisme. Différents partis ont tenté de se l’approprier, notamment le Parti socialiste avec la création de SOS Racisme sur laquelle nous reviendrons.

Christian Delorme est l’une de ces figures importantes de la Marche puisqu’il est surnommé « le curé des Minguettes » et traverse la France durant 7 semaines avec près de 100 000 personnes jusqu’à Paris.

HAJJAT Abdellali, La Marche pour l’égalité et contre le racisme, 1983-2013 : Résonances de l’immigration coloniale et post-coloniale, Paris, Éditions Amsterdam, 2013

L’émergence d’un contre-pouvoir dans les champs associatif et musical ?

Comité local de Lyon du Mouvement contre le racisme, l’antisémitisme et pour la paix (MRAP), en 1976 – Wikimedia Commons.

Différentes associations de défense des droits de l’homme ont pris part à ces évènements des années 1980. La Ligue des droits de l’homme (LDH) et le Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (MRAP) ont joué des rôles importants de soutien et de médiatisation des évènements. Un an après, SOS Racisme est créée pour répondre à cette situation, avec pour objectif de lutter contre le racisme et de promouvoir la fraternité et la solidarité. Harlem Désir devient rapidement le visage du mouvement, incarnant une jeunesse issue de l’immigration. SOS Racisme marque les années 1980 en bénéficiant également du soutien d’intellectuels et d’artistes, ce qui lui permet de se faire connaître du grand public. L’association se distingue par des actions médiatiques et festives, visant à sensibiliser l’opinion publique et à mobiliser les jeunes. Des concerts, des campagnes de sensibilisation et des actions juridiques sont organisés pour dénoncer les discriminations. SOS Racisme contribue à mobiliser les jeunes autour des valeurs de fraternité et de solidarité.

Crée en 1898 au moment de l’affaire Dreyfus, la LDH a pour objectif la défense de la justice, des libertés, des droits civiques et politiques et des droits économiques, sociaux et culturels, contre le racisme et l’antisémitisme.

Le MRAP est une association non gouvernementale, créée en 1949 par d’anciens résistants et déportés de la Seconde Guerre mondiale, qui milite pour l’égalité des droits entre tous les citoyens.

Fondé par Jacques Attali et Julien Dray, avec le soutien de l’Union des étudiants juifs de France (UEJF).

C’est dans ce contexte qu’est organisé à Paris le 15 juin 1985 un grand concert sur la place de la Concorde, plus tard dénommé « concert des potes ». Le slogan « Touche pas à mon pote » est lancé durant cette soirée et devient emblématique du mouvement. De nombreux artistes participent à cet évènement qui dure une douzaine d’heures et est organisé sous un format de concert-meeting où les prestations musicales sont entrecoupées de prises de paroles – notamment d’artistes, mais aussi de Julien Dray, Marek Halter, Bernard-Henri Lévy ou Jack Lang. C’est ainsi que le milieu artistique et culturel s’implique dans cette lutte contre le racisme grâce à l’engagement d’artistes du monde de la musique mais aussi du cinéma, du théâtre, de la littérature. Les dirigeants de SOS Racisme ont indiqué à l’époque s’inspirer du mouvement « Rock Against Police » né en Angleterre vers 1979-1980. Cette série de concerts visait à lutter contre l’ordre établi et la politique du gouvernement de Margaret Thatcher. Déjà lors de l’arrivée de la Marche des beurs en 1983, un rassemblement avait eu lieu à Paris. Certains chanteurs engagés comme Renaud ou encore les membres de Carte de Séjour ont joué un rôle important dans le soutien public et symbolique à SOS Racisme. Leur engagement a contribué à visibiliser les revendications des marcheurs auprès du grand public. D’autres rassemblements ont lieu par la suite pour mobiliser l’opinion publique durant les années 1980 et 1990.

JUHEM Philippe, « SOS-Racisme, histoire d’une mobilisation ‘apolitique’. Contribution à une analyse des transformations des représentations politiques après 1981 », thèse de science politique sous la direction de Bernard Lacroix, Université de Nanterre-Paris X, 1998, 839 p., [en ligne :] https://theses.hal.science/tel-00131701v1 (consulté le 27/02/2026)

Vidéo INA / Soir 3, 12 janvier 1985

La création de SOS Racisme s’inscrit dès lors dans une conjoncture politique et médiatique singulière, où l’inquiétude croissante suscitée par la montée du Front national suscite une réponse stratégique de la part des élites politiques et médiatiques de gauche. L’association émerge ainsi comme un instrument de canalisation et de coordination des mobilisations antiracistes, en résonance avec les tentatives de recomposition d’un front républicain face à l’extrême droite.

NASRI Foued, « SOS Racisme : une logique festive qui emprunte à la publicité », L’Humanité, Saint-Denis, 12 juin 2015, via andrenicolas.centerblog.net, [en ligne] : https://www.humanite.fr/culture-et-savoir/sos-racisme/sos-racisme-une-logique-festive-qui-emprunte-a-la-publicite (consulté le 12/01/2026)

Ainsi, dans la France des années 1980, les institutions et les mouvements associatifs ont tenté de répondre à des enjeux à la fois sociaux et politiques. Mais un autre espace d’expression, souvent sous-estimé, s’est affirmé comme un levier de sensibilisation et de mobilisation : celui de la musique. Comme l’explique le musicologue Nicholas Cook, cette dernière n’est pas simplement un art autonome : elle est un mode de compréhension du monde et un vecteur d’expression identitaire. Elle permet aux individus de penser, de se situer socialement et d’affirmer qui ils sont. Porteuse de discours critiques et d’expériences vécues, la chanson engagée, en particulier, s’impose alors comme un vecteur de la lutte sociale, en touchant un large public et en contribuant à la construction d’une conscience collective. C’est dans ce contexte que Bérurier noir s’impose comme une référence incontournable de la scène punk française.

« Les gens pensent à travers la musique ; à travers elle, ils décident qui ils sont et l’expriment […]. La musique n’est pas quelque chose qui serait à part, elle est au cœur de tout. En fait, la musique est moins un ‘quelque chose’ qu’une manière de connaître le monde, une manière d’être soi-même […]. » Nicholas Cook, A Very Short Introduction to Music, Oxford, Oxford University Press, 1998, p. IX, cité dans CONSTANT-MARTIN Denis « ‘Auprès de ma blonde…’ : Musique et identité », Revue française de science politique, n° 62, 2012/1, pp. 21-43, p. 24.

Bérurier noir et la nouvelle chanson engagée dans les années 1980 : punk, antiracisme et solidarité

La chanson engagée face aux recompositions sociales et politiques des années 1980

La chanson engagée occupe historiquement une place centrale dans la culture politique française. Dans ce type de chanson comme dans la chanson contestataire, l’acte de chanter se veut non simplement expression d’une opinion, mais aussi appel. Celui ou ceux qui chantent désirent mobiliser leur public ou au moins appellent à une réflexion sur le sujet de la chanson. Chanter pour contester est un genre d’une longue tradition qui remonte jusqu’au Moyen Âge.

De la tradition révolutionnaire aux figures consacrées du XXᵉ siècle, de Jean Ferrat à Boris Vian, elle s’est construite comme un espace de médiation entre expression artistique et prise de position politique. Toutefois, à la fin des années 1970, ce modèle fondé sur l’autorité symbolique de l’auteur-interprète et sur un humanisme universaliste semble entrer en décalage avec les transformations du champ politique et social. Dans le contexte des années 1980, l’antiracisme devient un enjeu central de l’espace public, mais aussi un terrain de luttes symboliques où s’opposent approches institutionnelles, mobilisations associatives et formes plus radicales de contestation. La chanson engagée se transforme alors non seulement dans ses thématiques, mais aussi dans ses formes esthétiques, ses modes de production et ses registres discursifs. Grâce au mouvement rock, la chanson engagée met en lumière certains enjeux et des mouvements contestataires comme la lutte pour les droits civiques, la lutte des classes, l’environnementalisme, le pacifisme. N’oublions pas que le festival de Woodstock, où jouèrent Jimi Hendrix et Creedence Clearwater Revival, fut un haut lieu de mobilisation, par la musique, contre la guerre du Vietnam à la fin des années 1960, catalysant une opposition croissante de l’opinion publique américaine à ce conflit.

DAUVERGNE Cécile, « This machine kills fascists : le rock américain et l’engagement contre la guerre », in La Revue d’Histoire militaire, 2 décembre 2021, [en ligne :] https://larevuedhistoiremilitaire.fr/2021/12/02/this-machine-kills-fascists-le-rock-americain-et-lengagement-contre-la-guerre/ (consulté le 27/02/2026)

Article de presse autour du festival de Woodstock, Press and Sun-Bulletin / Associated Press, 17 août 1969 – domaine public via Wikimedia Commons

Et cela passe par certaines émotions, essentielles pour affirmer le message politique et contestataire. Comme le souligne le sociologue Jean-Marie Seca, la colère constitue une véritable « marque de fabrique » de nombreuses productions rock. Cette émotion ne relève pas d’un simple débordement spontané : elle est construite, codifiée et valorisée au sein du genre. Elle devient ainsi un signe d’authenticité et un élément d’identification collective. En ce sens, la colère fait partie d’un « ordre des affects » (ordo amoris) propre au rock, où certaines émotions, notamment la révolte et l’intensité, sont hiérarchisées et considérées comme centrales. Elle participe donc à la construction de l’identité du genre et à la transmission de ses messages. À travers les guitares saturées, les rythmes puissants, les voix criées et les paroles contestataires, le rock met en scène une colère qui permet d’exprimer des critiques sociales, politiques ou existentielles. Le texte engagé, soigneusement construit et argumenté, ne contribue finalement qu’assez peu à forger l’image rebelle et subversive du rock. L’esprit d’insoumission qui le caractérise, son rejet de l’autorité, s’expriment d’abord par son art de la formule : un refrain frappant, un mot d’ordre lapidaire, parfois même un simple titre. Le rock donne toute sa mesure lorsqu’il reste concis et suggestif, qu’il évite la leçon didactique, l’explication lourde, l’emphase lyrique ou le plaidoyer plaintif, et qu’il privilégie le cri à l’argumentation, l’élan à la démonstration, l’évocation à l’analyse.

SECA Jean-Marie, « Colères et ordo amoris dans les styles rock », in Sociétés, Paris, De Bock Supérieur, 2012/3 n°117, pp. 15-33, p. 16, « Musique rock et metal: regards et perspectives des sciences humaines et sociales » [en ligne :] https://doi.org/10.3917/soc.117.0015  (consulté le 27/02/2026)

Ibid.

CHASTAGNER Claude, De la culture rock, Paris, Presses universitaires de France, 2011, p. 58, [en ligne :] https://shs.cairn.info/de-la-culture-rock–9782130589273-page-49?lang=fr 

L’objet de notre étude est la chanson antiraciste, dans la mesure où elle tient ses origines de cette chanson engagée et contestataire. La chanson antiraciste ne constitue pas un genre stabilisé, mais un ensemble de pratiques culturelles situées, étroitement liées à des mobilisations concrètes (concerts de soutien, manifestations, réseaux militants). Elle se distingue par une volonté de rupture avec le lyrisme individualiste et la pédagogie morale, au profit d’une parole collective, souvent frontale, qui privilégie l’impact émotionnel et la visibilité médiatique.

Bérurier noir : une politisation punk de l’espace musical

Formé un soir de février 1983 lors d’un concert à l’Usine de Pali-Kao à Paris, Bérurier noir s’impose rapidement comme un acteur central du rock alternatif des années 1980, de la « deuxième vague punk ». Le groupe est un duo formé de François Guillemot, alias Fanxoa, au chant et Laurent Katrakazos, alias Loran, à la guitare. Ces nouveaux punks ne se distinguent pas uniquement par leur jeunesse : ils diffèrent aussi de leurs prédécesseurs comme le groupe anglais The Clash et l’initiative Rock Against Racism dans l’Angleterre des années 1970, comme ceux-ci se distinguaient déjà de la génération de Mai 68. Leur expérience du monde n’est pas la même. L’emploi du terme « alternatif » s’explique par l’augmentation du nombre de groupes de punk français ainsi que par les convergences d’intérêts entre cette scène musicale et les sphères politique, culturelle et économique. Les squats et les pratiques d’autonomie contribuent par ailleurs à renforcer les connexions entre ces différents milieux. La conjoncture économique et politique, perçue comme déjà critique au milieu des années 1970, n’a cessé de se dégrader depuis. De quoi nourrir un regard encore plus dur et désabusé sur la société.

KERGARIOU Caroline de, No Future : Une histoire du punk, Paris, Perrin, 2017, p. 259, [en ligne :] https://shs.cairn.info/no-future–9782262039837-page-257?lang=fr

D’autres musiciens rejoingnent le groupe de départ au fil des années notamment Masto (saxophone) ainsi que des choristes (Helno qui sera ensuite un des membres des Négresses Vertes), cascadeurs et danseuses.

BRUTTMANN Tal, « White Riot, un film documentaire de Rubika Shah », RevueAlarmer, mis ligne le 8 août 2020, https://revue.alarmer.org/white-riot-un-film-documentaire-de-rubika-shah/ , consulté le 10/02/2026.

HUMEAU Pierig, À corps et à cris, sociologie des punks français, Paris, CNRS Editions, 2021, p. 91, [en ligne :] https://shs.cairn.info/a-corps-et-a-cris–9782271075055-page-77?lang=fr

Si François Guillemot déclare par la suite que « Bérurier noir n’a jamais été une organisation politique », la frontière entre le champ musical et le champ politique devient de plus en plus perméable. Pour lui, la mission du groupe tient de l’« investigation » : « révéler, comme en photo, le négatif de nos sociétés, décrasser pour offrir une autre vision de la réalité offerte par les médias, tous officiels à l’époque, jusqu’à l’apparition des radios libres ». Les « Béru » se veulent des « dissidents de l’Ouest », contre « les abus de l’État démocratique dans une forme d’autodéfense ». Selon Loran, la musique punk s’affirme alors comme « une alternative au terrorisme », « un choix » face à l’option de « brûler des banques ». Autrement dit, un emploi maîtrisé, légal et esthétisé d’une violence de toute manière destinée à s’exprimer face aux problèmes du monde contemporain – violence à laquelle des titres comme Petit agité et Vive le feu, sortis en 1985, font clairement allusion. Il s’agit, pour ces jeunes, de combattre l’intolérance, de lutter, et cela passe par l’écriture de chansons fortes et en français, et l’envie de se construire seul, de s’autoproduire pour accentuer la rupture avec une offre perçue comme commerciale. La période dite alternative contribue ainsi à façonner et à définir le punk en tant que mouvement à part entière.

GUILLEMOT François (entretien), « Bérurier Noir : transformer la violence en énergie d’une jeunesse solidaire », Rhizome, 2021/2, n°80-81, Presse de Rhizome, p. 38, [en ligne :] https://doi.org/10.3917/rhiz.080.0038 (consulté le 27/02/2026)

Ibid.

Ibid.

« Bérurier Noir », Longueur d’Ondes, n°23, 2003.

ROIZES Philippe, « Punk et autonomie en France : convergences et malentendus entre compagnons de route », Audimat, 2022/1, n°6, pp. 91-137, p. 104, https://doi.org/10.3917/audi.016.0091 (consulté le 27/02/2026)

La singularité des « Béru » ne tient pas tant à l’originalité de leurs thématiques, largement partagées au sein des cultures alternatives, qu’à la manière dont ils articulent musique, performance scénique et engagement politique. Le recours à une boîte à rythmes, « Dédé », le refus du professionnalisme musical et l’esthétique carnavalesque participent à la construction d’une identité volontairement anti-normative, caractéristique des cultures punk. Les concerts du groupe fonctionnent comme des espaces de politisation collective, où la frontière entre scène et public tend à s’estomper. Cette dimension performative transforme la musique en expérience partagée et contribue à la fabrication d’un « nous » antagoniste, fondé sur le rejet du nationalisme, de l’autorité étatique et des hiérarchies sociales. Toutefois, cette politisation repose largement sur des procédés de simplification symbolique, opposant un « peuple » solidaire à des figures du pouvoir homogénéisées (police, armée, dirigeants politiques), ce qui limite la complexité de l’analyse sociale proposée. Dans une interview, François Guillemot analyse comment le mouvement punk a émergé dans le contexte tendu des années de plomb, marquées par des affrontements entre la révolte radicale et la répression étatique. Plutôt que de céder à l’agressivité physique, le groupe a cherché à convertir cette hostilité en une énergie créative et solidaire destinée à la jeunesse. Cette « deuxième vague punk » dont fait partie Bérurier noir, critique la gestion de l’État et mobilise son énergie contre la violence, pour la canaliser et la transformer en positif, en solidarité, pour incarner la génération « Yes Future ».

GUILLEMOT François (entretien), op. cit.

Punks dans les années 1980 – Pax via Wikimedia Commons

Antiracisme, provocation et universalisation des luttes

En 2021, Fanxoa écrit sur son blog que la « musique alternative » est « en réalité tout aussi savante sur le plan des idées » que la musique dite savante. L’antiracisme des Bérurier noir s’inscrit dans une conception plus large de la « musique alternative » comme espace d’élaboration intellectuelle et politique. Fanxoa revendique pour le groupe une place dans un champ d’idées contestataires structuré, et non dans une simple posture provocatrice. L’antiracisme y apparaît alors comme un prolongement cohérent d’un anticapitalisme revendiqué : il ne s’agit pas seulement de dénoncer une formation politique, mais de s’opposer à une vision hiérarchisée et excluante de la société. Il revendique de la sorte une inscription de la musique de Bérurier noir dans un champ non seulement politique mais aussi intellectuel, celui d’« idées » contestataires. À un anticapitalisme affiché s’ajoute une dimension antiraciste explicite. C’est par leur texte au contenu très direct que les Béru ont marqué les esprits et laissent une trace indélébile dans l’histoire des années 1980. L’antiracisme du groupe passe d’abord par le fait qu’ils se revendiquaient comme un « groupe du genre humain » qui veut « faire passer quelque chose d’humain ».

FanXoa, « Archives FanXoa (bérurières, molodoïesques…) à la BnF [17 juin 2021] », FanXoa Archives de la mémoire, https://fanxoa.archivesdelazonemondiale.fr/archives-fanxoa-berurieres-molodoiesques-a-la-bnf-17-juin-2021/ (consulté le 27/02/2026)

NARLIAN Laure, « François Béru nous détaille le Fonds Bérurier Noir à la BNF et revient sur la trajectoire du groupe », France Info, Radio France, 3 février 2022, [en ligne ;] https://www.franceinfo.fr/culture/musique/rock/fonds-berurier-noir-a-la-bnf-francois-beru-nous-raconte-la-trajectoire-du-groupe-a-la-veille-d-un-colloque_4989582.html

La chanson Porcherie (1985) illustre de manière paradigmatique la stratégie de confrontation symbolique qui était celle de Bérurier noir, et les sympathies antiracistes du groupe. Ce morceau du groupe est né au lendemain des élections européennes de 1984 où le FN obtint un score élevé, tout en faisant référence au film de Pasolini du même nom (1969). Tout comme le réalisateur italien, François et Loran veulent parler des travers du monde et de ses dérives. L’insertion d’un extrait de discours de Jean-Marie Le Pen, immédiatement tourné en dérision, relève d’un dispositif de disqualification par la satire et l’insulte. La violence verbale, les slogans et l’énergie brute du morceau construisent un antagonisme clair : à l’extrême droite répond une jeunesse présentée comme unie et insurgée, à travers une chanson relevant de l’« action directe » selon Loran, qui fait ainsi allusion à une méthode chère à la mouvance anarchiste. Le refrain « la jeunesse emmerde le Front national » devient d’ailleurs bientôt un slogan repris en manifestation, preuve de la capacité du morceau à dépasser la sphère musicale pour investir l’espace public. Mais cette chanson ne propose pas pour autant une analyse des mécanismes structurels du racisme, qu’elle tend à réduire à une incarnation idéologique. Si, comme l’affirme l’historien Christian Delporte, « aucune autre formule contre l’extrême droite n’a ainsi traversé les décennies », cet antiracisme repose davantage sur une incarnation, l’ennemi identifié dans un parti ou une figure – contre laquelle Loran a dit avoir imaginé « un procès » ou « un débat », autrement dit une confrontation directe sur un terrain neutre –, que sur une analyse des mécanismes structurels du racisme. La dénonciation est immédiate, émotionnelle, mobilisatrice ; elle soude un public déjà sensibilisé plus qu’elle ne propose une réflexion approfondie sur les logiques sociales et postcoloniales qui produisent les discriminations. Lors des concerts d’adieu de 1989, le cri « Nous sommes blancs, nous sommes noirs, nous sommes jaunes. Ensemble, nous sommes de la dynamite ! » réaffirme cette volonté de rassemblement au-delà des appartenances raciales, dans une perspective universaliste et insurrectionnelle – à distinguer, en ce sens, de l’universalisme républicain français, indissociable de l’État.

S. B., « Il y a 38 ans, Bérurier Noir chantait ‘la jeunesse emmerde le Front National’. Entretien avec Loran Béru », France 3 Régions Bretagne, 25/04/2022, [en ligne :] https://france3-regions.franceinfo.fr/bretagne/il-y-a-38-ans-berurier-noir-chantait-la-jeunesse-emmerde-le-front-national-entretien-avec-loran-beru-2531640.html (consulté le 17/02/2026).

Ibid.

GHYS Clément « ‘La jeunesse emmerde le Front national’ : le retour d’un slogan punk et quadragénaire », Le Monde, 22/06/2024, https://www.lemonde.fr/m-le-mag/article/2024/06/22/la-jeunesse-emmerde-le-front-national-le-retour-d-un-slogan-punk-et-quadragenaire_6242260_4500055.html (consulté le 27/02/2026).

MARIN Grégory, « Porcherie, le cri d’une génération contre l’extrême droite », L’Humanité, 25 juillet 2022, [en ligne :] https://www.humanite.fr/culture-et-savoir/les-chants-de-la-revolte/porcherie-le-cri-dune-generation-contre-lextreme-droite-758896 (consulté le 27/02/2026).

À l’inverse, Salut à toi (1985) adopte une posture internationaliste et inclusive, fondée sur l’énumération de figures militantes, marginalisées ou opprimées ou encore de nationalités, toutes brièvement « saluées ». Cette vision universaliste de la solidarité s’inscrit dans une tradition libertaire et antinationaliste, mais elle tend également à homogénéiser des expériences sociales profondément différenciées. Les rapports de domination spécifiques, notamment raciaux et postcoloniaux, y sont subsumés sous une fraternité abstraite, ce qui limite la capacité du discours à penser les asymétries héritées de l’histoire coloniale. La culture rock ayant régulièrement opéré une « juxtaposition » entre « une forme musicale et une situation spécifique » selon le musicologue Claude Chastagner, sans réflexion systématique sur la portée de tels rapprochements, Bérurier noir semble pousser cette logique à son paroxysme, en renvoyant en une seule chanson, consistant en une anaphore, à une infinité de situations pourtant distinguées. Ainsi, l’antiracisme des Bérurier noir se caractérise par une double dynamique : d’un côté, une dénonciation frontale et mobilisatrice de l’extrême droite ; de l’autre, une affirmation universaliste d’une humanité commune. S’il ne développe pas toujours une analyse structurelle des mécanismes du racisme, il participe néanmoins à inscrire durablement une contestation explicite et assumée des discours xénophobes dans le paysage culturel des années 1980 – et après, au vu de la pérennité de ses slogans.

CHASTAGNER Claude, op. cit., p. 55

Autonomie, autoproduction et contradiction de l’authenticité

Le groupe revendique fortement l’autonomie, la sincérité et l’authenticité, en opposition aux logiques marchandes de l’industrie culturelle. Le management est assuré par Marsu, le fondateur du label Bondage Records. Un label qui s’intéresse alors à beaucoup de musiques dès lors qu’elles sont rebelles. Le réel sentiment de liberté insufflé par les Bérus lance le mouvement punk en France. Il y a là une véritable démystification de la production, une éthique du Do it yourself (DIY) : il faut être autonome et créer un véritable entrepreneuriat punk en refusant le système des majors. Le groupe évolue dans une contre-culture où l’art est supposément fait par le peuple et pour le peuple. C’est pourquoi ils sont rejoints par des fans de la première heure comme les Titis qui les accompagnent dans les chœurs et les danses sur scène. Bérurier noir, c’est aussi une alliance spontanée avec les copains, la Raya, qui pouvait atteindre 200 personnes, c’est à dire la bande pote, les fans devenus proches, ceux qui font du bruit… En un mot, les punks. C’est aussi une volonté de se produire dans de petites salles, des squats, des lieux associés à des causes qui leur tenaient à cœur. Le groupe a son propre service d’ordre (issu des milieux Redskins) afin d’assurer la sécurité du public, il insiste aussi pour que le prix des places de ses concerts soit raisonnable pour permettre au plus grand nombre de venir. La mise en scène du groupe est chargée de références grâce aux costumes (masques dignes de la Commedia dell’ Arte, nez qui rappellent le film Orange Mécanique). Les danses des Titis et les acrobaties réalisées sur scène insufflaient encore davantage d’énergie à leurs concerts. Cette mise déjantée qui mélangeait différentes références et se voulait cosmopolite participe pleinement à la dimension antiraciste du répertoire des Bérus.

BRIGAND Émilie, « Podcast : »Transmission » se branche sur courant alternatif avec Marsu : le manager de Bérurier Noir. », Télérama, Paris, 12/12/2020, https://www.telerama.fr/radio/podcast-transmission-se-branche-sur-courant-alternatif-avec-marsu-le-manager-de-berurier-noir-6758569.php (consulté le 27/02/2026).

HEIN Fabien, « Le DIY comme dynamique contre-culturelle ? L’exemple de la scène punk rock. », Volume !, 2012/1 9:1, Rennes, Presses universitaires de Rennes, pp. 105-126 [en ligne :] https://doi.org/10.4000/volume.3055  (consulté le 27/02/2026).

VICTORIEN Sophie, Bérurier noir : Portrait d’une jeunesse révoltée et engagée dans les années 1980 (Entretien filmé), 27 novembre 2023, Criminocorpus Lab, Médaille de la médiation CNRS 2023,UAR 3726 Humanités numériques et Histoire de la justice. https://criminocorpus-lab.cnrs.fr/2024/05/17/berurier-noir-portrait-dune-jeunesse-revoltee-et-engagee-dans-les-annees-1980-entretien-filme/, (consulté le 15/02/2026).

Mot d’argot parisien issu du turc. « Mettre la raya » signifie d’abord « foutre le bordel » puis la raya sert à désigner les potes, la bande, ceux qui font du bruit. 

Cette revendication d’indépendance n’est pas exempte de contradictions. Dans la chanson « Fils de… », Fanxoa (François Guillemot à l’état-civil) chante « je suis l’enfant de l’État et je me bats contre ça ». Se dire « enfant de l’État », c’est reconnaître que l’on a grandi dans un système façonné par les institutions publiques : l’école, la police, l’armée, l’administration. Cela renvoie à une jeunesse encadrée, modelée, parfois contrôlée ou marginalisée par les structures étatiques. Mais, en affirmant « je me bats contre ça », le chanteur exprime un rejet de ce conditionnement et une volonté de résistance. C’est une critique directe d’un système perçu comme oppressif, autoritaire ou injuste, qui façonnerait des citoyens sans toujours leur laisser la place de penser ou d’exister librement. Mais cela n’empêche pas François Guillemot de faire, des années plus tard, une carrière d’universitaire en étant notamment historien au CNRS. Il affirme en 2016, dans un « exercice périlleux d’égo-histoire » paru dans la revue Volume ! : « Notre réflexion restait des plus sommaires par rapport à notre action, essentiellement mue par l’émotion et l’intuition. Sans recul et sans garde-fou, nous étions très vulnérables. Indéfinissables, nous voulions le rester, et cela me semblait très bien comme ça ». La popularité croissante du groupe, la diffusion massive de ses slogans et sa reconnaissance ultérieure par des institutions culturelles interrogent la possibilité même d’un positionnement durablement extérieur au champ dominant. L’authenticité revendiquée apparaît alors comme une construction sociale et symbolique, constamment négociée, plutôt que comme une donnée objective.

François Guillemot, « Bérurier Noir. Sociogenèse culturelle et itinéraire personnel », Volume !, n°13/1, 2016, Rennes, Presses universitaires de Rennes, pp. 61-85, https://doi.org/10.4000/volume.4928 (consulté le 27/02/2026).

Les concerts d’adieu à l’Olympia (novembre 1989) : performativité et canonisation paradoxale

Au faîte de sa gloire, en novembre 1989, le groupe décide de se saborder comme il est né, en public, sur la scène mythique de l’Olympia. Les concerts des 9, 10 et 11 novembre 1989 constituent un moment charnière dans l’histoire de Bérurier noir et de la scène punk française. L’annonce de l’« autodissolution » du groupe dans une salle emblématique du patrimoine musical parisien peut sembler paradoxale pour un collectif ayant constamment revendiqué son inscription dans la marge. Ce choix peut être interprété comme une mise en scène consciente de la tension entre institution et contre-culture. Comment, pour les Béru, préserver une démarche à la fois politique et artistique tout en rassemblant un public toujours plus diversifié ? Comment éviter de se compromettre ou de diluer leur discours anarchisant, surtout après avoir rempli le Zénith de Paris en mars 1988 ?

Ces concerts relèvent moins d’un simple adieu que d’une performance politique à part entière. La scénographie, l’intensité de l’interaction avec le public et la dimension collective de l’événement prolongent l’esthétique et l’éthique du groupe, tout en actant l’impossibilité de maintenir indéfiniment une posture radicale dans un espace culturel en voie de normalisation. L’Olympia devient ainsi le lieu d’une dialectique entre reconnaissance et refus, entre visibilité et retrait. Les membres du groupe revendiquent leur séparation en affirmant qu’il « n’est pas possible d’être alternatif lorsque ça marche ». Marsu confie plus tard au sociologue Pierig Humeau : « À partir du moment où les éléments constitutifs de ton identité sont partagés par tous et donc victime de ton succès, tu n’as plus de cartes à jouer. » Les Bérurier noir, figure emblématique de cette deuxième vague, semblent n’avoir d’autre issue que l’auto-sabotage afin de rester fidèles à leur intégrité, à leur système de valeurs et à leur conception d’une « musique engagée et sans concession ».

HUMEAU Pierig, op. cit., p. 99

HUMEAU Pierig, op. cit., p. 100

Extrait du concert d’adieu des Bérurier noir en novembre 1989 à l’Olympia, « Porcherie »

Une coïncidence contribue à ancrer ce chant du cygne dans l’Histoire : le premier des trois concerts a lieu le soir de la chute du mur de Berlin, dont Bérurier noir informe alors son public.

PIONNEAU Maxime, « Le jour où le mur de Berlin tombait, le groupe Bérurier Noir se séparait », Ouest-France, 9 novembre 2019. https://www.ouest-france.fr/culture/le-jour-ou-le-mur-de-berlin-tombait-le-groupe-berurier-noir-se-separait-6601640 (consulté le 27/02/2026).

L’enregistrement de ce « suicide musical » est conservé dans l’album dans Viva Bertaga (1990) et confère à l’événement une dimension mémorielle centrale. Cet album constitue aujourd’hui un document essentiel pour l’analyse de l’engagement de Bérurier noir, en tant qu’objet à la fois musical, performatif et politique. La postérité du groupe, confirmée notamment par l’entrée de ses archives à la Bibliothèque nationale de France en 2021 – un événement qualifié par François Guillemot, entretemps devenu universitaire et ainsi certainement attaché à l’accès au savoir, d’« assez naturel » – illustre un processus de canonisation paradoxale d’une contre-culture initialement hostile à toute institutionnalisation.

Voir Archimag, « Bérurier Noir à la BNF », Archimag, Serda Archimag, Paris, 2021, n°348, 52 p., p. 5, https://doi.org/10.3917/arma.348.0005 (consulté le 27/02/2026)

NARLIAN Laure, op. cit.

Un bref retour

La reformation des Bérurier noir, amorcée publiquement en 2003 et déployée jusqu’à leur nouveau concert d’adieu en 2006 à l’Olympia, ne peut être réduite à une parenthèse nostalgique. Elle constitue une séquence politique située, surgissant dans l’après 2002, moment de sidération démocratique et de recomposition des mobilisations antifascistes à la suite de l’accession de Jean-Marie Le Pen au second tour de l’élection présidentielle. Un moment où le slogan emblématique apparu dans la chanson Porcherie est plus que jamais d’actualité.

Entre 2003 et 2006, le groupe a réactivé un répertoire symbolique forgé dans les années 1980 pour le projeter dans un contexte marqué par l’accent mis, de manière croissante, sur la sécurité dans les discours publics et la montée des tensions identitaires. Cette temporalité brève, de trois années seulement, a paradoxalement renforcé l’intensité de l’événement : loin de s’installer dans la durée, la reformation a fonctionné comme un signal d’alerte.

Son impact ne se mesure pas uniquement en affluence ou en ventes, mais dans la capacité à rassembler, le temps de concerts saturés de mémoire et de colère, une génération traversée par le doute politique. En refermant volontairement cette séquence en 2006, les Bérurier noir ont évité la fossilisation et ont inscrit leur retour dans une logique d’intervention plutôt que de commémoration. Ainsi, la reformation de 2003 à 2006 apparaît moins comme un retour que comme une irruption : un rappel brutal que les archives de la contestation peuvent redevenir des armes symboliques lorsque le présent vacille.

Loran, devenu chanteur des Ramoneurs de menhirs, en 2017 – Jérémy Kergoulay via Wikimedia Commons

Conclusion

L’engagement antiraciste de Bérurier noir ne saurait être appréhendé uniquement en termes de radicalité ou de sincérité. Il gagne à être analysé comme une pratique culturelle située, inscrite dans les rapports de force sociaux, politiques et symboliques des années 1980. Si le discours du groupe repose sur une forte charge émotionnelle et une simplification des enjeux, son apport réside dans la capacité à faire de la musique un vecteur de politisation collective et de socialisation militante. À ce titre, Bérurier noir occupe une place singulière dans l’histoire de la chanson engagée, moins comme un modèle normatif que comme une expérience emblématique de ses tensions internes. À la fois porteurs d’un discours antiraciste et figures emblématiques de la contre-culture, les Bérus se sont imposés comme un groupe clivant. Comme le rappelait leur ex-guitariste Loran au micro de France Culture en février 2023, « la culture est forte quand elle dérange, quand elle est virulente », une formule qui résume l’impact durable du groupe. Constitutif de la fin d’une période alternative, ce refus de la conformité ouvre la voie à une troisième forme de punk en France, le punk indépendant. Celui-ci émerge en partie de l’impossibilité, pour des labels de production indépendants comme Bondage Records, d’assurer la pérennité de ces groupes sans transformer leurs structures associatives et, ce faisant, altérer leurs modes de fonctionnement libertaires et leur indépendance vis-à-vis des majors.

France Culture, « Épisode 2/19 : Vie et mort de Bérurier Noir » (podcast), France Culture, Série « Salut à toi, rock alternatif ! », 26 février 2023, [en ligne :] https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/les-nuits-de-france-culture/extrait-clair-de-nuit-berurier-noir-le-chant-du-cygne-1ere-diffusion-24-12-1989-1496465

Rester un groupe indépendant, contestataire et populaire après plusieurs années de carrière et un succès certain, était-ce également impossible ? Sans doute. Ainsi s’acheva, en 1989, l’aventure Bérurier noir, qui reprit toutefois brièvement bien des années plus tard. Les Bérus ne sont plus. Mais le slogan « La jeunesse emmerde le Front national » continue de rythmer les manifestations et les concerts. Il s’accompagne parfois, chez ceux qui ont connu les grandes heures de la carrière de Bérurier noir et font preuve d’un peu d’autodérision, de variantes comme « la vieillesse emmerde le Front national ».

Des groupes comme FFF, Les Ramoneurs de menhirs, Agartha ou Skip the Use reprennent souvent Porcherie – ou uniquement le slogan « La jeunesse emmerde le Front national » – sur scène.

Orientation bibliographique

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Pour citer cet article

Dorothée Poissenot, « Chanter contre la haine : Bérurier noir dans la lutte antiraciste des années 1980 », Revue Alarmer, mis en ligne le 5 mars 2026, https://revue.alarmer.org/chanter-contre-la-haine-berurier-noir-dans-la-lutte-antiraciste-des-annees-1980/

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