Les nations autochtones de Californie ont été les victimes d’un génocide. C’est la thèse que défend l’historien Benjamin Madley, en s’appuyant sur les très nombreuses sources – journaux, récits, ceux des tueurs plus souvent que ceux des victimes, rapports officiels et discours politiques – qui documentent les violences perpétrées par des civils et des militaires à l’encontre des Amérindiens, en particulier entre 1846 et 1873. Le livre offre les minutes glaçantes et effroyables de tous les massacres – il en dénombre 37 –, tueries « de moindre envergure », homicides, ou exécutions commis pendant cette période – plus d’une centaine (p. 396). À chaque page ou presque, il est question, selon une mécanique qui se met tôt en place et qui ne varie presque jamais, de civils – mineurs, éleveurs, habitants, formant ce qu’on appelle les vigilantes – s’armant et montant une expédition dite punitive au prétexte d’un vol de bétail, de cheval, parfois après un meurtre. Sans s’embarrasser de preuves, vols ou meurtres sont systématiquement attribués « aux Indiens ». Les premiers que rencontrent ces vigilantes, sur le bord du chemin ou le village (« rancherie ») le plus proche, en font les frais. À l’aube, ils tirent sur les hommes, les femmes, les enfants ; ils incendient les habitations et détruisent les réserves de nourriture ; le plus souvent, ils emportent des captifs, qui seront vendus et mis au service d’un maître – la loi de 1850 parle d’un « employeur » qui paie « l’amende » d’un prisonnier ou le « loue », dans la mesure où tout Indien libre pouvait être défini comme « vagabond », donc capturable et utilisable.

Mécanismes d’une « machine à tuer »
Entre 1846 et 1871 – date du « dernier massacre à grande échelle d’Indiens de Californie connu » (p. 379) –, aucun des participants, civils ou militaires, ne fait l’objet de poursuites judiciaires. Au contraire, comme le montre l’auteur, à partir de 1850 et de la mise en place du système des milices d’État, légalement encadrées, la plupart des expéditions et les tueries qui en résultent sont légalisées, serait-ce a posteriori. Elles sont même encouragées par le remboursement des armes, des équipements et le versement d’un salaire aux participants – de l’argent prélevé sur le budget de l’État de Californie, qui lui-même anticipe à raison la prise en charge de ces frais, et donc leur approbation, par le Congrès. Deux grandes lois, en 1854 et 1860, allouent rétrospectivement 1 324 259,65 dollars au remboursement des expéditions de milice en Californie (p. 401). Il s’agit donc d’une politique nationale.
Cet engrenage, alimenté après 1848 par l’afflux démographique provoqué par la découverte d’importants gisements d’or, est soutenu par les discours racistes des élus, de plusieurs hauts gradés de l’armée, de fonctionnaires locaux et des participants. Ces discours, qui déshumanisent les Autochtones, transmettent et cautionnent une culture de violence et d’impunité aux immigrants, sont relayés dans la presse régionale et locale où les tueries sont abondamment commentées, contribuant à développer ce que Madley appelle « la machine à tuer ».
Autochtones et Amérindiens renvoient, ici, aux populations appelées, dans la traduction française, les « Indiens ».
La population autochtone de Californie, estimée à un peu plus de 300 000 personnes au début du XVIIIe siècle, est réduite de moitié au cours de la période russo-hispanique (1769-1846) – essentiellement dans la région côtière des missions franciscaines, entre San Diego et Fort Ross. Durant la période 1846-1870, ce que Madley appelle « la destruction organisée des tribus de la région sous le gouvernement des États-Unis » (p. 13) aboutit à la mort d’environ 120 000 individus – tués directement ou indirectement, durant les épisodes de famine et de maladie qui frappent inévitablement une population amputée de ses adultes, dont les moyens de subsistance sont détruits, déplacée de force, ou encore du fait des mauvais traitements que subissent les Indiens asservis, mis au travail dans les mines, les ranchs ou les maisons des « Blancs ». En 1880, un recensement n’en comptabilisait plus que 16 277 dans tout l’État.
L’expression fait référence à la présence de plusieurs établissements russes en Haute-Californie, dans un territoire revendiqué par les Espagnols, puis le Mexique.
S’agit-il d’un génocide ? Dès l’introduction, l’auteur défend le fait de s’appuyer sur la « liste relativement restreinte de critères reconnus à l’échelle internationale pour évaluer les cas possibles de génocide », que fournit la « Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide » des Nations Unies (p. 14). Datant de 1948 et s’appuyant sur les travaux du juriste Raphael Lemkin, le développement de ce cadre juridique a directement à voir avec les meurtres de masse des nazis en Europe. Pour Madley, si le mot « génocide » est récent, « le phénomène qu’il décrit est ancien, si bien qu’il peut à bon droit être utilisé pour analyser le passé » (p. 15). Son ouvrage, comme il le rappelle, s’inscrit dans la continuité de travaux historiques qui, dès la fin du XIXe siècle, se sont penchés sur les violences perpétrées à l’encontre des Indiens de Californie, dès avant les premières décennies de la reconnaissance de cet État sous le gouvernement états-unien. Dans les années 1970, plusieurs auteurs n’hésitent pas à parler de génocide ou de pratiques génocidaires. L’historien James Rawls propose d’établir une équivalence entre le terme « extermination », très utilisé par les acteurs de l’époque, et celui de « génocide » – équivalence que Madley reprend à son compte. Comme l’auteur y revient en conclusion, ces discussions historiographiques alimentent à partir de 1990 un débat plus large, touchant à la manière de qualifier les violences exercées à l’encontre des populations autochtones du continent, durant la période coloniale. L’originalité du livre tient à l’étude minutieuse qu’il propose de tous les cas identifiables de meurtre ou de massacre d’autochtones, à l’attention qu’il prête, dans chaque cas, à la question du soutien politique, judiciaire et social dont ces actes bénéficient et à l’utilisation des critères énoncés plus haut pour qualifier l’ensemble de « génocide », tout en retraçant « les changements que connurent les modèles génocidaires » sur une période cruciale d’environ vingt années.
L’extermination : un crime de masse ou des crimes en masse ?
Le premier chapitre situe l’environnement et le cadre de vie des nations autochtones de Californie, ainsi que la diversité et les spécificités des sociétés peuplant ce territoire, avant 1846, date qui correspond au changement de souveraineté à la suite de son annexion par les États-Unis. L’auteur revient brièvement sur le système des missions – et déjà leur lot de violences exercées contre les Amérindiens – qui se développent dans ce qui est d’abord une partie de la Nouvelle-Espagne puis du Mexique, après 1821. Le deuxième chapitre, « Prélude au génocide », traite de la période allant de mars 1846 à mars 1848. Le chapitre 3, « L’or, les immigrés et les tueurs de l’Oregon », revient sur les événements de mars 1848 à mai 1850, qui touchent d’abord les populations du secteur des Mines Centrales puis s’étend aux Mines du Sud avant d’affecter, près de la frontière avec l’Oregon, les Mines du Nord. Le chapitre 4 détaille ce qui constitue, selon l’auteur, entre décembre 1849 et mai 1850, un « tournant », les « campagnes d’assassinat » dans la région des Monts Mayacamas, notamment la campagne militaire contre les Pomo et les Wappo de Clear Lake.
Le chapitre 5, qui constitue la seule « pause » thématique du livre dont la progression est sinon strictement chronologique, développe la façon dont les élus et représentants californiens ont construit un « cadre juridique à l’exclusion et à la vulnérabilité » des Indiens de Californie, entre 1846 et 1853. Le chapitre 6 examine en détail « la montée en puissance de la machine à tuer » constituée par les milices et les vigilantes, entre avril 1850 et décembre 1854. Le chapitre 7, intitulé « Le perfectionnement de la machine à tuer » en offre le prolongement, pour la période de décembre 1854 à mars 1861. Le dernier chapitre, « La guerre de Sécession en Californie et ses conséquences », montre comment la guerre civile a favorisé, localement, un engagement plus important encore de l’armée et une participation directe de l’État fédéral au financement et à l’organisation d’expéditions meurtrières contre les Indiens ainsi que leur déportation dans des réserves inadaptées, sous-financées et sans garanties de sécurité, où les Amérindiens, au contraire, ont été sciemment placés à la merci des trafiquants de main d’œuvre et des tueurs d’Indiens.
La conclusion traite de ce qui est connu dans l’historiographie comme la « guerre des Modocs », entre 1872 et 1873. Puis l’auteur revient sur les enjeux contemporains que pose cette reconnaissance des atrocités commises avec la participation du gouvernement fédéral et des autorités californiennes, pour les quelques 150 000 Indiens de Californie aujourd’hui, appartenant aussi bien aux nations reconnues par l’État fédéral, par celui de Californie ou qui ne bénéficient pas de cette reconnaissance légale.
Un conflit entre l’armée des États-Unis et des Modocs, dans le nord de la Californie, dans lequel l’armée subit plusieurs défaites.
Il s’agit d’une enquête extrêmement détaillée et complète, dont la lecture est éprouvante : par son sujet et les descriptions des exactions commises, comme par la répétitivité des massacres qui en viennent à former, pour le lecteur, au fil des pages, un seul et même grand meurtre de masse. Or, on ne peut s’empêcher de se poser cette question : qu’est-ce qui relie entre elles, en un seul génocide, toutes ces violences ? Selon quels critères historiques – et non simplement juridiques ou géographiques – ces violences s’organisent-elles en un seul et même crime de génocide ? L’auteur, par ailleurs guidé par une grande finesse d’analyse et une attention poussée aux nuances et aux détails, aux lieux et aux identités tribales des victimes, n’aborde pas directement cette question. On conçoit qu’elle est délicate, dans la mesure où la poser, c’est prendre le risque d’affaiblir la portée de la démonstration, de paraître amoindrir l’ampleur et la brutalité des crimes commis, ou de les diluer dans un espace peu déterminé.
La stratégie chronologique adoptée, et le cadre géographique calqué de fait sur le territoire qui devient en 1849 l’État de Californie, envisage la succession des « modèles génocidaires » mais ne considère jamais vraiment la possibilité de leur juxtaposition. Cela conduit inévitablement à traiter les « Indiens » de Californie comme les victimes unifiées de toutes ces violences, à les ramener à cette catégorie identitaire très englobante, comme le faisaient déjà injustement – cela est souligné – les colons américains, immigrés et les californios. Plus exactement, l’auteur ne cherche pas spécifiquement à distinguer, en partant d’un territoire ou d’un groupe, les effets et l’intensité inégale des violences perpétrées par les milices, les vigilantes ou l’armée. Dans la mesure où les « motivations » des acteurs ne constituent pas, comme cela est rappelé, un critère pertinent pour qualifier le crime de génocide, la question est laissée à l’arrière-plan. Non qu’il n’identifie pas finement, ici les effets incitatifs du système des milices, ou là la volonté de se débarrasser de concurrents, en massacrant leur main-d’œuvre autochtone, de s’emparer de main-d’œuvre ou de « libérer » des zones où s’installer pour les mineurs ou les éleveurs. Mais il traite cette question comme un élément de second plan, une nuance qui n’affecte pas le développement de ce qu’il propose de voir comme une « machine à tuer » unifiée, laquelle constitue le véritable objet de cette enquête. Et il est vrai que, du point de vue de cette « machine », les tueurs qui se succèdent, sous divers avatars, ne sont que des rouages. À cet égard, il resterait à entreprendre, dans une veine d’histoire sociale, une étude plus attentive à la diversité des catégories et des trajectoires sociales de ces vigilantes, miliciens et officiers de milice – donc à la diversité de leurs motivations.
De même, on se demande si l’image qui s’établit peu à peu de ces victimes indiennes largement passives pourrait être nuancée. Aucun mouvement précis ne se dégage, dans le récit de Madley, qui permettrait de comprendre et d’évaluer ce qu’ont été les réactions autochtones à ces violences. Le lecteur est rendu au cas par cas – et l’auteur, souvent, se défausse d’avoir à en livrer le détail, au prétexte qu’« aucun témoignage autochtone n’a été recueilli à l’époque qui pourrait nous permettre de comprendre à coup sûr les raisons qui motivèrent ces attaques [autochtones] » (p. 361). Le faible recours de la plupart des groupes amérindiens de Californie à la violence armée et aux armes à feu, s’il est noté en passant – un fait anthropologique qui contraste pourtant fortement avec ce qu’on observe à l’est des Rocheuses et à l’est du Mississippi, depuis le XVIIe siècle – ne fait pas non plus l’objet d’une interrogation spécifique. Pourtant, dans sa conclusion, l’auteur défend à raison la nécessité de procéder à des enquêtes minutieuses et régionales – ce qu’il fait avec brio – afin de se garder des débats trop généraux qui portent sur les violences durant la période coloniale. Trop souvent, note-t-il, ces débats proposent de rejeter ou au contraire défendent l’usage du terme « génocide » sans s’embarrasser de nuances, voulant définir en totalité ou sur des périodes et des espaces trop vastes la multiplicité des formes de violence attestées dans les archives et par l’archéologie. Une autre voie historiographique reste toutefois envisageable, que l’auteur ne mentionne pas. Elle consisterait à historiciser la violence elle-même et à s’interroger moins sur la pertinence des critères contemporains du crime de génocide pour juger de la nature, l’ampleur et l’intensité des violences commises entre 1846 et 1873 qu’à commencer par une enquête de « sémantique historique », afin de déterminer ce que les acteurs entendaient par « extermination », par exemple.
Le livre de Benjamin Madley a le grand mérite de ne rien taire de ces violences et d’en proposer un inventaire complet – l’appareil de notes et la bibliographie, qui recensent un très grand nombre de sources utilisées, notamment les articles de journaux ou les récits de participants et de survivants, occupent 170 pages. Cela en fait une référence de première importance pour quiconque s’intéresse à cette période et à ces violences. L’auteur affronte également, de façon tout aussi documentée, la question cruciale de l’implication des autorités fédérales – l’armée, le Congrès –, des fonctionnaires ou des élus californiens, dans cette catastrophe meurtrière qui marque profondément l’histoire de cet État et des États-Unis. Madley démontre avec force que cette catastrophe ne saurait être traitée comme une histoire de « frontière » et être renvoyée à des formes de barbaries déplorables mais ne se produisant, fort heureusement, que dans les marges de la civilisation. La barbarie dont furent victimes les Indiens de Californie a été rendue possible par les institutions démocratiques états-uniennes, par des juges, des journalistes, des représentants élus, des citoyens.
Pour citer cet article
Benjamin Balloy, « Un génocide américain : L’extermination des Indiens de Californie, un livre de Benjamin L. Madley », Revue Alarmer, mis en ligne le 9 septembre 2026, https://revue.alarmer.org/un-genocide-americain-lextermination-des-indiens-de-californie-un-livre-de-benjamin-l-madley/
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